La Tomate noire

Archive for avril, 2014

Albert Camus et la pensée libertaire: une entrevue avec Lou Marin

by on Avr.28, 2014, under Archives, Général

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Interview : pwll & Sebastian Kalicha

– Vous êtes l’éditeur du livre « Albert Camus. Écrits libertaires (1948-1960) ». Le lien entre Camus et la pensée libertaire peut sembler surprenant pour quelques personnes. Pourquoi pensez-vous que ce lien est légitime et mérite d’être souligné?

Ce lien entre pensée libertaire et Camus n’est surprenant que pour primo, les marxistes et des militants d’une gauche autoritaire qui ne se sont jamais fait la peine de respecter la capacité théorique de la pensée libertaire ni de rechercher sur les pages des journaux libertaires de langue française et de langue espagnole d’après-guerre des articles de Camus, et secundo, pour un milieu de recherches, notamment dans les pays anglophones, où le point de vue de Sartre dominait toujours sur Camus suite à leur rupture en 1951/52. C’est ainsi que j’y constate un grand retard de connaissance sur le positionnement libertaire de Camus pendant les années d’après-guerre par rapport aux pays francophones, hispaniques ou germanophones, où il y a plusieurs livres de recherches et même des colloques faits par des universitaires et des militants du mouvement anarchiste ensemble. Comme, par exemple, le colloque à Lourmarin, en France du Sud en 2008 où se trouvaient une centaine de militants et de chercheurs anarchistes pour présenter et discuter de leurs travaux sur Camus. Ceci dit, la pensée de Camus n’est guère surprenante. Surprenante est seulement l’ignorance grossière de beaucoup de chercheurs sur Camus qui n’ont jamais fouillé des pages des journaux libertaires des années cinquante en langue française et espagnole avec un intérêt sérieux. Puisque la plus grande partie du journalisme de Camus dans les années cinquante se joue dans ces petits journaux libertaires, ses prises de position à côté des anarchistes méritent d’être mises de l’avant. La petite phase de son journalisme social-démocrate, connu en 1954/55 dans la revue Express, est éphémère par rapport à ça et est en deuxième rang en tant que dernière tentative de Camus d’influencer au niveau politique. Ce qui fut un grand échec – qu’il a avoué, d’ailleurs, devant ses ami/es anarchistes. De toutes les professions qu’a exercé Camus, il restait journaliste avant tout. Mais en fait, il n’est même pas absolument nécessaire de regarder dans ces journaux, puisque si l’on a lu ses grandes œuvres littéraires et philosophiques, on pourrait bien remarquer explicitement son orientation libertaire. Dans la dernière partie de L’Homme révolté, il s’appuie clairement sur la tradition bakouniste de la 1ère Internationale et dans la pièce de théâtre, L’État de siège, par exemple, le protagoniste principal, Diego, est anarchiste.

Une critique récente de votre livre s’intitule « Albert Camus, Anarchosyndikalist ». Pouvez-vous nous éclairer sur cette connexion? Et parlant d’anarcho-syndicalisme : Camus était aussi impliqué dans les questions de la Guerre civile espagnole, quel était l’esprit de cette implication et quels en étaient les principaux aspects?

C’est une critique très favorable, d’ailleurs. Via la connaissance de Rirette Maîtrejean, qui a exercé la profession de correctrice au marbre des journaux, Camus était introduit dès 1940 au monde des correcteurs/correctrices, des imprimeurs, des typographes, linotypistes, etc., qui étaient presque tous organisés dans des groupements anarcho-syndicalistes. Toute sa vie en tant que journaliste, Camus a vécu de grandes amitiés avec les travailleurs du livre et au marbre des journaux. Un de ses ami/es phares fut l’anarcho-syndicaliste d’origine russe Nicolas Lazarevitch, correcteur, qui a fourni du matériel sur l’histoire des révolutionnaires russes et fut décisif dans la rupture de Camus avec les trotskistes au sein des Groupes de liaison internationale en 1949/50, avant que Camus participe à la revue syndicalisme révolutionnaire La Révolution prolétarienne, pendant toutes les années cinquante. Quant au syndicalisme, une rencontre phare par rapport à l’Algérie fut la connaissance de Camus du milieu syndicaliste de l’indépendantiste Messali Hadji, un courant concurrentiel du FLN (Front de libération nationale), qu’il a soutenu tout au long de la guerre d’Algérie dans une guerre fratricide au sein du mouvement pour l’indépendance de l’Algérie. L’épouse de Messali, Émilie Busquant, fut anarcho-syndicaliste, fille d’un mineur anarcho-syndicaliste de Lorraine. C’est elle qui a introduit Messali Hadj au milieu anarcho-syndicaliste français. Il se sentait parmi ce milieu comme « chez soi » et a adopté une stratégie d’atteindre l’indépendance d’Algérie en s’alliant avec les courants les plus radicaux du mouvement ouvrier français. Camus l’a toujours défendu, notamment contre les attaques des intellectuels du FLN comme Sartre ou Frantz Fanon. Ce dernier a même justifié des massacres du FLN contre les Messalistes, comme à Melouza en 1956.

Quant aux Espagnols, il a soutenu les exilés anarchistes et anarcho-syndicalistes des CNT et FAI en exil en France après la Deuxième Guerre mondiale, dont la situation était très précaire. En fait, Camus fut, avec le grand chansonnier Georges Brassens, le donateur phare de l’aide financière pour le milieu anarchiste espagnol en exil en France. En plus, il a mené plusieurs campagnes publiques en soutien aux anarchistes et militants de la CNT qui étaient dans les geôles franquistes ou menacés de la peine capitale. À tout ça, il faut ajouter que ses activités aux côtés des anarchosyndicalistes ou du syndicalisme révolutionnaire n’ont pas du tout été les seules activités de Camus au sein du mouvement libertaire. En fait, il a noué des amitiés et a soutenu presque tous les courants libertaires.

L’anarchiste Rirette Maîtrejean semble avoir beaucoup d’importance dans le rapprochement de Camus de la pensée libertaire. Qu’est-ce qui la rend déterminante pour Camus et pouvez-vous nous en dire plus sur son approche de l’anarchisme?

Rirette Maîtrejean fut une grande dame de l’anarchisme français.

Quand Camus, juste arrivé à Paris, a fait la connaissance de Rirette Maîtrejean en 1940, elle était correctrice au marbre d’un journal bourgeois pour gagner sa vie. Ils se sont entretenus notamment sur le parcours biographique de Victor Serge. Comme indiqué dans le livre, c’est Rirette qui l’a introduit au milieu anarcho-syndicaliste de l’époque, notamment pendant les trois mois de l’exode de 1940, en fuite de l’occupation de Paris par les nazis. À cette époque tendue, ils ont été ensemble tout le temps et fuyaient via Clermont-Ferrand jusqu’à Lyon, en zone non occupée. Rirette lui a raconté toute sa vie en tant que militante anarchiste, ce qui fut une sorte d’introduction dans la mouvance libertaire que Camus ne connaissait que de manière éphémère jusque-là. Rirette fut l’amie de Victor Serge dans la phase phare de l’anarchisme français de l’avant-Première Guerre mondiale. Elle a vécu les communautés libertaires en dehors du système, aussi la phase du terrorisme individuel, notamment les braquages amateurs du Groupe Bonnot, causant des vies d’innocents. Dans l’immédiat, elle a aidé les membres de ce groupe dans leur fuite des perquisitions policières, mais dans son autobiographie sur cette époque, Souvenirs d’anarchie, paru en août 1913, elle a fortement critiqué ces actions. Cette histoire, racontée par Rirette à Camus, a installé une certaine méfiance chez Camus pour la lutte armée. Méfiance qu’il a gardé de toute sa vie, même quand il s’est battu contre les nazis en propageant la lutte armée au sein du mouvement de résistance Combat. Cette propagande de lutte armée a cédé sa place à une évolution vers l’action directe non violente et une critique de plus en plus radicale de la lutte armée, notamment pendant la phase des attentats contre des civils français en Algérie, commis en 1956/57 par le FLN.

D’ailleurs, Camus a retrouvé Rirette Maîtrejean à Paris dans les années d’après-guerre au comité de rédaction parisienne de la revue d’esprit libertaire, Témoins, fondé en 1953 par Jean-Paul Samson à Zurich/Suisse. À côté de Robert Proix ou Gilbert Walusinski, Rirette faisait partie de ce comité, tout comme Camus. Ils se retrouvèrent pour leurs rencontres en privé parfois chez Camus, parfois dans le domicile de Rirette Maîtrejean.

Camus est bien connu pour ses sympathies envers le mouvement anticolonial algérien, mais également pour ses critiques du FLN. Que pouvez-vous nous dire sur ce sujet, ainsi qu’à propos de l’importance et du rôle de Messali Hadj?

J’ai déjà évoqué le cas de Messali Hadj en tant que syndicaliste révolutionnaire. Il est le plus grand personnage de l’indépendantisme algérien, mais il fut longtemps occulté par le pouvoir algérien ainsi que la gauche autoritaire autour de Sartre en Europe. Déjà en 1927, Messali a prôné l’indépendance et organisé les ouvriers immigrés de l’Algérie en France dans un syndicat nommé ENA (Étoile nord-africaine). Le jeune Camus et ses amis, parmi eux notamment Yves Déchezelles, ont fait la connaissance des Messalistes pour la première fois en les défendant devant la cour du pouvoir colonial. Entre 1935 et 1937, Camus est passé par le PCA, le Parti communiste algérien, sous les ordres du parti communiste français. Il a reçu la tâche de faire des liens avec le mouvement des ouvriers musulmans, organisé dans ce temps-là dans le PPA (Parti du peuple algérien), le parti populaire algérien de Messali. Le PCF a partagé avec le PPA la ligne anticolonialiste, avant que le tournant du PCF, par ordre de Staline de contribuer au Front populaire 1936-38 en France (qui n’était pas du tout anticolonialiste), n’ait demandé à Camus de lâcher ces liens et de dénoncer du jour au lendemain le PPA en tant qu’organisation fasciste et religieuse. Camus a refusé ce tournant, et après deux processus devant le tribunal interne du PCA, Camus fut expulsé du parti en 1937 en tant que « trotskiste ».

Cette amitié avec les Messalistes a duré, malgré des sympathies de Camus d’après-guerre pour Ferhat Abbas et le groupe du Manifeste, un autre courant d’indépendantisme, plutôt libéral, pour une courte durée entre 1945 et 1950. Mais pendant la guerre d’Algérie de 1954-62, déclenché par le FLN, le Front a forcé Abbas à joindre leur rang, d’une manière très violente d’ailleurs, en tuant une partie de la famille d’Abbas et le forçant ainsi à joindre le Front. Avec Abbas au sein du FLN, Camus a retourné ses sympathies vers les Messalistes qui résistaient aux contraintes pour joindre le Front. En fait, le Front est né à cause d’une organisation secrète de l’organisation d’après-guerre de Messali qui s’appelait MTLD (Mouvement pour le triomphe de la Liberté et la Démocratie). Pour un moment d’urgence, Messali a prévu le déclenchement de la lutte armée, mais pas pour l’instant, tant qu’il voyait encore des possibilités d’atteindre l’indépendance avec une combinaison de mouvement de masses et de l’extension du droit électoral en Algérie, qui n’a jamais incorporé tous les Algériens en temps de colonialisme. S’ils arrachaient l’inscription électorale complète, les Algériens avaient forcément la majorité dans leur propre pays et pourraient voter l’indépendance – tels étaient les espoirs un peu naïfs des Messalistes. Mais en 1949 une rafle policière a découvert l’organisation sécrète du MTLD et pour sauvegarder l’organisation de masse, Messali s’est distancé de l’organisation sécrète. C’est de là, la grande rupture des Messalistes avec le futur FLN où sont nés des militants de cette organisation secrète. Ils ont été pleins de rage contre Messali, ont déclenché la lutte armée en 1954 sans informer Messali, alors que celui-ci ne voyait pas encore toute possibilité d’atteindre l’indépendance avec sa stratégie. Et les militants du FLN savaient très bien que la première vague de répression de l’armée française serait menée contre les Messalistes du MTLD, plus tard nommé MNA (Mouvement national algérien, dès 1957 Mouvement nord-africain) qui avait à peu près cent fois plus de militants que le FLN en 1954. Ce dernier n’étant qu’un groupuscule d’une cinquantaine de militants de lutte armée.

Puis, pendant la guerre anticoloniale, finalement aussi menée par le MNA d’une manière armée, mais moins farouchement que par le FLN, il y avait une guerre fratricide au sein des Algériens : FLN contre MNA. Fin 1957, les Messalistes sont abattus à la fois par l’armée française et les forces du FLN. Camus était au courant de tous les événements internes et à cause de ses connaissances des Messalistes sur une période de plus de vingt ans, il ne pouvait pas soutenir le FLN en tant que bourreau du MNA. Il a protesté, au contraire, contre les tueries des syndicalistes messalistes, commis par le FLN, par exemple, en 1957 dans les villes algériennes, et les seuls journaux qui ont publié ses protestations furent Le Monde libertaire et La Révolution prolétarienne. Aucun journal de la gauche française, y compris la revue de Sartre Les Temps modernes, n’a publié de telles protestations, qu’on peut lire dans le livre que j’ai édité. Pire : Ils ont dénoncé les Messalistes d’être des Trotskistes et ont soutenu le FLN inconditionnellement pendant que celui-ci recevait ses armes de l’URSS via l’Égypte de Nasser. Camus de son côté, fut dénoncé à cause de sa critique des méthodes du FLN contre le MNA, comme « colonialiste de bonne volonté » par les Sartristes, par Fanon, etc. Là, exactement, dans ces luttes internes, s’est forgée la structure très autoritaire, militariste, toujours prenant ces décisions d’une manière clandestine, du FLN. Quand on veut comprendre la structure de l’Algérie indépendante depuis plus de 50 ans, on ne peut pas se passer de cette histoire, de la fondation d’une véritable dictature militaire en Algérie au sein du mouvement indépendantiste. Et seulement dans ce cas, on comprend pourquoi une momie comme le président Bouteflicka, qui n’a plus mot à dire, figure comme grotesque président réélu en Algérie aujourd’hui.

Théoriquement, la prise de position de Camus pour les Messalistes a deux significations. D’abord, elle démontre une conception et une réalité pluraliste des mouvements indépendantistes du Tiers monde. Deuxièmement, elle aboutit dans une perspective fédéraliste d’une Algérie libre qui fut la conception postcoloniale de Camus, inspiré par le fédéralisme libertaire.

– Vous êtes aussi l’auteur de “Camus et Sa Critique Libertaire de la Violence”. Camus critiquait sévèrement l’usage de la violence comme outil de lutte politique. Parallèlement, dans “Albert Camus. Écrits libertaires”, des textes indiquent qu’il n’exclut pas la violence dans toutes les situations, tout en ne cessant jamais de la condamner. Pouvez-vous nous donner un aperçu de la critique de Camus sur la violence?

On ne comprend pas les prises de position de Camus sur la violence quand on ne met pas en place une perspective d’évolution de ses positions à cet égard. D’abord, jeune journaliste en Algérie, il fut pacifiste, et non pas anarchiste non violent. C’est une différence importante. Le pacifisme en soi veut que les représentants de l’État négocient la paix, mais que les États restent en place. L’anarchisme non violent, tout au contraire, veut d’abord abolir l’État en tant que l’organisation phare de la violence pour aboutir dans une société de paix sans États. En laissant l’État intact, pas de paix, parce que chaque État pousse naturellement à l’extension du territoire ou à la satisfaction des intérêts nationalistes, économiques et impérialistes et donc à la guerre. Camus, comme beaucoup des pacifistes à l’époque d’avant la Deuxième Guerre mondiale, a même appelé à négocier avec Hitler. Mais après 1939, il s’est vite rendu compte que c’était une position intenable et il a adopté une position de lutte armée pendant sa participation à la résistance contre l’occupation nazie en France. Mais, il faut aussi ajouter qu’il a vécu entre avril 1942 et novembre 1943 à Chambon-sur-Lignon, dans des collines entre Lyon, St.-Étienne et Le Puy, le sauvetage d’environ 5000 juifs, militants, civils et enfants. Cette expérience, combiné avec un aveu des résistants locaux de ne pas déclencher une lutte armée dans cette région pour ne pas condamner cet événement de résistance civile, a aussi marqué Camus profondément. En témoignent les deux personnages phares de son roman « La Peste », qu’il a écrit pendant son séjour à Chambon-sur-Lignon, Rieux et Tarrou. On peut dire que Rieux est une personnification de la lutte armée contre les nazis, et que Tarrou est un militant non violent. Ce qui est intéressant dans le roman et dans l’expérience de Camus, c’est qu’ils luttent ensemble, complémentaires, pour le même but. Il faut comprendre que de cette expérience naît en Camus une haute estime des deux formes de la résistance et aussi une reconnaissance mutuelle. À l’époque de la résistance, Camus penchait encore un peu du côté d’estimer que la lutte armée est indispensable et décisive, quand après la guerre, il penchait de plus en plus du côté de la lutte non violente. Après la guerre, choqué par la bombe atomique à Hiroshima, il a de plus en plus réfléchi à la question de la lutte non violente. On peut en déduire un changement des compréhensions et dénominations de plus en plus conscientes quant à la non-violence, ce que j’ai mis en perspective dans le livre que vous avez évoqué au début de votre question. Le point de départ de l’Après-guerre pour Camus était que la non-violence absolue n’était qu’un constat insuffisant de pratiquement ne rien faire, de laisser tout passer, et donc de subir la violence des bourreaux. Mais de plus en plus il a appris que la lutte non violente n’est pas une manière de ne rien faire, mais un vrai combat, comme il l’a déjà vécu à Chambon-sur-Lignon.

Il est intéressant, par exemple, de noter comment ses commentaires par rapport à Mahatma Gandhi, et sa forme de lutte anticoloniale, ont changé pendant ce temps-là. D’abord, Camus jugeait que les formes de lutte de Gandhi n’étaient pas faites pour être empruntées par la masse de gens ordinaires. Il a donc jugé Gandhi comme un saint, honorable, mais singulier, avec une éthique non atteignable pour les gens normaux comme lui. Cette perception a changé au fil des années chez Camus. En 1956 il mentionnait Gandhi en tant que personnage le plus important du 20e siècle. Et en 1958, en déclenchant, en concert avec Louis Lecoin, la campagne pour les objecteurs de conscience, vraiment très importante en pleine guerre coloniale, il pouvait finalement écrire des phrases comme : « La non-violence, qu’on prétend si souvent tourner en dérision, s’est révélée en maints cas très efficace, alors que la résistance armée a manqué le plus souvent son but. L’importance du mouvement de Gandhi, à cet égard, n’est plus à dire » (p. 30, Albert Camus, écrits libertaires). Et à propos de la lutte indépendantiste de l’Algérie et sa propre critique de la lutte armée du FLN, Camus écrivait en même année : « Après tout, Gandhi a prouvé qu’on pouvait lutter pour son peuple et vaincre, sans cesser un seul jour de rester estimable. » D’ailleurs, j’ai aussi fait des recherches et publié sur le côté anarchiste de Gandhi, qui a, en effet, connu et correspondait avec des anarchistes, notamment Bart de Ligt des Pays-Bas. Je vous conseille sur ce sujet le nouveau livre de Maia Ramnath : Decolonizing Anarchism, paru chez AK Press, que je trouve important à cet égard.

– Vous avez inclus un long débat entre Camus et l’anarcho-syndicaliste Gaston Leval à propos des implications anarchistes de son œuvre principale “L’homme révolté”. Par moments le ton monte et Leval accuse Camus de dépeindre une fausse idée de la pensée politique de Bakounine. Pourquoi pensez-vous que ce débat méritait d’être réimprimé et présenté dans ce livre?

Les anarchistes commémorent cette année le bicentenaire de Bakounine. Ce n’est pas un personnage mort depuis longtemps, mais encore un des plus importants anarchistes de tous les temps. Son actualité à l’époque de Camus montre déjà cette controverse entre Gaston Leval et Camus dans les colonnes du journal Le Libertaire. Camus voulait montrer, déjà dans son livre L’Homme révolté qu’il existait un côté autoritaire, clandestin, destructeur, finalement nihiliste, chez Bakounine et l’a démontré via la liaison de Bakounine avec le révolutionnaire autoritaire et meurtrier russe Sergej Netchajev. Leval, par contre, voulait montrer dans les colonnes du Libertaire que Bakounine n’était pas du tout le simple destructeur négatif, mais a dépeint un immense tableau positif et constructif de la société libre de domination. À mon avis, tous les deux avaient raison. Camus a répondu à Leval, qu’il se sentait plutôt bien instruit par les explications de Laval, mais qu’il n’abandonne pas sa critique du côté clandestin, netchajevien de Bakounine. Ce que Laval, d’ailleurs, n’avait pas nié du tout. Donc, pour Camus c’était important de cibler l’aspect nihiliste de Bakounine tout en s’identifiant avec ce personnage anarchiste jusqu’à constater que : Bakounine est « vivant en moi » aussi. Si on veut lire un débat d’immense actualité sur Bakounine à l’occasion du bicentenaire, c’est exactement ce débat-là qu’il faut lire.

D’ailleurs, j’aimerais signaler que, à mon avis, le débat entre Sartre, penchant du côté communiste à l’époque, et Camus, penchant du côté libertaire, fut un remake légitime et contemporain pour le 20e siècle de ce que fut le clivage entre Marx et Bakounine pour le 19e siècle.

– Quel sens et quelle portée croyez-vous que la pensée de Camus peut, ou devrait avoir, pour les anarchistes contemporains?

Je leur conseille notamment la lecture de L’Homme révolté. La conception de la révolte de Camus est, à mon avis, encore aujourd’hui une inspiration pour une analyse libertaire de ce que s’est passé dans les révoltes arabes, dans le mouvement Taksim en Turquie, dans les mouvements des Indignados à Madrid ou bien dans mouvement Occupy à New York et d’autres villes. C’est, d’ailleurs, la conception la plus radicale de la révolte que je connais. C’est un manuel avec lequel on peut se situer et analyser où on en est avec sa propre révolte. C’est pour ça que ce livre est lu encore aujourd’hui aux places Tahrir en Caire ou Taksim en Istanbul. C’est la description d’un point de départ radical de chaque révolte et sa relation avec la révolution. Ce n’est pas du tout la négation de la révolution par la révolte comme veulent le voir beaucoup des détracteurs de Camus. C’est le choix que l’on doit faire entre une révolution qui perd et même trahit les origines de la révolte ou bien garde la mémoire intacte de ce départ de la révolte au fur et à mesure de son parcours. L’idéal d’une révolte, ce sont les premiers jours en Tahrir, par exemple, sans l’influence dominante des intégristes religieux, avec une vraie égalité dans l’action des hommes et des femmes, mais aussi sans l’emprise du pouvoir dictatorial des militaires. Avec ce manuel on pourrait dire qu’en Égypte aujourd’hui l’origine de la révolte, la mémoire de ces premiers jours de joie, de l’effondrement, au moins momentanément, de l’ancien régime, est trahi depuis la dictature militaire – et on pourrait aussi dire que, d’une certaine manière, cette mémoire est, en partie, encore intacte en Tunisie où l’institutionnalisation de la révolte dans la nouvelle constitution a fixé au moins la libre expression et l’égalité hommes-femmes. Ce qui n’est pas tout, mais au moins une partie de fidélité – mot de Camus – de la révolution à l’origine de la révolte, notamment en comparaison avec les autres pays où les révoltes arabes se sont étouffées dans les trahisons, dans la négation des limites émancipatrices que l’origine de la révolte a mise en lumière.

De la même façon on peut dire qu’aujourd’hui la révolution zapatiste au Mexique, a gardé, du moins dans une partie importante, l’esprit et la mémoire d’un départ de la révolte, même quand ce départ fut armé, mais seulement pour un très court temps et que le mouvement civil a montré aux guérilleros qu’ils n’aimaient plus une guerre civile comme ils ont vécu entre 1911 à 1917. Donc, ces analyses peuvent montrer, à quel niveau et dans quelle situation l’esprit de la révolte peut rester en partie intact et fidèle. La conception de révolte de Camus n’est pas condamnée à l’échec de la révolution, même quand ce fut le cas dans les révolutions française et russe qu’il analyse dans ce livre. Il existe la possibilité, selon Camus, que la révolution garde la mémoire de l’origine de la révolte. C’est pour ça qu’il a souhaité que la révolte : « si elle veut une révolution, elle la veut en faveur de la vie, non contre elle (…) et lorsqu’elle fait avancer l’histoire et soulage la douleur des hommes, elle le fait sans terreur, sinon sans violence et dans les conditions politiques les plus différentes » (p. 153 Albert Camus, écrits libertaires). Ça, c’est l’actualité de Camus pour nous, les militants libertaires au sein des mouvements sociaux.

Lou Marin est auteur, traducteur et éditeur et vit à Marseille, en France. Il fait partie d’un collectif publiant un journal anarchiste allemand mensuel, Graswurzelrevolution, et a écrit, ainsi que publié, plusieurs livres et articles sur Albert Camus en français et en allemand.

Albert Camus, écrits libertaires (1948-1960), rassemblés et présentés par Lou Marin, éditions Égrégores et Indigène, 342 pages. n° ISBN 979-10-90354-37-1

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Un anarchiste et son vote : un oxymore raisonnable?

by on Avr.24, 2014, under Débats

Après deux textes de mes camarades concernant la posture anarchiste sur le système électoral, je me lance à mon tour et en profite pour sortir du placard. En effet, malgré un débat intérieur de plusieurs années, j’ai voté aux trois dernières élections, soit les provinciales 2012, les municipales 2013 et les provinciales 2014.

C’est que le débat oscille à la manière d’un équilibriste sur la ligne qui démarque le territoire abstentionniste du territoire votant. J’ai déjà pratiqué l’abstention politique, et je tiens à préciser que je considère toujours qu’elle demeure une option valide, possible et souhaitable. Je me battrai férocement contre les idiots de l’Institut du Nouveau Monde qui croient que le vote devrait être obligatoire. Même si l’on ajoute la possibilité du vote blanc, je n’accepte pas qu’une loi oblige une personne à faire quelque chose. Je suis quand même (un peu) anarchiste après tout. 😉

Le texte qui suit n’est nullement un essai de prosélytisme électoral. S’il y a bien une posture politique qui me fasse autant vomir de haine, c’est bien celle que le DGEQ et ses fidèles professent, posture que je place dans le même spectre abrutissant que celle des paciflics dans les manifs. Je clarifie d’emblée ce point : l’abstention électorale est tout à fait légitime.

Autre point que je me dois de clarifier : je ne vote pas à toutes les élections et je ne crois pas qu’il soit pertinent de le faire à toutes les occasions et dans toutes les circonscriptions. Par exemple, si je vais au bureau de vote pour les fédérales en 2015, ce sera parce que je passais par là et que l’envie me prit de faire de l’urne un pot de chambre. J’ai voté pour Québec solidaire dans Outremont en 2012 et dans Rosemont en 2014 par mépris pour Raymond Bachand et Jean-François Lisée. Avoir résidé dans D’arcy-McGee, je ne m’en serais même pas préoccupé. En fait, et vous comprendrez là que je suis probablement le plus utilitariste des quatre personnes réunies par ce blogue, c’est que je m’autorise une sorte de vote stratégique dont les modalités ont bien peu à voir avec celles des péquistes. J’ose croire que ma démarche est un tant soit peu plus rationnelle. D’ailleurs, je ne ferai aucun appel à Lévesque dans les lignes qui suivent. Je crois qu’il peut s’avérer pertinent, en certaines situations précises, d’aller prendre une marche pour déposer un bout de papier dans une boîte. Voter, comme ne pas voter, se doit d’être le résultat d’une réflexion éclairée, pas seulement d’un appel aux sentiments ou au dogme auquel notre option politique se rapporte.

Faire preuve de stratégie dans un comportement implique à mon sens une bonne dose de raisonnement. Et c’est pourquoi, depuis que je suis en âge d’être anarchiste, je mène une discussion parfois silencieuse (avec moi-même), parfois avec des gens, sur la question. Jusqu’à présent, la plupart du temps, l’abstention l’a emporté. Depuis l’été 2012, toutefois, et pour diverses raisons, mon ardeur abstentionniste c’est ramollie, non pas face à des arguments béton de la part du camp pro-vote (il n’y en a pas tant que ça), mais plutôt par un manque d’arguments du côté des libertaires pur·e·s et dur·e·s. D’ailleurs, si vous avez des arguments à me donner, je n’attends que ça.

On dit souvent (et pas seulement chez les libertaires), que voter ne change rien, parce qu’on se fait fourrer de toute façon. Cette vision des choses, lorsqu’alimentée par une vision politique, implique le plus souvent le manque de diversité politique quant aux partis. D’ailleurs, c’est pourquoi je ne sens pas le besoin de me déplacer aux élections fédérales. En effet, l’ennemi conservateur est de facto exclu de la métropole, et les autres partis se ressemblent tellement qu’un ancien libéral du Québec est aux commandes du « parti pas mal à gauche » (dixit Richard Martineau) et qu’un ancien néo-démocrate de l’Ontario a assuré la direction par intérim du parti de « centre gauche » l’an dernier. Bref, libéraux ou néo-démocrates, même combat !

Pour en revenir à l’argument principal, voter ne change rien certes, mais ne pas voter non plus. À ce sujet, je me permets de revenir sur un des arguments du camarade Bakou comme quoi voter légitime une tactique politique, notamment grâce au pourcentage de gens qui votent, ce qui en délégitime une autre (l’abstention). Or, avec l’exemple des élections pour les commissions scolaires, on a là une situation où le haut pourcentage d’abstentionnisme ne remet aucunement en question le système électoral. De plus, aux élections provinciales de 2008, près de 50 % de la population n’est pas allée aux urnes. Ceci n’a pas empêché Jean Charest de mener en toute légalité des réformes que je me contenterai de qualifier de trash, notamment l’instauration d’une taxe santé et la fameuse hausse des frais de scolarité ayant mené à la grève de 2012. Bien entendu, l’argument de la légitimité ici doit être placé en relief avec ce que l’on considère légal. Il y a toute une réflexion publique à y avoir sur la différence entre les deux et l’importance de ne pas perdre de vue que les lois sont souvent (lire : presque tout le temps) illégitimes. Notre système politique fait en sorte que les portes de l’assemblée sont grandes ouvertes pour quiconque s’improvise sorcier du Code civil. La pluie d’injonctions lors de la grève de 2012 et le recours systématique à des lois spéciales pour noyer les grèves générales, comme on l’a vu en 2013 avec le secteur de la construction ne sont que quelques exemples qui témoignent de la toute-puissance de la loi sur le politique. Il me semble que la légitimité du système électoral ne se jouera pas au pourcentage de vote. Ce n’est pas le nombre de gens qui votent qui perpétue ce système, c’est le DGEQ, les lois et l’attaque systématique qui est faite contre les abstentionnistes qui pourtant peinent à faire entendre leur voix dans les médias. À ce titre, c’est de l’éducation populaire sur la légitimité en politique qu’il faut, pas s’abstenir de voter.

Autre argument porté par les abstentionnistes libertaires est celui du refus de cautionner un système politique en rupture avec leur idéal. Cet argument-là vient me chercher un peu plus, parce que c’est vrai qu’au final, l’élection est un système politique autoritaire, irrationnel et exclusif. Or, je fais une différence entre voter pour un parti que je souhaite voir gagner, et voter pour alimenter un contre-pouvoir institutionnel. Je me sens obligé de spécifier ici que ce contre-pouvoir ne doit jamais se substituer à celui de la rue et des actions directes. Je pense cependant qu’ils peuvent agir en parallèle. En anarchologie, on parle souvent de l’importance d’accorder les moyens aux fins que l’on souhaite obtenir. D’où l’importance de se doter de structures antiautoritaires et consensuelles, ainsi que de safe-spaces, de mécanismes de prise de parole qui limitent la domination des voix masculines, etc. Je comprends l’argument du refus de cautionner l’élection comme une application de cette maxime libertaire. Toutefois, il y a dans l’immédiat des fins qui m’apparaissent souhaitables, bien que réformistes, surtout en l’absence d’un mouvement populaire qui permettrait l’usage de tactiques plus légitimes. Des partis comme Projet Montréal (avec de gros bémols)[1] au municipal et Québec solidaire à l’échelle de la province présentent des idées qui, à court terme peuvent avoir un impact positif sur la vie quotidienne des gens, et qui sait ? peut-être favoriser la création d’espaces politiques alternatifs ou libérer du temps de travail pour permettre une implication politique directe. Pour le premier des deux partis, j’avoue m’être fait prendre par les sentiments (ce qui ne réarrivera pas en 2017) en novembre dernier: je hais les chars et tous les moyens sont bons pour s’en débarrasser. Pour le second, Amir, Françoise et Manon sont bien loin « d’envoyer mes camarades en prison », pour reprendre un argument de mon camarade Umzidiu. En fait, Amir a failli y aller en 2012…

Au-delà du pouvoir politique qu’un de ces partis pourrait détenir dans un avenir lointain, le plus important demeure pour moi que leur présence permet de diffuser certaines idées générant un terreau fertile plus à gauche. « Bien faible contre pouvoir » diront les braves, « certes, répondrai-je, mais il ne coûte pas grand-chose, pas de bleus, ni de dents cassées, ni de tickets de 600 piastres à contester ». On m’accusera ici de prêcher par poltronisme, je répondrai que je ne prêche pas, je discute. Les péquistes prêchent. L’INM prêche. On verra que l’un va souvent avec l’autre d’ailleurs. Pour faire preuve de compromis, on pourrait dire: « l’élection n’arrive qu’une fois aux quatre ans, le reste du temps, c’est pour passer à l’action ».

Dernier argument que j’aborderai, celui-là je le tire tout droit du texte du camarade Umzidiu: voter, c’est choisir ses maîtres et les imposer à la minorité. D’abord, pour rectifier, c’est le plus souvent une minorité d’électeurs et d’électrices qui imposent leur choix à la majorité. Dit de manière mathématique : 42 % de 71 % de 5 991 361 =  1 786 623, soit 22,33 % de la population totale du Québec a voté pour le PLQ. Je pense qu’on s’entend pour dire que le système électoral est non seulement déficient, il est grossier, mal élevé et autoritaire ! Blague à part, je crois comprendre ici que la posture des libertaires sur le vote est celle du rejet d’un système merdique. Cependant, bien que je sois d’accord avec les arguments présentés contre le système électoral, il reste que présentement, il est là. Tout comme le capitalisme est là, auquel on s’oppose en acceptant quand même (pour plusieurs) le travail et la consommation. Bref, on vit dans un système politique inégalitaire et oppressif, mais en attendant l’opération révolutionnaire, le baume réformiste peut s’avérer souhaitable pour garder vivante la société malade.

Il y a quelque chose de paradoxal entre le rejet du vote chez de nombreux anarchistes et l’insistance qu’ils et elles ont à s’afficher comme abstentionnistes. Cela vaut d’autant plus pour les tenants et tenantes du cirque électoral, mais bordel ! un vote ne reste bien qu’un vote ! Autant il y a des façons plus concrètes d’agir politiquement, autant il y a un quotidien dans lequel on n’a pas toujours une masse critique de personnes mobilisées pour provoquer la chute des institutions qui nous font broyer du noir. Au-delà (bien au-delà en fait) du débat sur voter ou s’abstenir, j’observe trop souvent de la raideur chez des anarchistes qui tentent tant bien que mal de dépoussiérer les vieilles plateformes du siècle dernier. À chaque chose son contexte : le Québec n’est pas la Grèce, ni l’Espagne; avoir Bakounine ou Makhno pour idole n’est pas mieux que de faire appel à Khadir ou Ferrandez afin de conjurer les problèmes sociaux. Bien entendu, je ne pense pas que toutes les personnes se disant anarchistes tombent dans ce panneau. Je souhaite seulement une discussion ancrée dans son contexte.

S’il y a un constat que je tire de la grève étudiante, c’est qu’il faut 300 000 personnes en grève pendant plusieurs mois pour freiner une mesure qui reviendra sournoisement par la porte d’en arrière à la première péquiste venue ! La révolution ne me semble pas possible (bien que souhaitable) à court terme, et je ne suis pas partisan de la théorie qu’il faut cultiver les inégalités pour faire surgir la révolte. Quelques réformes sur le court terme pourraient valoir pas mal plus que mon orgueil libertaire; pour le dire autrement, le moyen électoral, dans le cas précis du Québec et des deux partis susmentionnés, ne va pas contre la fin désirée : celle-ci se résumant à de meilleurs services publics, une prise en compte systématique de l’écologie et des inégalités femme-homme dans les politiques (surtout QS pour celui-là), et non à la révolution libertaire.  Pour ça, il y a toujours la rue, les pavés et les camarades.

 


[1] Au moment de publier ce texte, Richard Bergeron, Le chef du parti a annoncé qu’il était content de voir Robert Poëti en tant que ministre responsable de Montréal, parce que c’est un gars qui vient de Lasalle. Non à P-6 et oui à Poëti ? Devant tant de cohérence politique je me range chez les abstentionnistes !

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La démocratie ne sait que s’imposer.

by on Avr.18, 2014, under Général

Je n’y pensais plus depuis un certain temps, mais voilà que Bakou est intervenu sur l’utilité du vote en renversant le fardeau moral sur le dos des électeurs/trices incrédules. Il y a en effet quasi-unanimité sur le sujet: le vote est un devoir. Ceux et celles qui votent « achètent leur droit de s’exprimer ». Comme si un droit devait pouvoir s’acheter. Encore: il faut voter, parce que nos ancêtres sont morts pour ça. Ah ouais?

Les arguments moralisant les abstentionnistes sont au mieux des tautologies. Pas étonnant: on ne questionne pas davantage le vote que la forme sphérique de notre planète. C’est considéré comme une évidence, et les évidences, eh bien peu de personnes pensent à les défendre convenablement.

La démocratie parlementaire est vue comme l’exemple même de la vertu, de la perfection à laquelle toute société se disant moderne doit aspirer. Atteindre à la légitimité de ce système en restant chez soi le jour des élections, c’est un affront épouvantable. Ça dérange. Alors dire, comme Bakou, que le vote est nuisible! Ça apparaît totalement incongru. Comme si on disait que recycler c’est mal, et renverser des poubelles c’est bien.

Non, je ne suis pas un démocrate.

Je tiens à le clarifier dès le départ. Je ne suis pas pour la démocratie, du moins au sens qu’on lui donne habituellement: celle d’une dictature de la majorité sur les minorités. Je ne repasserai pas sur les arguments mathématiques critiquant la démocratie: disons simplement que des théoriciens des Lumières, dont Condorcet (et merci à Anne Archet de l’avoir signalé dans un statut inspirant sur Facebook), y pensaient déjà.

Être en faveur de la démocratie, représentative ou directe, libérale ou radicale, c’est accepter que les décisions d’un groupe, qui est souvent étranger à nos intérêts, puissent nous affecter[1] et être appliquées par la force.

Actuellement, sans manipulations comptables ou sans faire d’argent, il est à peu près impossible de refuser de financer l’armée, les subventions aux entreprises polluantes, la police, les prisons, etc. Nous devons impérativement non seulement accepter, mais participer à ces décisions prises démocratiquement. Nous devons financer des projets qui nous nuisent au quotidien, et nuisent à d’autres, jusqu’à causer leur mort. La démocratie étend (parfois) du sang sur les mains de ceux et celles qui en acceptent les règles, ceux et celles qui font des révérences aux élu-e-s en disant après les élections que « le peuple a parlé ». Je concède qu’il est cependant défendable de dire qu’il est possible de voter sans accepter les règles.

La gauche a une vision idéalisée de la population. Les plus démocrates pensent que si celle-ci prenait réellement les décisions, tout irait mieux, car ça ferait moins de pouvoir du fameux 1% sur le 99%. Mais la vérité, c’est que la majorité est insensible aux problèmes particuliers. La majorité n’est pas atteinte de maladies aux noms imprononçables. La majorité n’habite pas dans une réserve autochtone. La majorité n’a jamais été criminalisée ou marginalisée. Voilà peut-être ce pourquoi la majorité est en faveur de la peine de mort, contre toute logique d’ailleurs.

Je ne suis pas un démocrate parce que j’ai la conviction que la majorité (même quand j’en fais partie, car il n’y a pas qu’une majorité) a souvent tort, qu’elle est souvent oppressive et violente. Je respecterai ses décisions quand celles-ci n’étrangleront plus personne, et quand les gens pourront s’organiser au gré de leurs aspirations et de leurs affinités.

 De toute façon, notre démocratie à nous est minable

             Tout d’abord parce que la ferveur démocratique de plusieurs est une fumisterie. Sans compter le cynisme des élu-e-s, on côtoie sans arrêt des discours antidémocratiques, et beaucoup les partagent. Le dernier vox-pop de Guy Nantel a fait chou gras, faisant dire à l’inimitable Sophie Durocher (qui s’est vaguement corrigée depuis): «Il y a un permis de conduire. Il devrait y avoir un permis de voter». Beaucoup pensent donc que le droit de vote devrait être conditionnel à certaines connaissances. J’ai déjà dénoncé cette idée en répondant à un article de Pascal Léveillé il y a quelques années. Mais ces propos ne sont pas une exception: ce genre d’idées antidémocratiques fourmille. Il serait d’ailleurs étonnant que des gens en faveur de la peine de mort acceptent cependant de laisser voter le gibier de potence.

Ces réactions sont normales: quand on vous force à partager les mêmes décisions que des gens qui n’ont pas les mêmes intérêts que vous, eh bien en général ça finit par déclencher de l’intolérance.

De plus, quelqu’un qui n’a pas le droit de voter vit incontestablement sous un régime tyrannique, puisqu’il/elle n’a en théorie aucun moyen de participer au gouvernement élu. Une tyrannie souvent modérée et libérale, certes, mais des despotes éclairé-e-s, modéré-e-s et libéraux, ça se trouve, ça aussi. La différence entre les deux, je ne la saisis pas très bien du point de vue de l’opprimé-e.

Et on empêche beaucoup de gens de voter, ne serait-ce que par négligence. Aux dernières élections municipales, un groupe de personnes handicapées a fait circuler des photos de bureaux de vote sur lesquelles on se rendait compte de l’absence totale d’accessibilité. Où donc pensait-on vouloir faire voter les personnes en chaise roulante? Sur le trottoir?

De même, la représentation des moins de 18 ans est totalement absente. À ce sujet, j’ai entendu des choses hideuses. Mais quand vient le temps de mépriser la jeunesse, que ce soit pour dénoncer leur culture ou même leur condition neurologique (qui en ferait des individus inférieurs), rares sont ceux et celles qui se gênent.

Les mineur-e-s vivent tous et toutes sous la dictature la plus dégueulasse. Et cela mène souvent à des abus institutionnels graves: dans ce cas comme dans un autre et comme dans un autre… Les immigrant-e-s doivent aussi attendre d’être considéré-e-s comme des adultes avant d’obtenir le droit de vote. Même quand les débats les concernent directement, illes sont mis-e-s de côté.

Rappelons qu’on a aussi récemment empêché à des étudiant-e-s anglos de s’inscrire sur la liste électorale et qu’on a parallèlement fait un scandale de leur participation aux élections. Le suffrage universel, c’est une belle illusion. Auparavant, le « suffrage universel » était censitaire, masculin, blanc et adulte. Après de chaudes luttes, les femmes, les pauvres, les autochtones et les Juifs/ives ont fini par être inclus-es un peu partout. Sauf qu’il n’y a pas que des adultes avec la citoyenneté et une adresse dans l’Univers.

Mais de toute façon, à quoi bon voter quand on représente une faible minorité marginalisée? Les gauchistes plateauïsant-e-s sont assez fort-e-s pour élire Khadir et David, mais pas les autochtones, ni les itinérant-e-s, ni les punks, ni les sept artistes non-subventionné-e-s de Drummondville, ni les familles pakistanaises de Saint-Henri que leurs voisin-e-s accusent d’être sales (fait vécu). Beaucoup n’auront jamais accès à cette «représentation» mièvre qu’on nous vend comme le triomphe de la liberté. Illes ne pourront jamais aspirer à davantage qu’une attention charitable. Contre cela, Proudhon, en citant un groupe dont j’ai oublié le nom, s’écriait: « On veut la dignité, pas la charité! »

Voter c’est imposer son choix à autrui

Dans cette situation, je ne peux pas me permettre de voter. Comme le disait Bakou, c’est entre autres parce que ça me ferait cautionner ce système. C’est plate à dire, mais nos gestes ont une portée symbolique. Et le symbole est au centre du processus de légitimation. Il n’y a pas plus de président sans peuple que de monarque sans dieu. Mais aussi parce que ça me ferait choisir des maîtres qui rêvent de mettre en prison les trois-quarts de mes potes. On ne peut demander à personne de voter pour son oppresseur, même pour le moins pire d’entre eux, par soi-disant pragmatisme. Pour moi, le pragmatisme, ça devrait être la liberté, pas une fade oppression.

Et même si un-e candidat-e anarchiste ayant tendance à faire des blagues nihilistes se présentait aux élections, je ne pourrais pas voter pour elle/lui. Pourquoi? C’est très simple.

Tout d’abord parce que je ne veux ni être dominé par des étrangers/ères, ni par les mien-ne-s. Je ne veux être dominé par personne d’autre que par moi-même. Ensuite, parce que ça va dans les deux sens. En aucune situation, je n’ai envie d’imposer mon choix politique personnel à quelqu’un d’autre, à forcer tout le monde à vivre selon le mode de domination qui contribuerait le mieux à défendre mes intérêts à moi.

Même si le suffrage devenait universel, même si les majorités posaient des gestes en tout temps rationnels et guidés par l’empathie envers tout le monde, même avec un vote proportionnel convenable (ce qui du reste est plus improbable que l’anarchie), je continuerais de m’abstenir, incluant lors de référendums, parce que voter, ça ne veut pas dire prendre une décision éclairée sur l’avenir du Québec. Ça veut dire vouloir imposer son choix à tout le monde.

Beaucoup le font malgré tout, et pas parce qu’illes sont autoritaires; je comprends leur choix. Le sentiment d’urgence, l’inquiétude, la prudence, une diversité d’autres facteurs… Je ne peux leur reprocher quoi que ce soit, surtout s’illes saisissent l’occasion en temps voulu de changer quelque chose sans attendre qu’un-e leader agisse à leur place. Mais il est si facile de faire des accusations: aussi, je m’attends à ce qu’on respecte également ma décision et qu’on ne fasse pas la morale.*


[1] En tant qu’antiautoritaire, je recherche naturellement des associations libres desquelles je peux me retirer lorsqu’elles ne me conviennent plus. Si jamais je deviens dépendant d’un groupe, il faut au minimum que les décisions prises en commun permettent, lorsque c’est possible, la libre-dissociation. Alors si vous fondez une assemblée dans laquelle on inscrit le droit à la dissidence et que vous appelez ça une démocratie (Ce que Steffen a déjà fait!), eh ben voilà, je suis devenu un démocrate, calcrinak!

 

*Mon premier commentaire est pas apparu, on dirait. Alors je le renvoie directement dans le corps du texte.

J’ai retrouvé l’URL du « brouillon » d’Anne Archet sur Facebook.

Quelques remarques, alors:
-Je n’ai pas été clair sur l’essence des majorités. A.A. l’est dans son billet, magnifiquement synthétique;
-Sa critique de la démocratie directe est plus sévère que celle qu’elle fait de la démocratie représentative. C’est intéressant;
-Les références à la démonstration selon laquelle la démocratie proportionnelle cause problème sont clairement établies.

Autre chose: lisez le billet de Bakou en premier lieu.

Mon billet est une ANNEXE à ce texte.

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La reproduction du système par le vote

by on Avr.15, 2014, under Général

Voter nous est présenté comme étant l’apothéose de la démocratie, mais qu’en est-il vraiment? La grève étudiante de 2012 aurait dû nous démontrer que les élections peuvent être une arme redoutable face aux luttes populaires, mais cette conclusion semble loin d’être partagée par la majorité de la population. Pourtant la démocratie directe qui fleurissait en 2012  a dû céder sa place à la «démocratie» dite représentative et je dirais même que cette dernière a écrasé la première. J’entends le vote comme étant une forme d’abdication de son pouvoir aux dépens de l’élite et donc non seulement voter serait inutile si l’on désire changer les choses, mais ce geste serait même profondément nuisible.

Voter n’est pas un geste banal dans la mesure où ce geste concède une certaine légitimité au gouvernement ainsi qu’à l’ensemble de nos institutions. À quoi bon s’occuper de politique quand d’autres le font déjà à notre place? Et considérant les données fournies par le DGEQ comme quoi 71,21 pour cent des quelques six millions d’électeurs inscrits auraient voté[1], le gouvernement aura beau jeu de rappeler ce fait lorsque les gens descendront dans la rue. On peut bien se plaindre des règles du jeu, mais le fait est qu’une majorité de la population continue d’accepter ces règles et d’imposer ses conséquences à la minorité qui boude les urnes.

Cette minorité est associée à des paresseux et paresseuses, des imbéciles ou des gens qui ne s’intéressent pas à la chose politique. Or, «nos» élus s’occupent d’administration publique et non pas de politique. Le politique ne vit que dans les moments de lutte (Rancière style), moments que l’État ne cesse de réprimer, car la classe dominante ne peut tolérer que les dépossédé-e-s reprennent contrôle de leurs vies. Il en va de la bonne marche de notre société basée sur l’exploitation et de sa reproduction. Et il ne faut pas se leurrer, les élections sont un des mécanismes qui vise à reproduire cette société d’exploitation. Avant le geste de la matraque qui fracasse le crâne, il y a ce geste que l’on pose dans l’isoloir.

Rien est plus paradoxal ici que Québec solidaire, le parti des urnes et de la rue. Les urnes ne peuvent être complémentaires à la rue, car elles en sont la négation même. En effet, la populace ne peut se réclamer comme étant un acteur politique légitime, alors qu’elle concède aux 4 ans cette légitimité aux acteurs compétents, c’est-à-dire aux politiciens et politiciennes professionnel-le-s. La diversité des tactiques c’est bien beau, mais quand une tactique anéantit les efforts d’une autre, peut-on vraiment parler d’actions complémentaires?

Les assemblées générales des étudiants et étudiantes et les assemblées de quartiers devront être réinvesties (je nommerais bien les milieux de travail, mais que faire des centrales syndicales?) si nous désirons dépasser le paradigme de cette société démocratique qui n’a de démocratique que le nom. Mais nous devrons aussi composer avec le fait qu’une bonne majorité de la population aura contribué à construire les murs de notre prison.

 


[1] http://quebec.huffingtonpost.ca/2014/04/08/elections-2014—taux-de-participation-de-272–a-11-h-30-selon-le-dge_n_5106050.html

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« Vous êtes pô fines! » ou Comment dépolitiser le féminisme

by on Avr.12, 2014, under féminisme

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Depuis quelques jours nous voyons défiler devant nous, des fois avec malaise,une multiplicité de textes ayant des tons plus ou moins acérés au sein du pays de féministoblogfacebookqc. Eh ben j’en rajoute ^^

Tout d’abord j’aimerais dégager les 3 côtés de ce qui me semble être loin de la chicane de sacoche, de la gang de hyènes ou des filles mean et jalouses (oui oui, j’ai tout lu ça ces derniers jours), pour plutôt attirer votre attention sur le fait que toute cette histoire est en somme 3 manières différentes de s’adresser à la même problématique (très féministe merci!), particularisée dans une personne mais, et ceci est un lieu commun de toutes dans tous les textes, profondément et systématiquement ancré dans notre société. Théoriquement, émotivement, et par une lunette de lutte politique.

Cet espace est permis par le féminisme. Par ses tensions et ses contradiction, toutes ces femmes, donnant toutes ces réponses, posant toutes ces questions, et hurlant toute cette colère font partie du processus enrichissant le féminisme. Toutes les femmes de ces interactions ont en commun la volonté d’émancipation des femmes comme groupe et/ou comme individue. Jusque là rien de nouveau. Là ou ça devient intéressant (où la jalousie s’emballe, où les sacoches revolent, où les hyènes…euh font ce que les hyènes font (?)) c’est quand on voit que cet espace partagé par toutes ces féministes devient l’arène d’une toute autre lutte politique (théorique et émotive!).

Pendant que les fins analystes dépeignent ce qui se passe comme de l’Ultimate Feminist Championship et que certaines se sentent attaquées au plus profond de leurs implants mammaires, s’est ouvert un champ de bataille où des femmes ont décidé d’affronter leurs valeurs, leur théorisations et leurs modes d’actions. C’est un espace où les idées néolibérales et les idées radicales se croisent et, par la force des choses, se tapent sur la gueule. Il n’est nullement ici question de déterminer qui est meilleure féministe que qui. C’est une expérience intersectionnelle très concrète : dans un espace créé par le féminisme, des femmes qui  autrement n’auraient jamais croisé leurs idées, parce que n’ayant pas ou les mêmes réseaux, s’en sont donné à cœur joie. (D’ailleurs un gros bravo à jesuisfeministe.com. Ça a brassé pas mal et votre choix de tout publier ou diffuser a vraiment permis un espace étendu de discussions).

Ce choc entre les différents modes de luttes et différents moyens d’action est aussi fascinant que la vive réaction des gens, hommes et femmes confonduEs, qui se sont empressés de faire de leur empathie un bouclier contre cette méchanceté sans borne de pas fines qui se mettent en gang pour faire pleurer une pauvre petite fleur de 23 ans ( ???). Pourtant, prendre place, et profiter d’une tribune de personnalité publique c’est aussi avoir à assumer une responsabilité face à la défense ou à la diffusion de valeurs ou d’actions. D’un point de vue simplifié, on ne peut pas se faire porteuse d’idées ou symbole d’idéologie sans  également être prête à recevoir les critiques sous toutes formes qu’elles soient. Avoir assez de pouvoir et de visibilité pour créer du réel doit comporter sa part de responsabilité et sa part de critiques. Et une personne/symbole qui a assez d’influence sur le réel pour participer activement à définir publiquement ce qu’est une féministe socialement acceptable (pas confrontratrice) doit être en mesure d’assumer la charge émotive et politique qu’elle participe à produire par la même occasion.

S’il semble que la principale intéressée l’a compris, il semble aussi que la majorité de son fan club et quelques alliées ne s’empêchent pas de la considérer comme un petit objet cassant.

Au-delà du voyeurisme quand même laid qu’illustre cette interprétation il y a encore la question de la révolte des oppriméEs. Les groupes opprimés peuvent s’empowerer mais pas de manière à déranger le système patriarcal. Il n’y a pas si longtemps, un blogueur de gauche connu ordonnait aux féministes : « Vous voulez qu’on vous aime? Soyez aimable. ». Et c’est ce que certaines essayent de le faire. D’être aimable avec ceux et celles qui veulent un joli féminisme. Et quand d’autres crient, expliquent et confrontent, les gentilles expliquent que c’est comme ça qu’elle ont choisi d’agir et de changer les choses dans la société. En s’adaptant à l’hostilité du système. Pas étonnant que le débat ait pété. Personne ne parle le même langage parce que personne n’a les mêmes privilèges à défendre et ce qui est nuisible pour unes est totalement légitimé par d’autres. Toutes sont féministes. Certainement. Mais dans cet espace permis par leur féminisme en commun, elles débattent aussi d’autres forces qui sont en lien direct avec la célébrité, les médias mainstream, et la diffusion de valeurs néo-libérales.

Quand Marc-André Cyr réfère à Mathieu Bock-Côté comme à un Elvis Gratton, on comprend l’image et la critique politique. On ne l’accuse pas de « personnaliser le débat ». Il n’a pas besoin de parler de grands concepts ou de garder un ton poli. Il est un homme fâché qui s’exprime dans l’arène politique. Mais des femmes qui font du politique entre elles sans être d’accord et sans se flatter dans le sens du poil c’est dérangeant. Ça dérange parce que des femmes ça devrait soit être des BBF ou se tirer les cheveux. Ainsi, le stéréotype du niaisagedefillesquisebitchent a une utilité pratique de ne pas prendre les protagonistes au sérieux. On rabaisse des discussions politiques à un simple concours de « qui est la plus féministe que qui » (come on ! Ce truc là n’est plus un vrai enjeu depuis longtemps!) quand on se retrouve en fait devant : « criss ces modes d’actions-là font vraiment chier le travail politique que j’essaie de faire de mon côté » et/ou « ce que cette personne représente sur la place publique m’est douloureux ». Ces critiques s’adressent (je le rappelle au cas où on oublierait encore) à une personne en premier, mais aussi à n’importe quelle féministe qui se sent interpellée. Celles qui ont répondu sont des femmes en pleine possession de leurs moyens et de leur plumes. Des femmes qui possèdent une tribune publique, des fans et qui sont gentilles, donc qui plaisent bien au statu quo. Différentes forces sont en jeu : celle qui rabaisse les débats de féministes en triviales chicanes de filles, mais aussi, celle qui légitime automatiquement ce que les féministes mainstream disent, parce qu’elles ne heurtent pas le statu quo et font partie de la pensée dominante.

Ainsi, quand les féministes qui plaisent au statu quo répondent à des critiques, elles « ont raison », sont « courageuses », et seront applaudies. Mais quand une femme sans tribune vomit sa colère et sa douleur on lui reproche immédiatement de « faire une bonne critique mais de ne pas avoir le bon ton ». Une féministe bien connue parlait de la colère des oppriméEs et j’ai beaucoup pensé à elle en voyant comment les féministes qui plaisent au statu quo et leurs fans ont immédiatement rejeté la critique émotive de la première lettre. Ainsi, pour celles qui ne sont pas en position de pouvoir, il leur faut obéir à des règles bien précises pour avoir le droit de critiquer ou d’être émotives. Sinon leur critique n’est pas légitimée par la pensée dominante. Sinon, leur pensée politique est complètement évacuée pour ne pointer que la forme. C’est des dynamiques bien connues de celles et ceux qui réfléchissent sur les rapports de domination et d’oppression, mais il est aussi bien connu que des fois l’émotivité est la seule manière qu’il reste pour s’exprimer pour des gens qui n’ont pas le pouvoir de créer le réel.

C’est pourquoi, personnellement, ça me heurte quand on reproche à unE non-dominantEs d’être en colère et de mal s’exprimer. On a pas toutes accès à des tribunes publiques qui permettent d’évacuer, d’influencer, et de rester gentille. Des fois quand nos expériences sont invisibilisées, la colère sort. Délégitimer la colère de quelqu’un parce que le politique qui est exprimé ne nous plaît pas, c’est laid.

Heureusement, le féminisme est un espace où des femmes sans pouvoir, et normalement sans voix, peuvent encore confronter politiquement des femmes avec du pouvoir. Et si je comprends qu’émotionnellement tous ces échanges ont pu/peuvent être épuisants et fâchants pour les participantes, je suis vraiment heureuse et fière de constater que parce que nous nous revendiquons toutes du féminisme, nous acceptons d’ouvrir des espaces de débat et de prendre nos opposantes au sérieux. Dire que le féminisme est parcouru de contradictions et que les débats sont permis est un fait connu que nous ânonnons une fois de temps en temps tel un mantra, mais vivre des moments ou des clash théoriques/politiques/émotionnels sont permis grâce au fait que toutes ces femmes sont féministes rend cela très concret.

La pensée féministe est donc encore un espace privilégié où les dominantes et les non-dominantes peuvent s’affronter et débattre. Ce n’est pas parfait et exempt de douleur mais ça existe et c’est précieux. Si nous pouvions continuer à nourrir cet espace oui par des débats, mais surtout en refusant les étiquettes de chicanes de sacoches, de méchantes jalouses et de titesaffairesquiontdelapeineparcequedautresnesontpasdaccord, nous, féministes de tous horizons, serons encore longtemps en mesure de rendre visible ce qui ne l’est pas et de confronter l’ordre établi de toutes les manières qui nous semblent bonnes. Le féminisme est politique, nos réflexions aussi. Ne les laissons pas être dévaluées.

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Les choses ne vont pas si mal

by on Avr.12, 2014, under Général

Par Umzidiu Meiktok, alias Mouton Marron.

Nous en avons encore pour au minimum quatre années et demie de copinage libéral, d’absence de débat, de lois agressives, de privatisations par la bande, de renforcement policier et surtout, surtout d’une floppée de projets polluants imposés par la force. Dans les faits, il y a peu de différences idéologiques entre le Parti Québécois et le Parti Libéral, mais je ne suis pas de ceux qui pensent que rien ne change après des élections, même si cela n’a rien à voir avec les individus qui composent le conseil des ministres. Si on peut se permettre d’espérer que la marche du néolibéralisme policier (« ou les vraies affaires »)  ne s’accélère pas considérablement sous Couillard, la situation n’est pas totalement désespérée. Voilà pourquoi.

Des gens qui favorisent le PQ vont retourner dans la rue

Si le PQ et le PLQ s’équivalent, il n’en va pas de même pour leur base partisane. On a souvent sous-évalué le poids des péquistes dans les manifestations de la grève étudiante. Et si une bonne partie des militant-e-s les plus conformistes appelaient souvent à voter et à cesser toute action politique pendant les élections de 2012, une bonne partie ont tout de même grossi les foules insoumises.

Avec le PQ au pouvoir, illes sont retourné-e-s chez eux. Beaucoup pourront témoigner de l’agressivité parfois intimidante avec laquelle les péquistes ont défendu le pouvoir au cours de l’année 2013. Il existait une réelle pression pour se la fermer, une pression telle que je n’en ai jamais sentie auparavant d’ailleurs, et qui provenait de militant-e-s qui se disaient progressistes. J’espère profondément que ce ne seront pas eux et elles qui rejoindront à nouveau la contestation[1]. Mais il est possible que ceux et celles, parmi les progressistes, qui ont cédé à la pression de ne pas critiquer le pouvoir voient celle-ci relâchée subitement.

Avec un gouvernement libéral, notre rapport de force pourrait grandir.

Les enjeux qui divisent

Le PQ et le PLQ ont tous deux alimenté la division afin de gagner en popularité, déclenchant sans scrupules des flambées de violence, policière dans le cas du PLQ, et xénophobe dans le cas du PQ. Avec eux, la fin justifie toujours les moyens. Et leur fin, c’est de réussir leur carrière politique. Les nationalistes ont cependant réussi ce que les libéraux n’ont pas été en mesure de faire: diviser la gauche. Alors que beaucoup ont décidé de ne pas s’impliquer dans les enjeux identitaires, d’autres se sont rangé-e-s d’un côté ou de l’autre.

Et plusieurs progressistes sincères et authentiques – même des féministes anars, vous en connaissez peut-être, moi deux – se sont laissé tenter par la Charte et l’ont défendue. Ce n’était pas nécessairement par xénophobie.

Il ne faut pas non plus sous-estimer l’admiration dont étaient l’objet Martine Desjardins et Léo Bureau-Blouin, non seulement chez plusieurs jeunes, mais aussi et surtout chez les progressistes modéré-e-s des autres générations. Le PQ a réussi à coopter des leaders étudiant-e-s et à les faire adopter une position qui est fondamentalement opposée aux revendications de 2012. Entre eux et nous, le fossé s’est creusé. Mais d’autres ont suivi.

Le PLQ et les politicien-ne-s sont affaibli-e-s

Cette cooptation des leaders des fédérations étudiantes est sans doute un des seuls gains politiques réels du PQ dans un climat post-grève. Une victoire d’autant plus faible que le gouvernement qui les a récupéré-e-s était minoritaire, et que, c’est un secret de polichinelle, les fédés ont toujours été acquises au PQ.

Les élections de l’automne 2012 mettaient aux prises un gouvernement autoritaire, discrédité et épuisé, un nouveau parti vaguement populiste et un PQ qui essayait tant bien que mal de récupérer à la fois le vote contestataire et celui des frustré-e-s pogné-e-s dans le trafic[2].

La situation s’est dégradée depuis pour les politicien-ne-s. Charest était un leader fort et aguerri. Et il était très bien entouré.

Mais au fil du temps, son équipe s’est transformée. Réagissait-il trop mal à la critique et à la division au sein de son parti[3]? Avait-il choisi des ministres trop âgé-e-s? La grève étudiante a achevé de péter la yeule de ce gouvernement encore étonnamment rempli de ressources. Rappelons qu’à la fin, trois grandes figures du PLQ ont dû quitter: Line Beauchamp, Michèle Courchesne et Jean Charest, laissant le parti édenté[4] et psychologiquement épuisé. Et inutile de dire que les militant-e-s du PLQ, qui sont pour la plupart d’une servilité abrupte, font grand cas de leurs leaders. On peut s’attendre à bien des coups bas et des manigances au cours des prochaines années, mais chose certaine, on ne fera pas face à la même dynamique.

Le PQ était uni par la force sous Marois, qui a réussi à faire taire les récalcitrant-e-s après des années de travail acharné, marqué par la mise au pas et l’exil. Maintenant qu’elle est partie, des hommes à l’ambition infinie dansent sur les cadavres. La chicane va repogner.

Quant à la CAQ, elle ne s’appuie que sur la popularité de François Legault. Derrière, il n’y a que du vent et quelques écervelé-e-s, quoique confortables. Si Legault tombe – et on peut compter là-dessus, il FINIRA par faire une erreur plus grave que les autres – le parti redeviendra une version famélique de l’Union Nationale. Qui pourrait remplacer le chef efficacement? La vieille garde de l’ADQ?

Et en ce qui concerne QS, eh bien il ne formera pas le prochain gouvernement, ni le suivant.

Une défaite du nationalisme conservateur

Quelques médias ont parlé de l’influence extraordinaire d’intellectuels nationalistes, surtout des historien-ne-s et sociologues, pendant le mandat du PQ. Sur mon ancien blog, j’ai parlé à quelques reprises de la Coalition pour l’Histoire et de l’Institut Lionel-Groulx. Devinez qui était sur le C.A. du dernier organisme en 2013: eh oui, PKP.

Les intellectuel-le-s admis-es dans ce cercle n’étaient dangereux/euses que parce que le Parti Québécois était au pouvoir. Plusieurs les soupçonnent même d’avoir été à l’origine du projet de cours d’histoire obligatoire au cégep et, ce qui est un peu moins probable, de la Charte. Ce serait fantaisiste de croire que ces gens-là pourront trouver une oreille attentive au PLQ, étant donné surtout qu’ils n’ont pas les finances des lobbyistes du milieu des affaires.

Dans tous les cas, maintenant que leur pari est perdu, il ne leur reste que leur tribune – assez imposante quand même – au Devoir et quelques chroniques dans d’autres quotidiens.

À quoi ça nous sert, tout ça?

Résumons: les politicien-ne-s sont affaiblis. Les intellectuel-le-s nationalistes ne peuvent plus influencer le gouvernement. La gauche est à cours de sujet pour se diviser. Les militant-e-s progressistes votant traditionnellement pour le PQ n’ont plus que la rue pour s’exprimer. Et tout ça au beau milieu d’une crise de légitimité[5] qui atteint tout le monde!

Il est possible de rétablir un rapport de force vis-à-vis des politicien-ne-s et de profiter de leur situation de faiblesse et/ou de division. Les partis ont beau se ressembler et s’adonner à des courses assez futiles, mais ils sont tout de même en compétition. Toutes les stratégies qui ont été utilisées contre la population peuvent donc servir également contre ce pouvoir. Oui, nous sommes aussi épuisé-e-s, mais beaucoup d’entre nous sont jeunes: et la jeunesse se renouvelle à chaque année.

Il faut cependant se dépêcher de profiter de la situation. Il y a d’autres pouvoirs qui font compétition au pouvoir parlementaire provincial: la police, la justice des tribunaux, les grands capitalistes, les corporations syndicales, les autres paliers de gouvernement, etc. Et tous ne sont pas aussi faibles.


[1] Parce que je veux plus jamais leur parler.

[2] Étonnamment, les pelleteux/euses de nuages de Québec Solidaire semblaient avoir la stratégie la plus cohérente: foncer droit devant. Cela ne s’est toutefois pas traduit par un succès phénoménal, mais à long terme, ça pourrait payer.

[3] Plus personne ne se souvient d’Yves Séguin en tant que ministre.

[4] Il reste une couple de dents seulement, dont Jean-Marc Fournier, qui reste derrière.

[5] La légitimité, on n’en parle jamais suffisamment.

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