La Tomate noire

Archive for novembre, 2014

À propos de la violence II – machisme et communications

by on Nov.20, 2014, under Général

Ceci est la suite et la conclusion de « Cher Charles et « violence » politique ».

 

Des trucs pacifiques qui nuisent

En 2012, des gens de l’Université de Montréal et d’ailleurs ont tenté de défoncer la porte des bureaux du Recteur avec une banquette de bois. Après l’échec du projet et l’arrivée massive de flics, les manifestant-e-s se sont dirigé-e-s vers le plan B des trois ou quatre meneurs (tous des hommes, mais est-ce vraiment nécessaire de le mentionner): le bureau du député d’Outremont. Problème: le premier étage était occupé par une clinique de maternité et de pédiatrie. Quand j’ai dit à un des meneurs, un militant connu, qu’on devrait vérifier l’horaire de la clinique et revenir un jour de fermeture, afin de perturber seulement le bureau du député, il m’a répondu: « on fait pas d’omelettes sans casser d’oeufs » et a continué de mener une manif obéissante dans son piège. Ce blocage se voulait pacifique, (bien plus pacifique d’ailleurs que du défonçage de porte), mais il a provoqué des conséquences bien plus graves que la fois où Charles (le personnage de la BD de Nico Las) a joué au Toréador avec le manteau d’un flic. Pensez aussi aux manifestations « pacifiques » des militant-e-s antiavortement devant les cliniques aux USA, ou aux actions tout aussi pacifiques des infâmes homophobes de la Westboro Baptist Church.

Ce ne sont que quelques exemples pour illustrer mon point: toutes les actions politiques non-violentes – et c’est-à-dire, et comprenons-nous bien, répondant aux normes de contestation établies par les principales élites militantes – ne s’équivalent pas. Certaines sont extraordinairement chouettes, même quand elles ne débouchent pas sur des actes illégaux! D’autres sont idiotes et nuisibles. Il en va de même pour les actions qui sont perçues comme violentes. Tout condamner d’un bloc, c’est ridicule, dans un cas comme dans l’autre.

 

La prison et le machisme

Dans tout ce débat, il y a une composante assez souvent mise de côté: comme le disait Pwll dans un autre billet, la glorification des actions dites violentes sont souvent l’occasion pour certain-e-s acteurs/trices de tenir un discours machiste. Dans la BD Cher Charles, si plusieurs planches me mettent vraiment très mal à l’aise à cause de leur sexisme ordinaire, il n’y a cependant pas de posture ouvertement machiste à ce sujet: il se trouve simplement qu’on se concentre sur les actions de Charles, et Charles est un homme cisgenre. Cela dit, en mettant toute notre attention sur lui, sur ses gestes, on le dresse comme modèle par excellence des Black Blocs, alors qu’il ne doit rester qu’une expérience d’individu parmi tant d’autres. Le problème sur ce point précis réside surtout dans l’inexistence d’un contre-discours. Par ailleurs, à la soirée de lancement, on vendait des t-shirts sur lesquels on pouvait lire: « Tamagotchi political prisoner boyfriend. Everyone got one in Canada! » Intéressante caricature qui permet de comprendre que le combat contre l’institution carcérale concerne aussi les proches (un propos bien rendu par le film court de Youri, Des profondeurs j’ai crié), mais le pendant féminin ou neutre n’existait tout simplement pas. En bref: peu importe la bonne volonté de l’auteur et des artistes qui ont participé au lancement de la BD, Cher Charles vient renforcer l’image masculine du vandalisme politique.

Et pourtant, des femmes en prison ou en procès parce qu’elles ont cassé, volé, défendu, attaqué ou organisé, ce n’est pas ce qui manque. Je pourrais en nommer plusieurs, parmi mes amies, qui sont confrontées au Léviathan de la justice criminelle. Mais je ne vais pas le faire. Je vais nommer deux femmes que je ne connais pas personnellement: Amélie et Fallon, deux insurgées enfermées au Mexique pour avoir commis des actes « terroristes ». On pourrait aussi parler des femmes (3 accusé-e-s sur 4) qui ont porté le blâme dans l’histoire des fumigènes du métro de Montréal[1].

Et voici une anecdote assez intéressante qui n’a, à ma connaissance, jamais été relevée par le passé. Dans les jours suivant la manifestation de Victoriaville, en 2012, une ligne ouverte de Radio-Canada avait donné la parole, en direct, à une femme assez âgée et très articulée qui avait assisté à l’évènement. Voici à peu près ce qui s’est dit:

PERSONNE: La police est devenue très violente. Et là, tout le monde s’est mis à tirer des roches et il y avait beaucoup de gaz lacrymogène.
ANIMATEUR: Et vous, madame, vous avez quand même pas tiré de roches?!
PERSONNE: Non. J’ai regardé par terre et je n’en ai pas trouvé à proximité.

Devant la légion d’exemples, ce n’est pas la violence qui doit disparaître du discours, mais le portrait jeune et masculin des représentations, la tendance viriliste de la glorification du héros, le romantisme vieillot du martyr pour la cause. Là-dessus, je rejoins parfaitement Pwll (et son article très pertinent, allez le lire), avec qui j’aurais sur le sujet un débat sans doute plus sémantique qu’idéologique.

 

stratégies de communication – de l’efficacité

Un des arguments les plus couramment utilisés par la gauche modérée et opposée à toute résistance violente concerne l’opinion publique. Une opinion publique qui n’existe pas, selon plusieurs activistes de gauche (dont Bourdieu: sa position a été largement reprise pendant la grève étudiante de 2012) – quand celle-ci n’est pas de leur côté bien sûr, parce que quand elle appuie leurs idées, illes s’empressent de dire que « la population est avec nous ». Si donc on se trouve à organiser des manifestations violentes – ce n’est qu’un exemple, hein, pas une incitation – la population aura tendance à la condamner, parce qu’elle est contre la violence. Notons tout de suite que l’opinion publique ne constitue pas selon moi tant une illusion que le Peuple lui-même, une illusion sur laquelle la démocratie base sa légitimité, de la même manière qu’autrefois les monarques basaient leur légitimité en Dieu. P’tite nouvelle: ni l’un ni l’autre n’existent. Mais passons.

Il faut arrêter de toujours se demander si une action sera défendue par un grand nombre. Il faut se demander si elle est défendable. Si elle est nécessaire. Si elle répond correctement à la violence qu’on nous inflige. Le pouvoir a cet avantage sur nous: non seulement il parvient à défendre n’importe quel meurtre, n’importe quel pillage, mais en plus, il parvient à nous les faire désirer.

Pourquoi n’y arriverions-nous pas? Si la population décidait de déplorer le sabotage d’une pelle mécanique avant que celle-ci, par exemple, ne commence à préparer le terrain au creusage d’un puits de gaz de schiste, il faudrait non pas essayer de trouver un mode d’action plus fade et consensuel à opposer à la force brute du lobby énergétique, mais chercher plutôt à défendre l’acte de sabotage de manière plus efficace.

Par ailleurs, il ne faut pas s’attendre à une couverture positive de nos actions. Dans aucune situation, les médias corporatifs n’appuieront massivement une lutte qui mettrait en danger le système qui les nourrit. Allant plus loin que les reporters insipides au discours formaté, les leaders d’opinion prônant naturellement la violence envers les manifestant-e-s ne seront jamais non plus assouvis. Devant nos actions diverses, seule leur stratégie de communication se transforme: leur humeur reste sensiblement la même. Il est vrai que de l’acharnement médiatique a souvent lieu après une manifestation plus radicale. Mais juste avant la manif (très pacifique) du 31 octobre dernier, voici ce qu’une animatrice de radio a dit à Yves Francoeur pour le convaincre de réprimer la foule: « Un groupe d’étudiants qui va paralyser le centre-ville de Montréal. Des gens qui auront pas accès à des soins de santé demain, parce qu’il va y avoir 70 000 personnes dans la rue. » Notez que cette fois-ci, aucune clinique médicale n’a été directement et consciemment bloquée, à ma connaissance, par les manifestant-e-s. Et pourtant, les gens sont toujours supposément mis en danger de mort. Par une manif PACIFIQUE.

De fait, la propagande réactionnaire est tellement efficace qu’elle donne l’illusion de bénéficier de chacune de nos actions, quel que soit leur degré de radicalité. Charest s’est amplement servi de la crise de 2012 pour mousser sa campagne, à un tel point qu’on croirait que c’en est l’ingénieur suprême. Mais détrompez-vous. Il n’en était que le parasite. Les politicien-ne-s n’ont ni l’envergure ni l’intelligence d’organiser d’aussi vastes complots, et encore moins de les contrôler. Cela dit, leurs relationnistes sont juste assez intelligent-e-s pour trouver une attitude à adopter dans toutes les situations.

Nous pourrons subséquemment débattre de stratégies à adopter nous-mêmes pour mieux faire face à l’industrie des communications, puisque c’est ça le véritable nœud du problème. Il y a plusieurs pistes. Ce sera pour une autre fois.

 

S’en sortir libre et en vie, c’est plus important que tout

Je ne le spécifie pas inutilement. Aux actions de sabotage, de vandalisme, d’affichage sauvage, de piratage informatique, à la confrontation émeutière, bref tout ce qui peut être considéré comme des actions violentes, on oppose souvent des blocages et des occupations pacifiques, voire des actions symboliques. Je ne suis pas contre, mais dans certaines situations, celles-ci se révèlent être d’une grande dangerosité. Et je tiens ici à être clair. Je sais que Rémi Fraisse n’est pas mort au milieu d’une chaîne humaine en chantant coumbaya. Idem pour les milliers de manifestant-e-s égyptien-ne-s, tunisien-ne-s du Printemps arabe, les militant-e-s kurdes, etc.

Mais la plupart des matraques que j’ai vu s’abattre sur la tête de mes ami-e-s, au cours de la dernière décennie, c’était pendant des manifs pacifiques. Le seul poivre de Cayenne que j’ai reçu dans les yeux jusqu’à aujourd’hui a été le résultat de résistances passives. Ma seule arrestation et mon seul véritable passage à tabac (menotté) par les flics se sont déroulés alors que je n’avais opposé aucune résistance ni tenté de fuir. L’opinion publique ne fut pas là pour me protéger, ni moi ni aucun-e de mes potes. Au contraire, elle a fait comme elle sait si bien faire: conspuer les victimes, encenser les bourreaux, protéger le système. Plus largement, précisons que plusieurs « ringleaders » du G20 ont fait plus d’un an de prison. Parmi les accusé-es: du monde qui n’ont même pas mis un pied dans une manif à Toronto.

Alors voilà ce que je dis: ce système ne récompensera pas votre pacifisme. Les conséquences ne sont pas toujours équivalentes aux actes: tout dépend du contexte, de vos avocat-e-s, des juges, des flics, etc. Posez des gestes intelligents et ne prenez pas de décisions trop spontanées. Si vous voulez faire une action directe, préparez-vous méticuleusement, ne laissez pas de traces! Si vous pensez que votre action est vouée à l’échec, ne prenez pas ce risque! Et surtout, surtout, restez en vie, et ne vous faites pas prendre.

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[1] Et selon les normes sociales actuelles, il s’agit bien ici d’actions violentes.

 

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Désarmer avec un sourire

by on Nov.10, 2014, under Général

Il y a quelques temps que j’ai ce texte en tête et d’une certaine manière, il fait un peu écho à celui qu’a écrit pwll il y a quelques semaines. Cela dit, il est beaucoup plus introspectif et se veut une réflexion tout à fait personnelle par rapport à la violence et au politique. Plus précisément, je souhaite revenir sur une période de ma vie dont je tiens aujourd’hui à me distancer, parce que je ne m’y reconnais plus et que je sais à quel point la vision que j’avais à cette époque peut s’avérer être un désastre pour ceux et celles qui aspirent à une société plus juste. Loin d’être une apologie de la violence et du meurtre, mon texte se veut une invitation à sortir du cercle de la violence, qui dévore autant la personne qui est ciblée par l’acte que la personne qui le commet.

 

Si je suis passé du pseudonyme Bakouchaïev sur mon ancien blog au pseudonyme Bakou sur La tomate noire, c’est bien pour remettre en question ma phase nihiliste, qui heureusement n’a pas donné lieu à des dérapages majeurs. La composition de Bakouchaïev fait référence à Bakounine et à Netchaïev. Si Bakounine s’inscrit dans l’anarchisme du 19e siècle, c’est à la mouvance des nihilistes russes que l’on doit classer Netchaïev. J’ai pensé à une certaine époque que le mouvement anarchiste était trop mou et que la stratégie d’intégrer les mouvements sociaux réformistes dans le but de les radicaliser entraînait tout l’effet contraire escompté par les anarchistes. Loin de radicaliser les groupes réformistes, ce sont les groupes réformistes qui réduisent la portée du message défendue par les anarchistes. À la suite de ce constat, j’ai voulu me démarquer de mes camarades anarchistes en intégrant le nihilisme à mes principes anarchistes, que je voyais comme étant le remède idéal pour préserver mes aspirations du piège réformiste. Si je pense toujours que la stratégie d’intégrer les mouvements réformistes pour les radicaliser est vouée à l’échec, je vois bien aujourd’hui que le nihilisme n’est qu’un piège de plus pour toute personne désirant changer les fondements de notre société, la violence étant le terrain de jeu privilégié de l’État.

 

Avec le recul, disons que j’étais bien plus dépressif que nihiliste à l’époque. Cette condition première m’a mené aux idées politiques défendues par les nihilistes russes. Par la suite, c’est en constatant que la majorité des auteurs des fusillades que nous voyons dans les nouvelles correspondaient au même profil que j’avais à mon époque nihiliste, c’est-à-dire des jeunes hommes au début de la vingtaine vivant toujours chez leurs parents et/ou étant isolés du reste de la société, que je me suis remis de plus en plus en question. Leur violence m’est apparue comme étant tout à fait irrationnelle et contreproductive. Or, j’ai moi-même eu des idées morbides par le passé et je suis bien content d’avoir pu me ressaisir. L’anarchisme et la mise en place d’une société basée sur des rapports égalitaires se veut la fin de toute violence. L’atteinte de cet objectif commence par soi-même.

 

Il n’y a rien de plus frustrant que d’être incompris et isolé, mais le déferlement de la violence ne peut être une solution à nos problèmes. Je pense encore, malgré les embûches que cela comporte, que nous devons briser notre isolement et nous organiser sur une base horizontale afin d’instaurer des rapports révolutionnaires au sein d’une société qui se meurt.

 

Condamner et repousser des gens aux idées noires est peut-être compréhensible, mais c’est en agissant ainsi que notre société créée des monstres. Je condamne toute forme de massacre, mais je peux comprendre la détresse et la perte de contrôle que certains et certaines ont pu ressentir à une période de leur vie. Avant qu’un individu ne dérape, ce n’est pas tant de critique qu’il a besoin, mais de compréhension. Et pourquoi pas, peut-être un peu d’amour ?

 

Comprendre un individu ne revient pas à justifier toutes ses actions ou toutes ses pensées. C’est seulement une manière de se mettre à sa place, de comprendre sa souffrance et dans le cas de mon billet, de lui fournir une alternative au passage à l’acte de ses idées noires. L’écriture et l’art peuvent être des portes de sorties, tout comme l’engagement social dans le but de fonder une société plus juste. Mais si nous continuons collectivement à jeter la pierre à ces laisséEs pour compte sans chercher à comprendre, nous ne règlerons jamais le problème. Il s’agit selon moi d’un problème collectif et celui-ci requière une solution collective.

 

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