La Tomate noire

féminisme

FUCA – historique et compte-rendu critique d’un groupe militant du Printemps 2015

by on Août.23, 2016, under Archives, Débats, féminisme

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C’est pour des raisons de mémoire et d’histoire que je tenais à relater ce qui s’est passé durant l’existence connue du groupe FUCA, durant ce qu’on appelle le Printemps 2015. J’étais gréviste en 2012. J’étais gréviste et j’étais, je suis encore, féministe. Je m’activais entre autres au Comité femmes GGI, ce grand comité mobilisation, non-mixte et décentralisé qui a duré aussi longtemps que la grève elle-même. Les féministes grévistes, écoeurées et enragées par la secondarisation des enjeux féministe de la hausse des frais, par l’invisibilisation de leur travail par leurs camarades grévistes et par le sexisme suintant de toute part dans leurs propres milieux d’implication, ont décidé de se regrouper pour mener à bien des projets précis (manifestes, pastiches, manifs, actions de perturbation, sabotage…). Me rappelant très bien avoir passé une grande partie de ma grève de 2012 avec des femmes et ayant noué une partie importante de mes alliances féministes durables à ce moment, j’ai été profondément choquée de lire dans un média de masse, de la bouche même de militantes du Printemps 2015, que les femmes « étaient souvent invisibles en 2012, reléguées dans des rôles de soutien ». Aussi, sachant très bien que les comptes-rendus du Printemps 2015 ne compteraient pas les activités que les femmes ont organisées de manière autonome, il me semblait important de garder des traces autres qu’un groupe facebook et quelques tracts. Ainsi, ce texte existe, car, encore une fois, si les femmes n’écrivent pas et n’interprètent pas leur propre histoire, elles sont vouées à se faire oublier et les femmes qui les suivront auront l’impression de réinventer la roue et ne pourront pas bénéficier des connaissances et des expériences des féministes qui les ont précédées. J’ajoute que ce compte-rendu est basé sur mes souvenirs et des informations que j’ai trouvées sur le groupe fb et qu’il peut être incomplet. J’invite toutes celles qui voudraient ajouter des informations ou partager leurs interprétations à le faire en commentaire ou dans tout espace qu’elles trouveront pertinent.

L’histoire de FUCA pourrait se séparer en trois grands moments. Ils ne sont pas séparés par des murs étanches et bien que j’ai ma préférence personnelle, ultimement, aucune phase n’est meilleure qu’une autre. Elles sont, au contraire, très représentatives du mouvement féministe qui a voulu s’impliquer durant le printemps.

3 moments :
1 – Création du groupe, FB et premières réunions: définitions et discussions
2 – Comité mob et actions
3 – Élargissement intersectionnel et maintien de la grève

1 – Création du groupe, FB et premières réunions: définitions et discussions

En décembre 2014, soit après le début du groupe fb large qui s’est formé pour aider à la mobilisation et à la diffusion d’information concernant le Printemps 2015, une femme a pris l’initiative de former un groupe facebook non-mixte pour les femmes intéressées. Il a tout d’abord été compris comme un comité femmes du Printemps 2015. Au début, ce groupe fb n’était pas fixé sur quelle non-mixité les femmes voulaient adopter. Il n’était pas clair non plus s’il s’adressait seulement aux Montréalaises ou si, profitant d’un espace virtuel, il devait ratisser plus large dans ses invitations. Une première réunion a rapidement été organisée, elle a eu lieu le 5 janvier 2015 à l’UQAM. Dès l’annonce de la réunion, des femmes racisées ont réagi en s’ouvrant sur leur vécu de 2012. Elles écrivaient trouver l’idée d’un comité femmes pour Printemps 2015 intéressante, mais voulaient ouvrir la discussion à propos de la place pour les femmes racisées et des luttes antiracistes et anticolonialistes aux sein de nos mouvements. Il semble que les femmes qui voulaient aller à la réunion étaient ouvertes à ces discussions, mais il semble également que ce sujet n’est pas ressortit avec beaucoup de force durant la rencontre. Des femmes racisées ont formé un sous-comité en début février.

La toute première réunion des femmes intéressées a eu une grande popularité avec plus d’une quarantaine de participantes. Elles ont surtout essayé de définir quels étaient les principes de base du Comité femmes -de Montréal- Printemps 2015 et son mode de fonctionnement. Une deuxième rencontre a eu lieu 2 semaines plus tard. Entre les 2, les femmes ont surtout eu un souci de décentraliser l’accès des réunions des espaces étudiants pour pouvoir inclure plus de travailleuses qui n’étudient pas. Les décisions sur les lieux et les heures étaient prises en groupe étant donné la compréhension des femmes de la portée inclusive de ces décisions. Une adresse courriel a été créée ainsi qu’une mailing list. Encore dans un souci d’inclusivité, au fil du temps quelques tentatives ont été faites de demander au Comité service de garde Printemps 2015 d’aider pour que les mères puissent venir avec leurs enfants aux réunions. Malheureusement un manque de communication a rendu difficile cette collaboration et que ce soit par des membres du comité service de garde ou par les membres de FUCA elles-mêmes, il me semble qu’aucun enfant ne s’est fait garder pendant une réunion.

Parallèlement à ces réunions, se passent aussi d’autres préparations pour le printemps à venir et la volonté du Comité femmes Printemps 2015 de se dissocier de l’organisation large du Printemps 2015 pour être totalement autonome grandissait. Cette volonté d’autonomie est restée très vive durant toute l’existence du groupe. Les femmes présentes à la deuxième réunion ont alors décidé de changer le nom du groupe pour Femmes* unies contre l’austérité ainsi que d’écrire une lettre pour expliquer leur dissociation [1]. Les femmes se sentaient liées au Comité Printemps 2015 (CP2015), mais en même temps, elles n’avaient pas envie d’être récupérées ou de se faire donner des mandats par des personnes ou des comités extérieur-e-s. Il y avait de l’inquiétude et de l’agacement de constater que le manque de structure dans la préparation du printemps à venir faisait que c’était les personnes avec le plus d’expérience militante et le plus de crédit social qui prenaient toute la place au détriment des gens qui ne venaient pas des mêmes réseaux ou n’étaient pas aussi connu-e-s. Lors de la troisième réunion, il a été décidé d’aller à la première assemblée publique de Printemps 2015 en groupe. Lors de la deuxième assemblée publique de Printemps 2015, à la fin mars, aucune femme qui s’impliquait activement dans FUCA n’a voulu y aller pour parler du groupe, de la mobilisation ou des activités de celui-ci. Les participantes n’avaient ni l’intérêt ni le temps.

Par ailleurs, la définition de « femmes » (avec ou sans astérisques) amenait des questionnements pour plusieurs. Il semblait évident pour certaines qu’il fallait définir ce concept pour définir la non-mixité du groupe, mais les différences d’interprétations et d’éducation sur le sujet amenaient des discussions qui semblaient s’embourber, plus que d’éclairer une solution définitive. Pour d’autres, il était suffisant que les femmes qui se reconnaîtraient dans le mot « femme » se sentent incluses en réunion et dans les actions. Il y avait une tension entre la volonté d’inclure toutes les femmes partout, tout le temps, et un pragmatisme qui faisait que les femmes savaient très bien qu’elles ne pourraient pas trouver de définition aussi englobante en consensus. Des femmes trans se sont exprimées sur le sujet et ces avis et propositions ont été beaucoup plus éclairants que toutes les contorsions intellectuelles que les femmes cis ont pu avoir. Finalement, l’astérisque est tombé et après une décision prise en réunion de début mars, le groupe a adopté le nom qu’il allait garder jusqu’à la fin : Femmes unies contre l’austérité (FUCA)

2 – Comité mob et actions

À partir de fin février, FUCA a été plus orienté vers l’organisation d’actions que dans l’établissement d’une structure ou de définitions fixes. Les femmes présentes en réunions avaient envie d’organiser des actions et elles arrivaient avec des idées à partager avec les autres. Toutes les participantes étaient très motivées et sur la même longueur d’onde.

Elles ont été à la manifestation du 8 mars organisée par Femmes de diverses origines où celles-ci leur ont demandé de prendre la parole. Les femmes de FUCA avaient leur toute première bannière avec elles, bannière qu’elles ont ressortie tout au long du printemps.

Elles ont organisé une manif-action contre le Salon de la femme de Montréal [belles photos ici] où elles se sont bien amusées à courir partout dans le Centre des congrès accompagnés des gardes de sécurité et où ceux-ci ont fait fermer les portes du Salon pendant quelques minutes pour ne pas qu’elles y entrent. N’empêche, elles ont fait passer leur message contre « Cet « événement national qui attire le consommateur no1 dans le monde – les femmes ! » [qui] est non seulement catalyseur d’une insécurité perpétuelle, mais le lieu d’une exploitation économique spécifique aux femmes qui nous permet de croire qu’il s’agit du leurre idéal pour nous distraire de notre lutte contre l’austérité. » et leur dénonciation de « ce cirque capitaliste qui profite des standards de beauté patriarcaux pour vendre aux femmes une panoplie de « solutions » à un problème fictif aux conséquences bien réelles ». Elles ont donné des « sacs à surprise », qui contenaient des bonbons et des faits chiffrés sur l’austérité touchant spécifiquement les femmes à des visiteuses qui venaient au Salon, ont déclamé un discours et sont reparties d’aussi joyeuse humeur qu’elles étaient arrivées.

Elles ont aussi organisé une manifestation contre la brutalité policière le 15 mars, Journée internationale contre la brutalité policière [photos et discussions ici]. Elles avaient un triple intérêt à organiser cette manif. Il y avait un agresseur dénoncé à l’intérieur du COBP et il semble qu’à l’époque l’organisation ne voulait pas reconnaître la dénonciation et que la survivante vivait de l’exclusion étant donné cette situation. Les organisatrices voulaient aussi souligner la spécificité des violences policières qui touchent les femmes par une manif mixte. Et finalement, elles voulaient participer à la réappropriation de cette journée et sa décentralisation. En effet, depuis des années le COBP est la seule organisation qui prend l’initiative d’organiser quelque chose le 15 mars et les dernières années avaient vu de plus en plus de répression envers cette manifestation et une désaffectation populaire d’une activité que plusieurs personnes ne trouvaient pas sécuritaire à cause de la fixation de la police à vouloir punir violemment le COBP seulement pour exister. Des femmes de FUCA ont donc voulu faire une activité ouverte au ton familial en même temps que la manif du COBP pour diviser les flics autant que pour attirer des gens qui de toute façon n’allaient plus à la manif du COBP. Étonnamment, la réaction contre cette activité a été extrêmement forte à l’intérieur même de la gauche radicale : « traîtrise », « sabotage » et autres insultes (j’ai moi-même entendu des trucs pas mal sexistes et/ou haineux) ont été proférés contre les organisatrices et contre la survivante concernée. Plein de gens ont fait de la contre-mobilisation active, ce que je n’aurais pas cru possible auparavant. Néanmoins, les gens ont marché [compte-rendu ici] et les organisatrices ont eu des félicitations et des remerciements de la part de gens qui n’allaient plus en manif le 15 mars depuis longtemps. Ce succès du 15 mars 2015 a été invisibilisé et encore aujourd’hui plein de gens « oublient » que les féministes et leurs alliés ont été capables de marcher cette journée-là. Je trouve donc doublement important de mentionner ce succès des FUCA.

Elles sont allées à la radio de CKUT pour parler du printemps et de leurs activités, ont montré une présence à la manifestation anti-PEGIDA de mars et ont aussi commencé a vouloir préparer des ateliers. Le premier, sur le sujet des femmes et de l’austérité, devant avoir lieu pendant la grève étudiante. Ainsi, les réunions continuaient et les priorisations des FUCA entrecroisaient celles de la grève étudiante. Malgré toute la bonne volonté d’inclusion des femmes qui avaient fondé le groupe et s’y investissaient, il était évident que les travailleuses qui n’étudiaient pas y étaient rares. Même si quelques travailleuses faisaient partie du noyau dur de FUCA depuis le tout début, ce groupe, comme tout le reste des groupes formés pour le Printemps 2015, était intimement lié avec la situation étudiante et la grève étudiante.

3 – Élargissement intersectionnel et maintien de la grève

Un peu avant le début de la grève étudiante, qui a commencé la dernière semaine de mars 2015, FUCA est entré dans sa troisième phase. C’est aussi à partir de ce moment où des féministes de l’association étudiante de Concordia « Women’s Studies & Sexuality Studies Student » (WSSA), l’ont le plus investie.

Pendant la première semaine de grève étudiante, les FUCA ont organisé un « brunch féministe » sur le thème de l’austérité et de l’intersectionnalité. Plus qu’un atelier, l’activité se voulait une discussion où toutes les personnes participantes pouvaient s’exprimer sur leur réalité et leurs réflexions afin de construire une trame commune de la violence de l’austérité dans sa spécificité touchant les femmes. L’activité était mixte et les gens étaient invité-e-s à utiliser du matériel d’art mis à leur disposition par les organisatrices. Une personne de la radio de CKUT est venue enregistrer la parole des gens qui le souhaitaient. Le brunch intersectionnel a été un grand succès avec une participation d’une trentaine de personnes. Il a aussi été un succès, car c’est probablement l’activité qui a attiré le plus de gens différents sur une aussi grosse échelle. Les discussions s’y passaient aussi bien en anglais qu’en français de manière très fluide, ce qui n’arrivait pas en réunion même s’il y avait des anglophones. Il y avait des femmes de couleur, des femmes trans, des travailleuses non étudiantes. Même au niveau des étudiantes, il y a eu une grande diversité de disciplines : étudiantes en médecine et sociologie participaient aux mêmes discussions.

La suite de FUCA se confond avec le maintien de la grève étudiante en plusieurs endroits, particulièrement à Concordia et à l’UQAM. Plusieurs étudiantes qui étaient là depuis le début du groupe ont fait le choix de plutôt se concentrer sur le maintien de la grève sur leur campus, surtout les étudiantes de l’UQAM, qui avaient leur propre lutte à mener contre la violence et les expulsions, et ont désaffecté les réunions d’organisation. Au contraire, les étudiantes de Concordia ont impliqué FUCA dans le maintien de leur grève et plusieurs femmes de FUCA ont été solidaires des étudiantes en participant à leurs actions, à leurs levées de cours, blocage et occupation ainsi qu’en diffusant leurs écrits.

À partir de fin avril, il était difficile de se réunir. Pour certaines le temps et l’énergie étaient pris par le maintien de la grève, pour d’autres, par la préparation de la grève du 1er mai dans leur groupe ou leur organisme. À partir de fin mai, il n’y avait plus de réunions et la page du groupe fb n’était utilisée que comme outil de réseautage et de diffusion pour les différentes personnes qui y étaient. Des femmes ont tenté de faire revivre le groupe à l’automne 2015 en organisant une réunion, mais je n’en sais pas plus.

Évidemment, à part FUCA, les féministes et leurs alliés ont été actifs-ves dans plein d’espaces et de situations; des groupes de femmes, des syndicats, des associations étudiantes, des collectifs et des groupes ad hoc ont organisé plusieurs d’activités à thématique féministe partant de la création de bannières au forum de réflexion, en passant par des ateliers sur le bien-être, des journées de care, des conférences, des manifs (mixtes et non-mixtes) et une escouade féministe. Le groupe FB et la mailing list de FUCA ont donc été des occasions renouvelées de réseautage pour les femmes intéressées à sortir de leurs cercles immédiats.

CONCLUSION CRITIQUE

Avec le recul, il me semble évident que malgré les tentatives des femmes de FUCA d’élargir le groupe a plus de femmes travailleuses, le groupe était intimement lié aux étudiantes et à l’énergie qu’elles avaient à mettre dans la mobilisation du printemps. Même si une partie des membres assidues n’étaient pas des étudiantes, ce sont les priorités et le langage de ces dernières qui ont primé sur le reste. La première phase et la dernière en sont les démonstrations les plus évidentes.

Au tout début, la priorité des participantes à été de se structurer et de se définir et elles l’ont fait à la manière d’étudiantes habituées à leurs structures (code morin et assemblée générale) et leur langage (théories féministes et anti-oppressives). Ce qui, déjà en commençant, mettait la table pour une inclusivité assez exclusive. Évidemment, je ne peux pas jeter la pierre aux personnes, qui se sont déplacées et qui ont participé à ces premières rencontres, pour avoir voulu s’organiser sur des bases communes. Après tout, ce problème revient dans tous nos groupes : en formant des groupes avec les gens qui se pointent en rencontre on peut difficilement penser à ceux/celles qui ne se pointent pas… et essayer de penser à ceux/celles qui ne se pointent pas, n’est ce pas nous placer en position paternaliste et faussement bienveillante vis à vis ces personnes? Il semble qu’il n’y ait pas de réponse idéale. Par contre, encore une fois, de constater que l’intention féministe et anti-oppressive se manifeste, par réflexe, dans une longue liste d’épicerie plutôt que dans des gestes concrets (mobiliser dans des lieux de travail non-étudiants, faire de la mob hors de nos zones géographiques de confort, traduire notre matériel dans plusieurs langues…) me fait penser que c’est de nos réflexes que nous devrions nous débarrasser.

Dire sur une feuille de papier qu’on est anticolonialistes me semble bien (et la moindre des choses!), essayer de faire des liens avec des groupes de femmes autochtones et voir comment nous pouvons être leurs complices dans leurs luttes et explorer la possibilité de monter des projets ensemble me semble beaucoup mieux (sinon, est-ce qu’on est vraiment anticolonialistes ou on essaye juste de se donner bonne conscience?). Surtout qu’il y a toujours un risque de s’éterniser dans la théorisation et dans l’adoption de valeurs de principes…pendant ce temps on s’éternise en dehors de l’action, en dehors de l’éducation et en dehors de la construction réelle de liens de solidarité durables. Sur ce sujet, l’influence des femmes de WSSA, s’ajoutant à celle de toutes les autres femmes qui ne venaient pas du milieu militant blanc-francophone a été un influx important pour réfléchir et s’activer de manière intersectionnelle. Peut-être que sortir des milieux blanc-franco-mouvement étudiant pour bâtir des solidarités est une piste de solution valable.

Pendant le brunch intersectionnel, une femme racontait qu’en tant que non-étudiante, le langage intellectuel la rebutait, car il plaçait celles qui le maîtrisait en position de pouvoir vis-à-vis elle. En tant que travailleuse de couleur anglophone, elle avait partagé son vécu de l’austérité, mais ajoutait avec raison que si nous voulions vraiment nous attaquer à la violence de manière intersectionnelle, il fallait également regarder en face cette situation qui hiérarchise les féministes universitaires face à toutes les autres femmes et qui les autorise, par l’autorité académique et leur connaissance des termes autorisés, à parler de/pour les autres femmes. En rebondissant sur cette idée, j’ai repensé à ces discussions sur la définition du mot « femme ». J’ai eu l’impression que les femmes cis se perdaient en conjonctures pendant qu’il aurait peut-être été plus simple, plus inclusif et moins théorisant de demander dès le début aux femmes trans présentes dans le groupe -universitaires et non-universitaires – « avez-vous envie de partager quels sont les pièges à éviter/quels sont les incontournables pour une définition transinclusive? » et de se baser là dessus pour avoir des discussions au lieu de l’ordre l’inverse. Même chose pour les femmes racisées, il me semble que les féministes blanches n’ont jamais demandé aux féministes racisées comment il pourrait y avoir construction de projets communs, comment le groupe pourrait rendre active et réelle l’idée antiraciste qui avait été décidée sur papier. Des féministes de couleur sont venues en réunion et les FUCA ont été actives avec des femmes racisées pour la manif du 8 mars, parce qu’elle était organisée par Femmes de diverses origines, mais j’ai l’impression qu’à part l’activité de brunch intersectionnel, il n’y a eu aucune réelle réflexion qui portait à l’action et à l’autocritique sur ce sujet précis.

Par contre, le fait que ces critiques et ces réflexions aient pu ressortir et s’exprimer en toute liberté dénote du travail des femmes de FUCA pour former des espaces plus égalitaires et moins hiérarchiques. En faisant un travail actif pour se dissocier du poids de la hiérarchie et de l’autorité invisible des vedettes militantes du CP2015, elles ont établi les bases critiques nécessaires à la formation de ces espaces et à la volonté de nouer de nouvelles solidarités. Ce n’était pas parfait, mais c’était une expérience très enrichissante où la majorité des femmes que j’ai vues en réunion et dans les activités ont participé activement aux réflexions, aux plans d’action et aux prises de tâches. Il y avait un souci du step back chez les militantes qui avaient plus d’expérience et chez celles qui sont plus à l’aise de s’exprimer en groupe. Il y avait une envie sincère de diffuser le savoir, les techniques et de laisser la chance à celles qui n’avaient pas ces expériences de faire des discours, des affiches ou d’organiser des réunions. C’était extraordinaire de constater que nous prenions le temps de diffuser ces savoirs et ces techniques parce que les femmes considéraient que ça faisait partie de la tâche en elle-même. En même temps que je constatais une spécialisation des tâches à l’intérieur du CP2015, qui faisait que les mêmes personnes non-élues finissaient par devenir les spécialistes des médias ou de la mobilisation, je constatais également que les femmes de FUCA refusaient ce genre de concentration du savoir et du pouvoir. Nous ne considérions pas que c’était plus long de partager ce pouvoir, nous considérions que c’était le temps normal à prendre. Et ça nous rendait collectivement plus fortes et tissait des liens de solidarité très serrés les unes avec les autres. Nous n’étions pas des amies, même si certaines ont pu le devenir, nous étions des camarades en lutte travaillant sur des projets communs de manière antiautoritaire et anti-hiérarchique, donc de manière féministe. Là-dessus, FUCA a été un succès fulgurant.

Par rapport à la tension action vs théorisation : si la phase 1 n’a pas directement mené à l’action, il ne faut pas oublier que les phases 2 et 3 baignaient constamment dans l’action. Par contre, je ne suis pas sûre que la période de théorisation et de mise en place d’une structure (qui n’a jamais abouti ou été utilisée) de la phase 1 a été nécessaire aux 2 autres moments. Je pense même que nous avons perdu des participantes qui avaient envie de faire quelque chose de plus actif et qui trouvaient ardu de parler de comités et de sous-comités ou qui avaient de la difficulté à suivre la valse des amendements et des sous-amendements. Ce qui me fait dire que se sont deux processus qui auraient pu être menés par 2 groupes différents ou parallèles. À un certain moment, il n’y avait plus 40 personnes en réunion, mais plutôt une douzaine et la dynamique a complètement changé quand des femmes sont arrivées avec des idées précises d’actions à faire. Plus que le fait d’avoir des réunions moins populeuses (j’ai vu des réunions de plusieurs dizaines de féministes durant la grève de 2012), je suis sûre que c’est le fait d’arriver avec des idées précises d’actions qui a changé la dynamique. Certaines personnes qui étaient là depuis le tout début ont pu être un peu décontenancées de constater que le travail commencé n’allait pas être terminé (élaboration d’une charte et d’une structure), mais plus le printemps arrivait – et il arrivait vite – plus il y avait un consensus à se définir dans l’action. À ce moment, FUCA était l’équivalent d’un comité de mobilisation ouvert à toutes les femmes. Il était aussi inclusif que les femmes des toutes premières réunions l’avaient imaginé, mais les femmes qui ne s’y retrouvaient que le temps d’une action ou de quelques réunions n’en savaient rien. Elles étaient là parce qu’elles voulaient que ça bouge et cherchaient d’autres femmes avec qui s’activer. Elles se sont trouvées.

Finalement, dans les 3 moments de FUCA j’ai reconnu le mouvement féministe montréalais dans toute sa complexité, sa colère et sa créativité. Quelle que soit la phase, les discussions et les actions reflétaient les préoccupations d’un mouvement large. Les idées d’anti-hiérarchie et d’inclusivité étaient au centre des pratiques et tout le monde venait en réunion en voulant lutter contre l’austérité telle que soulignée dans le vécu des femmes. Ces points de rencontre ont été constitutifs de comment le groupe a pensé ses actions et s’organisait. Ces apprentissages et ses mises en pratique nous ont fait nouer des liens que nous n’oublierons pas de sitôt et nous ont donnés des connaissances que nous pourrons transmettre à notre tour.

[1]
Cette lettre est écrite suite aux réunions de Femmes* unies contre l’austérité.

Notre comité, appelé à la base Comité Femmes Printemps 2015, a officiellement biffé les termes « Printemps 2015 » de son nom et ce n’est pas un hasard. Près de cinquante femmes se sont présentées à la première réunion et déjà, ça s’est confirmé : tant par désir d’indépendance (le refus de se faire dire quoi faire ou se faire donner des mandats) que pour exprimer clairement le malaise ressenti par des militantes lors des rencontres Printemps 2015. Cette distanciation ne se veut pas une marque de confrontation, mais une volonté de se créer un espace de lutte qui nous représente et nous appartient. Nous serons dans la rue avec vous contre l’austérité et la logique extractiviste; nous avons tout de même quelques critiques à formuler au sujet des instances de Printemps 2015.

D’abord, la première critique entendue lors de nos réunions concerne le noyau militant des comités Printemps 2015, quels que soient ces comités. En effet, il semble que certaines personnes monopolisent l’espace et la prise de décision invisible au sein de Printemps 2015. Cet exécutif invisible a une posture intimidante à l’égard des nouvelles personnes qui désirent s’impliquer, et manifeste une certaine impatience à leur égard. Nous comprenons l’urgence d’agir, mais au détriment de quoi et surtout de qui? Que faites-vous des personnes timides, nouvelles dans les milieux militants, et de toutes celles vivant une oppression systémique et quotidienne?

De plus, plusieurs militantes ont eu l’impression d’avoir carrément manqué le bateau de printemps 2015, et ce dans diverses réunions. Et nous avons entendu de la part même des personnes de l’exécutif invisible des commentaires en ce sens, ou décrédibilisants à leur endroit. Par exemple : « On n’a pas le temps d’expliquer à chaque fois » et « on est tannés des gens qui viennent juste pour regarder ». Bref, un malaise s’est ressenti chez les militantes.

Nous critiquons aussi que les autres luttes aient été mises de côté au nom de la lutte contre l’austérité et la logique extractiviste. Sous la base d’une lutte qui rejoint beaucoup de personnes ont été mises de côtés les luttes moins populaires. L’intersectionnalité des luttes est une pratique à laquelle il faut réfléchir, qui demande des effets mais elle est essentielle.

Une autre problématique soulevée lors des réunions concerne le Comité Large, qui semble être une instance très masculine. Les hommes y prennent effectivement plus de place, en termes d’initiatives et de prises de parole, au détriment d’autres personnes moins privilégiées. Au sein du Comité large, notamment, les interventions verbales sont très majoritairement faites par des hommes. Manifestement, les personnes qui ne sont pas des hommes cisgenres n’étaient pas aussi à l’aise d’intervenir.

Finalement, étant donné que les Comités Printemps 2015 reproduisent des rapports de domination contre lesquels nous nous battons quotidiennement, la création d’un espace de lutte propre était éminemment nécessaire pour les femmes*. Un espace non-mixte s’imposait dans l’optique de lutter sur la base d’une oppression commune.

Féministes tant qu’il le faudra. La lutte sera féministe ou ne sera pas.

Louves enragées

* toute personne assignée comme et/ou s’identifiant comme femme

Autres écrits sur le Printemps 2015:

Leçons de Printemps 2015 : Éviter les pièges cet automne

https://canadiandimension.com/articles/view/spring-2015-anti-austerity-movement-in-quebec-a-critical-perspective

http://www.pressegauche.org/spip.php?article25115

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Mon commentaire de gérante d’estrade sur l’acquittement de Gomeshi (Ode aux survivantes et aux camarades juristes féministes)

by on Mar.26, 2016, under Débats, féminisme

Piétiner le patriarcat

Il me semble que tout le long du procès les juristes féministes ont commenté que ça n’allait pas bien: la défense faisait très bien sa job, la couronne faisait mal la sienne et l’autre enfoiré de Gomeshi avait très « bien » fait sa sale job post-agression de garder toutes les preuves pouvant décrédibiliser les survivantes (même après des années!! y avait tu pas pensé à son affaire!). J’ai donc de la difficulté à comprendre la surprise et le mode réactif des gens. J’ai envie, comme tous les êtres humains dotés d’empathie et de décence (oui oui la ligne est claire dans ma tête), d’envoyer toute ma solidarité aux survivantes et de continuer à dénoncer le système de justice patriarcal libéral, mais en même temps je suis vraiment surprise par la vague de colère que je sens liée à l’espoir que ce procès allait bien finir pour celles qui ont vécu et dénoncé des agressions. Je comprends et je ressens cette saine colère, mais je suis inquiète face au niveau de confiance que mes camarades féministes radicales en général démontrent envers ce système de justice bourgeois, patriarcal et raciste en se laissant être déçues par le résultat final, pourtant prévisible selon nos camarades juristes féministes.

Attachons nos tuques, des procès avec des finales comme ça il va encore y en avoir beaucoup à venir (procédures de l’enquête bâclées, couronne mal préparée, procédures judiciaires pas adaptées à ce genre de crime, feux des projecteurs sur toute la vie privée des victimes, juge méprisant envers les femmes victimes de viol en général). Si le but est de faire changer ce système de justice il faut admettre que des étapes importantes ont été franchies… des accusations ont été portées et il y a eu procès accusant un homme connu, célèbre et avec un grand capital de sympathie (on peut aussi penser à Cosby de l’autre côté de la frontière). C’est pour cette raison que je pense qu’il y aura d’autres finales comme ça: parce que maintenant les crimes d’agressions sexuelles sont prises un peu plus sérieusement par le système, ça pourra se rendre en court, mais ce n’est pas encore pris assez sérieusement pour que les survivantes puissent avoir justice.

J’imagine d’autres procès à venir très douloureux et d’autres survivantes devront être très courageuses et prendre le risque presque inévitable de se faire broyer sous la justice patriarcale libérale en attendant que les choses changent pour vrai. Par contre, je pense aussi qu’il finira par y avoir des victoires, peut-être même que le prochain procès de Gomeshi rendra justice pour les survivantes. Le système de justice de l’État change donc, lentement, parfois à reculons, parfois de manière qui nous semble paradoxale, à nous qui ne connaissons pas le droit. Et il y en aura d’autres des serrements de cœur, des cris de colère et des rassemblements spontanés après un acquittement. Il nous faudra continuer à être fortes collectivement et à appuyer les survivantes qui décident de prendre cette voie par tous les moyens possibles.

Je n’adhère pas à cette lutte réformiste du droit, mais je comprends parfaitement les arguments de celles qui résistent à l’intérieur du système et je remercie de tout cœur ces juristes camarades féministes (et je ne parle pas de la couronne dans le cas Gomeshi) qui avancent dans ce domaine en sachant très bien que les femmes et les personnes liés à des groupes opprimés font face à un système absurdement injuste.

Aujourd’hui mes pensées vont vers les survivantes qui n’ont pas eu justice face à Gomeshi et j’espère qu’elles ressentent tout l’amour qui leur est envoyé. Je veux aussi élargir le sujet en vous disant que mes pensées vont également vers les juristes féministes radicales. Je ne vous envie pas. Vous êtes en position de comprendre le système, ses laideurs, ses pièges et ses limites et malgré tout, vous voulez mener cette lutte de l’intérieur. Se placer du côté des personnes opprimées, dont les femmes agressées, ne vous amènera pas dans les hautes sphères du droit ou ne va pas vous rendre riche, mais vous êtes une composante essentielle des luttes sociales, un appui précieux et essentiel. La colère généralisée, les changements de mœurs et de valeurs ainsi que l’éducation ont un poids important dans les changements législatifs et dans la pratique du droit, mais je crois que ces féministes qui décident d’investir le terrain pour nous expliquer ce qui se passe, pour influencer leurs collègues, en même temps que pour servir de support aux aspects légaux de nos luttes, sont importantes. Autant, mais d’une manière différente, que le courage de celles qui décident de dénoncer en passant par ce système.

Je ne participe pas à cette lutte féministe et réformiste du droit mais je suis capable de reconnaitre le courage et la solidarité de celles qui y sont, ainsi que de saluer le courage de toutes les survivantes d’agressions sexuelles qui s’y font broyer. Toutes mes pensées vont vers ces dernières, pour leur courage et leur force, ainsi que vers ces féministes juristes, pour leur résilience dans un milieu qui me semble plus qu’hostile.

Amour et solidarité

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Coup d’oeil sur le côté légal de l’industrie du sexe: danser à Montréal

by on Juil.12, 2015, under féminisme

G. Condo_The Mahattan Strip Club

Merci beaucoup à Karell pour sa générosité dans le partage de son expérience

Questions : pwll et Karell

1- Dans l’industrie du sexe, quel est votre pratique ?

Je suis une danseuse nue ou danseuse exotique. Dans l’industrie de sexe, il existe des établissements conçus pour autoriser des filles à exécuter des danses à la fois aux tables et contacts.

2- Cela fait combien de temps que vous êtes danseuse et dans combien de différents clubs avez-vous travaillé à Montréal?

Depuis 2005, je suis danseuse nue. J’ai travaillé dans plus de 10 clubs différents à Montréal et les environs.

3- Combien de danseuses différentes croyez-vous que vous avez rencontré, d’où venaient-elles?

Je dirais que j’ai rencontré environ 5 000 danseuses différentes. Elles viennent de partout dans le monde (i.e. Du Brésil à Granby, De République Dominicaine au Saguenay, De la Roumanie à Victoriaville, etc…)

4- Êtes-vous une consommatrice, allez-vous dans des clubs de danseuses, danseurs, nu-es pour le plaisir?

Je suis consommatrice dans les clubs de danseurs et de danseuses nues pour le plaisir. D’une part, je suis danseuse nue et il y a une certaine zone de confort à être dans ces établissements, car je connais le fonctionnement et les rudiments. Je m’explique. J’amène toujours un certain budget pour contribuer à l’économie de cette industrie. La manière que je le dépense dépend des femmes ou des hommes qui y travaillent, car je sais pertinemment que nous n’aimons pas ou plus que les gens viennent seulement pour nous voir sans rien faire d’autre. Donc, je choisis une femme ou un homme. Par la suite, je donne un montant d’argent en lien avec sa performance sur le stage, sa beauté ou le plaisir érotique et de séduction. D’autre part, le fait que je suis consommatrice, les hommes ne viennent pas m’achaler ou me harceler, car ils y vont pour voir les filles et leurs amis. Au contraire, ils trouvent cela particulier et tentent, tant bien que de mal, de contribuer. D’ailleurs, je les incite à contribuer à l’économie de cette industrie. Je tente tout simplement être un exemple à suivre lorsque nous sommes consommateurs. Est-ce que j’encourage le commerce du sexe ? Je suis contre le commerce du sexe et la traite des femmes, par contre, lorsque les personnes devraient au moins participer par des applaudissements et apprécier toutes les performances dans ces établissements. En effet, mes propos sont à la fois contradictoires et/ou paradoxaux.

5- Quel âge avez-vous?
37 ans, d’origine haïtienne.

Le travail : Danseuse nue

6- Avez-vous besoin de dépenser pour travailler? De quelle manière et combien pensez-vous dépenser mensuellement?

De toute évidence, je dois dépenser pour travailler, car vous comprendrez que l’apparence physique et matérielle sont des moyens de séductions et de fantaisies pour attirer les consommateurs. Certaines dépenses sont utilisées pour mon bien-être personnel et pour travailler, par exemple, le maquillage, les bijoux, les coiffures, les ensembles (vêtements de travail) le conditionnement physique et nutrition. En ce qui a trait aux dépenses en lien avec le travail, je dirais en premier lieu, le service bar c’est-à-dire, le tarif pour travailler dans l’établissement érotique, en deuxième lieu le taxi et troisième lieu, l’alcool. Maintenant, je dois avouer que je dépense en moyenne 800$ pour le service bar par mois et 1000$ pour les vêtements de travail par année.

7- Est-ce que vous pouvez nous dire ce qu’est un service bar et si c’est une pratique courante? Combien croyez-vous qu’un club peut gagner par les services bar des danseuses mensuellement ou dans une année?

Le service bar est le tarif pour travailler dans l’établissement. Il varie avec l’heure d’arrivé (être prête sur le plancher) pour travailler. Je tiens à souligner que cette pratique est courante et augmente avec les années. Il est particulier, car il fut un temps où les gérants de ces établissements payaient les filles qui travaillaient de manière régulières et à raison de 4 à 5 fois semaine. Où est cette tradition de récompenser les filles qui sont soucieuses de travailler et de déclarer leurs revenus ? Dans une approximation, je dirais que les clubs gagnent par mois 50 000$ par mois, pour une moyenne de 40 femmes qui travaillent sur le plancher, soit 537 600$ par année. Ce calcul comprend seulement les filles qui travaillent seulement durant le soir.

8- Avez-vous été, ou êtes-vous présentement, dans un emploi en dehors de l’industrie du sexe? Avez-vous à faire des dépenses pour cet emploi? Comment trouvez-vous la conciliation entre les deux?

Depuis 2005, je suis étudiante universitaire. J’ai des frais scolaires d’environ 1 200$ par session, soit 3 600$ par année. Depuis 2011, je travaille dans un centre médical dans la fonction publique. J’ai des dépenses relatives aux études scolaires (i.e. clé USB, livres, abonnements, etc.) et de ma pratique dans l’industrie du sexe (i.e. vêtements de travail). Je tiens à souligner que j’ai toujours fait ma déclaration de revenu à la fois comme danseuse et mon emploi régulier. En ce qui concerne la conciliation entre le travail régulier et le travail atypique (danser), il est parfois difficile, car les horaires ne correspondent pas. Prenons par exemple, le travail de nuit implique un manque de sommeil, si je dois me présenter à mon cours à 8h30 am. Aujourd’hui, il est plus difficile de concilier, et cela par choix et expérience, en jumelant mon horaire scolaire qui est fixe en fonction de mon horaire de travail atypique qui est variable.

9- Avez-vous déjà vu ou vécu des situations de violence dans votre milieu de travail, soit dans l’industrie du sexe?

En effet, j’ai déjà vécu et je vis des situations de violence verbale dans mon milieu de travail en tant que danseuse nue. Elle se manifeste au niveau des gérants des établissements en exerçant leur droit de gérance. De toute évidence, il n’a pas de syndicat ou d’association, la Commission des normes du travail, la Commission de la santé et de la sécurité du travail, la Charte des droits et de la liberté de la personne, la Chambre de la jeunesse, une ligne-ressource sans frais pour les victimes d’agression sexuelle, et bien d’autres, qui défendent et protègent les danseuses nues de ces derniers de manière adéquate et équitable. Donc, les gérants peuvent faire du harcèlement psychologique et sexuel auprès des filles par rapport à leur éthique de travail, leur horaire de travail, mais aussi, à leurs origines ethniques. La violence s’exprime au niveau des clients qui fréquentent ces établissements en exerçant leur droit de consommateur. On entend par consommation que les personnes, en général, s’estiment en droit de faire ou de dire des choses qu’on n’entendrait pas en dehors de l’industrie du sexe. Prenons par exemple, un client qui se dit qu’il paye pour avoir des danses contacts. Celui-ci s’attribue le droit de donner des claques sur les fesses ou sur le visage, sous prétexte, qu’il peut tout faire, car il a payé, et cela, arrive bien souvent à un montant médiocre, soit 15$ en raison de 4 minutes. Il se donne aussi le droit de dire des choses qu’en temps normal, on n’entendrait pas en dehors de l’industrie du sexe. Par exemple, un client se dit qu’il peut exprimer ses fantasmes ou de demander les positions sexuelles que la fille aiment, sous prétexte, qu’il voudrait joindre ses fantasmes et ses positions sexuelles avec cette dernière.

10- Dirigez-vous vos clients dans la manière de vous toucher? Quelle est leur réaction?

Depuis 2009, la majorité des établissements érotiques à Montréal offrent aux clients des danses contacts. Il y a seulement le Club Wanda’s qui ne s’est pas transformé. Il y a deux raisons où je dirige les clients dans la manière de me toucher. La première est en raison de mes chirurgies mammaires et la deuxième est dans ma période prémenstruelle, mes seins sont ultras sensibles. Il est évident que tout se dit, mais c’est de la manière qu’on le dit. Donc, je réussis à me faire respecter parce que je ne suis pas agressive et impulsive lorsque je donne mes explications.

11- Vous sentez-vous en sécurité à l’intérieur du club? Avez-vous l’impression que des employés(es) sont là pour assurer votre sécurité?

En théorie, ces établissements érotiques engagent des hommes qui doivent assurer la sécurité et veiller à ce que l’ambiance dans les clubs ne soit pas interrompue par les clients, par exemple, les batailles. En pratique, il arrive que les clients tentent de prendre avantage des femmes concernant le nombre de chansons et les montants. Dans ces situations, les clients n’ont pas nécessairement l’argent sur eux ou ne veulent pas ou plus dépenser, même après avoir caressé, touché, palpé etc. Certains agents de sécurité accuseront rapidement et brusquement la femme, sous prétexte, qu’elle nuit à la réputation du club et fait atteinte à la dignité du client. À mon avis, lorsqu’on explique clairement et précisément, nous évitons ce genre de situation. Dans tous les cas, j’assure moi-même ma propre sécurité.
* Il est important que cette explication ne s’applique pas à tous les agents de sécurité. Tout dépend de la considération et du respect que les gérants accordent à l’égard des filles. Dans la même veine, les agents de sécurité assureront la sécurité en fonction du gérant.

12- Est-ce que vous avez déjà vu ou vécu des situations de discrimination, d’inégalité ou d’injustice face aux danseuses ou entre elles?
J’ai déjà vécu des situations de discrimination, d’inégalité ou d’injustice face aux danseuses. J’appellerais une discrimination systématique en raison de mon origine ethnique. La première discrimination se situe lorsque je tente de travailler dans les établissements érotiques, les gérants me disent systématiquement que je peux travailler, mais tout dépend du quota des filles de la même origine ethnique qui travaillent ce soir-là, par exemple. La deuxième discrimination se manifeste lorsque les gérants me demandent si je suis pimpée. En d’autres termes, ils désirent savoir si j’ai des liens avec certains des personnes d’origine ethniques, et plus majoritairement, noires qui peuvent faire le recrutement pour de la prostitution dans l’établissement.

13- Avez-vous, ou connaissez-vous des danseuses, qui ont cotisé à du chômage, qui ont fait des demandes de congé de maternité ou qui ont fait des réclamations à la Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST) après une blessure?

Non, ces mécanismes de sécurité d’emploi n’existent pas dans l’industrie du sexe. Donc, les femmes assurent les dépenses de leurs temps d’arrêt de travail (i.e. congé de maternité ou blessure physique).

Le senti

15- Avez-vous déjà arrêté ou pensé à arrêter ou à prendre une pause, pour quelles raisons?

J’ai arrêté pour 2 ans et demi en raison d’une maladie inflammatoire touchant la peau. De toute évidence, j’utilise mon corps pour solliciter les clients. Donc, il m’était inconcevable de poursuivre dans l’industrie du sexe. J’ai recommencé à travailler, seulement, en juin 2013. Je ne prévois pas arrêter de danser, mais lorsque je prends une pause, c’est durant la période de mes études ou examens.

16- Avez-vous remarqué des changements au travers le temps dans les pratiques et la clientèle des clubs?

En 10 ans, j’ai remarqué divers changements au travers le temps dans la pratique incluant la clientèle dans les clubs.

Tout d’abord, il fut un temps où travailler dans un club était un privilège et une exclusivité, pour les femmes. En aucun temps, les gérants des clubs ne devaient les retrouver dans un autre club. Voilà la clause de l’exclusivité. Dans le même ordre d’idées, les femmes étaient recrutées non seulement pour leurs charmes et leurs attributs physiques, mais pour leur intelligence et leurs compétences (savoir-être, savoir-faire et surtout savoir-relationnel). À l’époque, la moyenne d’âge des femmes était de 25-30 ans. Les femmes s’assuraient que les conversations, l’ambiance et le divertissement soient à la hauteur de la réputation du club et à la noblesse de la femme. À l’intérieur du club, il y avait un code d’éthique au niveau de l’apparence, soit par des robes élégantes jusqu’aux chevilles, bijoux, manucure et pédicure, etc… Nulle femme ne devait danser devant les clients avec des positions explicites. Gare à celles qui voulaient bifurquer des lois non écrites. Dans un autre ordre d’idées, l’image de la femme était dans la distinction, la séduction, l’élégance, et surtout, la beauté. Autrefois, les femmes n’avaient pas à quémander ou à solliciter les clients pour faire des danses non-contacts. Dans le même ordre d’esprit, les danses non-contacts étaient 8$ et/ou 10$ dollars. Saviez-vous qu’à l’époque les danses non-contacts étaient avec un petit banc où les hommes pouvaient admirer les femmes comme si elles étaient sur un piédestal? De plus sur la scène, les femmes faisaient des spectacles incroyables, voire à couper le souffle. Bref, c’était du vrai divertissement !

En ce qui a trait aux changements au travers le temps auprès de la clientèle des clubs, ils se retrouvent au niveau des attitudes et des comportements ainsi que dans le code vestimentaire. Auparavant, les attitudes des clients étaient plus respectueuses, raffinées, et surtout, courtoises. Étant donné que la sollicitation était interdite auprès des hommes, ces derniers prenaient le temps de se présenter et de nous séduire afin de nous faire faire des prestations à la table. Ensuite, les comportements des clients se qualifiaient en termes de la fidélisation. Les hommes venaient en grand nombre pour voir leurs effeuilleuses préférées et défrayaient des sommes faramineuses à titre d’appréciation. De plus, ils étaient attentionnés, complaisants et compréhensifs. En guise de reconnaissance, lorsque les clients venaient au club c’était un événement, car ils applaudissaient, ils ovationnaient les prestations des filles sur le stage et dépensaient largement. Je tiens à souligner que la situation économique de l’époque favorisait l’utilisation des cartes de crédit et les client déclaraient le tout sur les dépenses de leurs compagnies de travail. Évidemment, l’ambiance du club était plus festive et agréable. Enfin, les clients étaient soumis à un code vestimentaire dans le club. Ils étaient habillés en costard (veston et cravate) et la majorité étaient des hommes d’affaires. Il y a 10 ans, les hommes d’affaires venaient manger à l’heure du midi afin de conclure des opportunités d’affaires. D’ailleurs, c’est de cette façon que les clubs de Montréal ont bâti leur réputation et leur notoriété. Ces rencontres entre hommes d’affaires supportaient l’économie de l’industrie du sexe.

Ensuite, le service bar est le mécanisme pour les femmes de travailler et pour les gérants de clubs de s’assurer de la ponctualité des femmes sur le plancher. Donc, cette pratique a toujours été une pratique courante, mais moins dispendieuse, voire une cotisation de 5$ de jour, par exemple en 2005. Auparavant, les gérants de club géraient l’administration de paye à raison de 4 à 5 jours de travail par semaine. Selon une source sûre, les payes ont arrêté en 2002, Chez Parée et en 2004, au Super Sex. C’est terminé, ce beau temps-là ! En somme, cette transformation me porte à réfléchir sur la reconnaissance aux conditions de travail des femmes à travailler pour le club. Auparavant, les gérants de club s’assuraient de l’exclusivité des femmes dans leurs clubs. Cela était le principal moyen de rétention du personnel. En plus, les femmes n’avaient pas à solliciter les clients, car elles avaient une contribution financière à la semaine par le club. En conséquence, la compétition entre les femmes était moindre et l’ambiance était à son paroxysme. N’est-il pas particulier de constater que l’argent conduit la majorité des consommateurs à être avare en face des femmes qui exercent leurs pratiques ? Parce qu’il faut le dire, sans elles, les clubs n’existeraient pas !

À l’heure actuelle, les femmes travaillent dans divers club en raison de la baisse de l’économie dans l’industrie du sexe. Ce qui conduit les femmes à ne plus considérer le club comme un endroit privilégié. L’exclusivité est devenue inexistante dans les clubs en lien avec divers facteurs tels que le taux de roulement des femmes dans les clubs, le faible rétention du recrutement, la moyenne d’âge des filles de 18-25 ans. À mon avis, le fait que les gérants des clubs ne paient plus les femmes à travailler ce qui conduit à la précarisation du travail. En conséquence, les gérants de clubs abusent de leur droit de gérance en menaçant les femmes à travailler dans des horaires insensées, des conditions de travail exécrables et surtout, en leur demandant un service bar hors de prix. Ces derniers servent un mauvais traitement aux femmes sous prétexte qu’il aura toujours des femmes qui se plieront à leurs exigences en raison de la notoriété du club. Force est de constater qu’ils entretiennent cette logique et qu’ils ont raison.

Actuellement, les femmes ne soucient plus des longues conversations, de l’ambiance et du divertissement. De toute évidence, l’apparence demeure la source la plus importante pour la pratiquante et le consommateur. Serait-ce les effets pervers de notre société de consommation ? À mon humble avis, l’avènement, en 2008-2009, des danses contacts dans la majorité dans les établissements érotiques sur l’Île-de-Montréal a amené les femmes à ne pas ou plus se soucier des lois non écrites, car tout ce qui compte est la consommation pour le client (i.e. faire danser les filles et de leur demander plus d’option à la danse) et pour les danseuses (i.e. faire le plus de danses contacts afin de faire plus d’argent). Il n’y a plus de contrôle, dans le sens commun, du sens classique du mot morale. De plus, les danses contacts mènent à la fois une compétition entre les filles et à la sollicitation. En général, cela suggère aux consommateurs de faire des propositions alléchantes afin que les femmes acceptent de se prostituer. Acceptent-elles en raison du manque d’argent amassé durant son quart de travail ou acceptent-elles parce qu’elles sont forcées de recueillir un certain montant tous les soirs ? Il est particulier de comparer que les femmes qui faisaient des danses non-contacts avant, faisaient plus d’argent que celles qui font des danses contacts d’aujourd’hui.

En ce qui a trait aux attitudes et aux comportements ainsi que dans le code vestimentaire des clients, on y remarque que ces derniers parcourent des distances incroyables (i.e. Boston, New York, Washington DC, Miami, etc…) sur la route afin de découvrir le night life de la ville de Montréal. Les clubs de danseuses sont des attractions incontournables pour ceux-ci. En réalité, lorsqu’ils sont dans le club, ils manquent de respect ou de tact. Par exemple, je me présente à un groupe de Boston. Ces derniers viennent célébrer le bachelor de leurs amis. Le bachelor a l’autorisation d’avoir des danses à 15$, mais les autres qui occupent l’espace dans le club s’abstiennent, sous prétexte, qu’ils sont extrêmement fatigués en raison de la distance parcourue pour venir à Montréal. J’ai un autre exemple qui me vient à l’esprit. Il arrive que les hommes se rencontrent dans les bars de danseuses pour célébrer leur amitié ou pour souligner l’anniversaire d’un d’entre eux. Lorsque j’arrive à leur table pour me présenter, ils me disent immédiatement : « excuse-nous nous parlons ou bien hein, ça fait longtemps que nous nous ne sommes pas parlés [rencontrés], peux-tu revenir dans dix minutes ? » De toute évidence, ça m’emmerde de voir qu’ils nous manquent de respect.

La fidélisation des clients s’est transformée, au fil des années et/ou des soirées, en termes de prostitution. Sans même se présenter ou nous séduire, aujourd’hui, les hommes ne se contentent plus des prestations des filles. À l’intérieur d’une brève conversation, il arrive fréquemment que les hommes nous demandent si nous serions prêtes à participer à des partys privés dans leur chambre d’hôtel. Peut-on dire que la normalisation de la pratique amène le consommateur à éliminer le plaisir du divertissement aux dépens de la consommation immédiate ? Sommes-nous dans une restauration rapide du corps de la femme? Autant on exigeait de la femme d’avoir une apparence sophistiquée (i.e. robes élégante jusqu’aux chevilles, bijoux, manucure et pédicure) et on exigeait aux hommes de se vêtir de vestons et cravates. Ce code vestimentaire amenait, selon moi, un prestige et un standard de fréquenter ce genre d’institutions érotiques. Aujourd’hui, les hommes sont habillés en jeans, t-shirt et casquette de baseball. Les femmes se contentent de faire des chirurgies esthétiques, sans prendre le temps de prendre soin de leurs corps (i.e. conditionnement physique et nutrition), du moins, c’est mon opinion de la nouvelle génération. Y a-t-il un laisser-aller de la part de tous en ce qui concerne la fierté de se réunir dans un bar de danseuses? Aujourd’hui, la raison principale de visiter les établissements érotiques se cristallise dans une banalisation. Les clubs de danseuses sont-ils devenus les tavernes de notre société moderne ?

17- Comment choisissez-vous le club où travailler, quels sont vos critères? Est-ce que toutes les danseuses ont accès à tous les clubs?

Je choisis le club où je veux travailler en lien avec l’achalandage, l’ambiance et la réputation du club.

18- Comment croyez-vous qu’un client moyen décrirait une danseuse parfaite?

Actuellement, le client moyen décrirait la danseuse parfaite comme étant prête à exhausser tous ses caprices, ses fantaisies, voire la sollicitation à la prostitution.

19- Comment croyez-vous qu’un patron moyen décrirait une danseuse parfaite?

Actuellement, un patron moyen décrirait une danseuse parfaite en termes qu’elle respecte son horaire, qu’elle paye son service bar, mais surtout, qu’elle n’ait jamais de problèmes auprès des clients.

20- Comment décririez-vous votre travail idéal en tant que danseuse?

Actuellement, la danseuse décrirait son travail idéal : d’avoir fait plus de 500$ par chaque quart de travail, d’avoir une prestation financière hebdomadaire offerte par les gérants des clubs, d’avoir des clients qui ont de l’argent à dépenser et qui ont envie d’avoir du plaisir avec les femmes, d’avoir des clients qui ont le potentiel d’assurer plus d’une heure et plus de travail aux femmes quand ils les choisissent, d’avoir des clients réguliers afin de combler les soirées où l’achalandage est moindre. Tels sont mes fantasmes en tant qu’effeuilleuse.

Arrière-plan

23- Que pensez-vous de l’expression « travail du sexe »?

Dans le cas qui nous occupe, les danseuses aux danses contacts exercent des relations sexuelles en termes de préliminaires (i.e. toucher des parties du corps intimes, les seins). Les consommateurs ont des relations sexuelles en termes de réactions physiques en touchant les parties intimes du corps de la femme. Premièrement, on associe le terme « travail », car il permet la reproduction des biens (i.e. matériels) et la production des services (i.e. services tertiaires). Deuxièmement, on confond le terme « travail », car il fournit un salaire. Troisièmement, dans son ensemble, le travail se caractérise par l’offre et la demande sur le marché du travail. En premier lieu, à ces énoncés, je répondrai que le terme « travail » porte à confusion, car il comprend le terme « service ». Certains diront que les femmes servent au divertissement dans l’industrie du sexe. Pour ce faire, les consommateurs donnent une rémunération. En second lieu, les danseuses nues doivent se soumettre à la pratique courante du bar service. Il y a bien longtemps que les femmes ne reçoivent plus de salaire des gérants des clubs. En plus de participer obligatoirement à cette pratique, on ne mentionne jamais à quel point les femmes doivent rester dans le club, même s’il y a aucun client qui s’y présente. Non seulement, elles paient pour exercer leur pratique, mais elles passent des longues heures avant de faire, parfois, 30$. Donc, le salaire n’est pas systématique et automatique, mais il varie selon l’achalandage et la générosité de clients. En troisième lieu, le terme « travail » se définit par le processus d’entrée et de sortie de l’emploi se faisant par le marché du travail. Pour une danseuse, il est facile d’entrer dans la pratique, mais énormément difficile d’en sortir. Admettons que nous parlons du marché du travail, pourriez-vous m’expliquer que danser dans les bars de danseuses nues mène directement à une discrimination, une exclusion et une stigmatisation à l’égard de la femme ? Une chance que ce n’est pas socialement accepté par la société civile ! Pouvons-nous arrêter dire que c’est un « travail comme les autres ». Je ne connais aucun autre travail qui implique une forme d’exploitation ou d’aliénation sexuelle auprès des femmes et des enfants. De plus, il y a aucun club de danseuses qui assure un programme d’aide aux employés et à leurs familles (P.A.E.) afin veiller à mon capital humain par les moyens suivants : interventions en situation de crise ou post-traumatique, coaching de gestion, soutien et accompagnement lors de problèmes de dépendances, accompagnement en cas de plaintes pour harcèlement, médiation et résolution de conflits, consolidation d’équipes, diagnostics organisationnels, conférences et formations sur mesure, etc…Voilà ce que je réponds à ceux et celles qui disent que c’est un travail.

24- Quel est le portrait que vous aimeriez laisser de vous et/ou de l’industrie du sexe avec cette entrevue?

Mon ambition ou mon rêve serait de contribuer aux sciences sociales en écrivant un mémoire ou un recueil sur mon expérience de 10 ans dans l’industrie du sexe.

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PEGIDA : racisme islamophobe et sexisme

by on Mar.25, 2015, under féminisme, Général

28 mars15

Le samedi 28 mars PEGIDA Québec se réunira pour sa « Première action » à Montréal, en plein « Petit Maghreb ». PEGIDA est un mouvement d’origine allemande (Patriotische Europäer gegen die Islamisierung des Abendlandes – Patriotes européens contre l’islamisation de l’occident) qui a inspiré un pendant québécois qui pue autant. Des deux côtés de l’océan, PEGIDA se nourrit au racisme et encourage la stigmatisation et l’exclusion des personnes musulmanes en utilisant un discours alarmiste qui oppose une civilisation occidentale supposément laïque, moderne et progressive contre l’imaginaire du musulman barbare dont les femmes sont toujours captives et violentées. Le mouvement PEGIDA est aussi porteur d’idées fascisantes. Par ces appels à l’imaginaire identitaire de la nation accompagnés d’un discours qui rejette et stigmatise les musulman-e-s, PEGIDA encourage le découpage de la société en différentes communautés qui ne devraient pas avoir les même droits.

Au niveau global, ces idées s’inscrivent dans une période où le militarisme occidental légitimise une guerre invisible contre le « terrorisme ». Guerre invisible pour nous, mais qui tue de manière impitoyable des milliers de personnes dont la majorité écrasante sont des civil-e-s. Guerre qui contribue également à la stigmatisation des personnes musulmanes qui vivent en occident. Ces idées se placent aussi dans un contexte de crise sociale et de politiques d’austérité ce qui augmente l’insécurité sociale et les tensions. Au Québec, le gouvernement libéral alimente les inégalités sociales déjà existantes pendant que certains partis politiques profitent du repli nationaliste identitaire pour lancer des appels populistes et irresponsables en participant activement à l’idée que les musulman-e-s sont dangereux. Ainsi, l’État participe à la construction du racisme et du sexisme ambiant en ciblant particulièrement les femmes dans la sphère publique (tout en prétendant « les aider à se libérer ») et en faisant des séparations constantes entre « eux » et « nous ».

L’islamophobie est le racisme qui vise les personnes de religion musulmane (où même des personnes « ayant l’air » musulmanes). Sous le couvert d’un attachement à l’égalité, à la liberté d’expression et à la laïcité, PEGIDA Québec, comme les autres mouvements PEGIDA en Europe, est un repère d’idées islamophobes qui ont des conséquences réelles graves pour les conditions de vie, l’autonomie, l’accès aux services, et la sécurité des musulman-e-s.

Quelques chiffres :

De janvier 2013 à octobre 2013 le Collectif Québécois Contre l’Islamophobie (CQCI) a reçu 142 plaintes pour des actes et des propos islamophobes au Québec. Sur ces 142 cas au moins 114 des victimes étaient de femmes.

Les femmes musulmanes représentent 84,4% des victimes d’actes islamophobes et les femmes portant le foulard représentent 77% des victimes d’agressions physiques ou verbales selon le rapport annuel de 2013 du Collectif contre l’islamophobie en France.

Une des conséquences très concrète de la montée de l’islamophobie sont ces agressions de femmes. Elles sont agressées pour deux raisons indissociables : parce qu’elles sont musulmanes et parce qu’elles sont des femmes. La montée de l’islamophobie banalise les violences vécues par les personnes de religion musulmane et banalise leur exclusion.

En tant que féministe, je pense qu’un outil important pour l’émancipation des femmes est la capacité à faire des choix et je crois que donner des choix aux femmes en misant sur l’égalité des chances dans la société (éducation accessible, emplois accessibles, logements accessibles, le choix d’avoir ou non des enfants, le choix de comment s’habiller, le choix d’avec qui on veut partager de l’intimité…) et beaucoup plus porteur d’une égalité que la pseudo laïcité violente que les islamophobes réclament.

Je refuse de toutes mes forces que des femmes subissent de la violence parce qu’elles sont des femmes et parce qu’elles sont musulmanes. Je suis en solidarité avec elles, avec leurs familles et leurs proches. Je refuse également que le féminisme serve à faire valoir des pensées fascisantes basées sur l’exclusion et la violence.

NON À PEGIDA, AU QUÉBEC ET PARTOUT AUTOUR DU MONDE! NON À L’ISLAMOPHOBIE!

À samedi tout le monde!

Rassemblement contre le racisme et l’islamophobie
Samedi 28 mars 15:30
Coin pie IX/Bélair

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Quelle non-mixité?

by on Fév.01, 2015, under féminisme

no boys allowed

Pendant longtemps, j’ai pensé qu’écrire « sont inclues comme femmes toutes celles qui s’identifient comme femmes* » était suffisant pour que la non-mixité soit inclusive, mais maintenant je dois me rendre à l’évidence : cette petite phrase a ses limites. Je vois des réunions s’éterniser sur le sujet de ce qui est inclus à l’intérieur de « femmes* », je vois des groupes fb se perdre dans des conversations où tout le monde danse bien inconfortablement entre des définitions parce que dans le fond aucune de nous ne veut (et ne devrait) définir monolithiquement ce qu’est une femme*.

Avant d’aller plus loin, explorons notre propre histoire féministe: la non-mixité femmes est un leg des premières féministes radicales parce que dans leur vision politique les femmes sont une classe en soi, une classe qui est en lutte contre la classe des hommes, la classe des hommes ayant ses propres intérêts et sa propre violence à défendre. Les femmes avaient donc besoin de safe spaces non-mixtes non seulement pour s’organiser politiquement afin de lutter contre leur oppression spécifique, mais parce qu’elles voulaient échanger sur le sujet de leurs corps. C’est à ce moment qu’elles ont fait toutes sortes d’expériences en lien avec leurs corps, comme regarder attentivement leurs vulves à l’aide de miroirs ou goûter à leur sang menstruel. La relation entre non-mixité et leur propre biologie était intrinsèque pour elles parce qu’elles vivaient dans un monde où on ne parlait jamais du corps des femmes, qui était perçu comme un truc sale, impur et plus proche de l’animal que de l’humain. La non-mixité était un espace où elles pouvaient explorer, s’informer et échanger a propos de ces corps. Un espace où les hommes n’allaient pas exiger, avec une moue dégoûtée, de changer de sujet « parce que ce sont des choses de femmes ». C’est sur cette base d’affinité politique, mais aussi biologique qu’a été créée l’idée de la non-mixité femme.

Aujourd’hui, dans nos cercles féministes, j’ai l’impression que nous essayons de prendre ce concept apparu dans un contexte politico-historique particulier et que nous essayons de le bricoler pour en garder l’essence (le safer space entre gens qui se rassemblent pour lutter sous les mêmes affinités politiques) tout en tenant mordicus à affirmer une affinité de l’expérience d’être une femme*. Pourtant les féministes queers nous ont appris qu’être une femme* n’est pas nécessairement vécu comme une binarité d’une classe opposée à celle des hommes*. Les féministes queers considèrent qu’être femme* est une identité de genre qui ne fait absolument pas partie d’une binarité, mais d’une multiplicité, et travaillent activement pour déconstruire cette idée de binarité. Nous savons maintenant que les femmes* n’ont pas toutes une vulve, un vagin, des menstruations ou un utérus. Nous comprenons que des femmes* ne se reconnaissent pas et se sentent exclues dans des espaces non-mixtes femmes* qui s’engagent dans des sujets biologisants.

Les deux visions politiques (radicale et queer) ont des implications importantes et je ne crois pas du tout que les deux soient irréconciliables, mais je pense qu’en tant que féministes il faut arrêter de se mentir et de penser que nous pouvons être une grande sororité: nous n’en sommes pas une, même si nous pouvons être des alliées les unes des autres tout dépendant de la lutte. Il y a trop de différences entre les femmes*. Les femmes des Premières nations ont des intérêts en opposition directe avec les femmes blanches, les femmes vivant avec des handicaps ont à lutter contre les intérêts des femmes qui ne vivent pas de handicaps et les femmes des classes défavorisées ont à lutter contre les intérêts des femmes bourgeoises. Écrire dans nos réunions politiques « sont inclues toutes celles qui s’identifient comme femmes* » est un mensonge. Nous ne voulons pas que les Jeunes libérales, des femmes catho anti-choix ou les femmes du CA de la corporation des propriétaires immobiliers se pointent à nos réunions féministes ouvertes. Et nous ne le voulons pas pour d’excellentes raisons : parce qu’elles ne sont pas nos alliées dans les luttes politiques (contre le capitalisme, le racisme, le patriarcat, le capacitisme…) que nous menons au jour le jour.

Il y aurait peut-être alors lieu de s’interroger sur quel genre de non-mixité nous visons. Je n’ai pas la panacée qui va miraculeusement nous sortir de cette impasse où nous nous acculons nous-même joyeusement, je tente seulement de lancer des pistes de réflexion sur une réactualisation de la non-mixité dans un contexte féministe. Je pense qu’il faut se demander pourquoi nous voulons nous organiser en non-mixité. Est-ce que c’est pour se réunir sous la base de notre oppression commune en tant que femmes*? Est-ce qu’on est vraiment en train de se faire croire que l’expérience de sexisme d’une femme cis hétérosexuelle ayant à vivre en fauteuil roulant est exactement la même que celle d’une femme trans lesbienne possédant l’usage de ses deux jambes? Ne sommes-nous pas dans un romantisme de sororité?

Comme je le disais, je n’ai pas la baguette magique qui répond à toutes ces questions, mais je pense pouvoir avancer quelques idées à débattre. Quand nous voulons ratisser large et être générales, pourquoi pas une « non-mixité féministe »? Il y aurait à craindre que des hommes* voudraient se pointer mais nous pourrions êtres claires sur le fait qu’ils n’auraient pas la parole pendant la réunion. Quand nous voulons parler de sujets spécifiques pourquoi ne pas annoncer une non-mixité qui mettrait l’accent entre le lien qu’il peut y avoir entre les femmes* et ce sujet? Par exemple, un atelier où il est clairement exprimé que la non-mixité féministe se fait sur la base d’intérêt du sujet des plantes médicinales et des corps de femmes cis aura beaucoup moins tendance à être polémique qu’un vague « c’est une activité non-mixte où sont invitées toutes celles qui s’identifient comme femmes* » où la tentative d’inclusion peut être blessante à cause du sujet même. De la même manière, si un collectif féministe anti-spéciste organise un party cupcake vegan féministe non-mixte sur la base d’affinités anti-spécistes et qu’elles l’annoncent comme ça, elles n’auront pas à définir les identités qui sont inclues. La non-mixité se ferait ainsi sur une base affinitaire et non identitaire, parce que si les identités sont fluctuantes et multiples, nous ne devrions pas essayer de les mettre dans une petit boîte. Les femmes* connaissent leur identité, c’est un fait que nous sommes toutes capables de répéter et de respecter, alors pourquoi encore vouloir embarquer dans ces définitions? Évidement, cela peut marcher seulement si nous continuons à nous autogérer par le respect. Personne ne devrait, comme personne ne l’est présentement, être la gardienne de la non-mixité. Les femmes* connaissent leur identité et leurs intérêts, si elles considèrent qu’elles ont leur place dans un événement non-mixte où l’intérêt principal a été clairement nommé, personne ne devrait questionner ça.

Dans mes deux exemples d’activités c’est une non-mixité féministe où les femmes* sont spécifiquement invitées. Mais ce ne sont pas les mêmes qui se sentiront interpellées par chacune de ces non-mixités. Et c’est correct. Ce n’est pas parce que nous sommes des femmes* que nous avons universellement les mêmes expériences, intérêts ou choix de luttes. Je pense que nous devons assumer la diversité, les tensions et les contradictions à l’intérieur du grand Nous femmes* sinon nous allons reproduire des exclusions. Sinon, certains sujets ou approches féministes ne seront jamais explorés, présentés et débattus quand d’autres vont majoritairement l’être et vont aller de soi comme « naturellement féministes ». Si nous n’assumons pas notre diversité féministe et nos contradictions, certaines personnes ne se sentiront jamais inclues et d’autres vont se sentir universellement inclues quelle que soit l’activité.

Ce qui m’amène, pour terminer, à l’automatisme de la non-mixité femmes*. Je ne sais pas si c’est parce que nous évoluons dans un milieu très blanc et très francophone mais j’ai des fois l’impression que c’est la seule non-mixité que nous sommes en mesure de revendiquer et la seule que nous tenons absolument à appliquer. Pourtant, chacun/e d’entre nous possède plein de facettes d’identités, plein d’expériences d’oppressions de différentes structures violentes, plein d’intérêts politiques différents. Si je suis d’accord que la non-mixité est essentielle au féminisme, en tant qu’espace politique elle est aussi essentielle à d’autres luttes. Peut-être que des fois, organiser des non-mixités sous d’autres bases que seulement celle du sexe/genre pourrait aussi nous aider à connecter ailleurs que dans nos cercles blancs/franco/anarcho-mouvement étudiant. Peut-être qu’on serait plus à même de mieux comprendre cette intersectionnalité que nous connaissons tant en théorie mais que nous peinons beaucoup à mettre en pratique.

Qu’en pensez-vous?

Note : Je ne pense pas maîtriser encore bien l’utilisation de l’étoile (*) quand j’écris. Je suis désolée si j’ai pu heurter des personnes par une mauvaise utilisation. N’hésitez pas à m’en faire part.

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Des questions pertinentes pis moé

by on Sep.05, 2014, under Ce qui nous concerne, féminisme

smash patriarchy

J’aurais aimé dire quelque chose d’intelligent ou de profond en introduisant ici cet interview auquel j’ai répondu ailleurs.

Ça arrivera pas, mais je vous mets un vidéo de consolation.

Et j’en profite pour dire un gros merci à jesuisfeministe.com et à leur série Dialogues. Les questions m’ont beaucoup fait réfléchir et de m’arrêter comme ça, quelques heures, pour penser au féminisme et aux féministes au Québec ça m’a refait penser à la richesse de cette pensée politique et la force que je ressens à m’organiser avec d’autres féministes dans ce combat contre le patriarcat.

On lâche rien!

 

https://www.youtube.com/watch?v=o_w2ysN4A5o

 

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Le droit au travail et les femmes (1979)

by on Juin.13, 2014, under Archives, féminisme

Je tenais à retranscrire et mettre en ligne ce texte de plus de la revue Focus. C’était une revue jeannoise et saguenéenne du tournant des années 70 à 80. Un de ses participants, Pierre Demers, la décrivait dans ces mots : « un mensuel autogéré, rédigé, publié ici qui se voulait alors féministe, socialiste, écolo, pro syndicaliste, parfois felquiste, régionaliste, antimilitariste, anti Alcan, anti médias officiels et qui a tout de même respiré librement de 1978 à 1983 ». Le texte qui suit est paru du #20 de mars 1979 et a été écrit par Marielle Brown-Désy.

« La libération des femmes, c’est dépassé; ça fait dix ans que vous chialez! C’est rendu que c’est plus l’égalité que vous cherchez, mais on dirait que vous voulez dépasser les hommes. Kiens… prend les femmes-médecins, les femmes-avocats, à c’t’heure, y a rien que de ça ». – un camarade, professionnel à l’UQAC.

Voilà, à titre d’exemple, une assertion, parmi tant d’autres, assénée avec le plus bel aplomb par un camarade qui n’est pas plus mâle-chauvin que bien d’autres et qui pourrait être votre frère, votre chum ou votre ami. On ne vous considérerait pas pour autant plus mal nantie que la moyenne! Après le super « candy » de l’année internationale de la femme, bien des hommes (et des femmes) qui avaient quitté leurs pantoufles un moment les ont rechaussées avec la conscience plus tranquille que jamais. Désormais, plus le moindre petit cor à l’orteil ne trouble le confort anesthésiant… Surmontons quand même un instant l’ambiance léthargique et voyons ce qu’il en est de ces « femmes de carrière en train de dépasser les hommes ».

« Nul doute là-dessus, dans l’emploi industriel, dans les professions libérales, dans les fonctions administratives les plus élevées et les plus fermées, les femmes ont, semble-t-il aujourd’hui, effectué une percée ». (1) Il s’agit au Québec d’une percée faite à l’aiguille, outil fin et féminin entre tous, si l’on considère qu’au début de 1977 on comptait vingt-sept femmes sur les mille sept cents cadres supérieurs de la fonction publique québécoise. Pourtant, en 1974, les femmes décrochaient 38% des diplômes de premier cycle et 30% des diplômes de second et troisième cycles de nos universités.

Dans ces mêmes universités, temples du haut savoir, vouées à des fonctions d’éducation traditionnellement réservées aux femmes, vous devrez chercher encore longtemps une femme recteur ou vice-recteur. Occasionnellement, en ratissant les effectifs-cadres, vous dénicherez une ou deux doyennes de faculté, craintives et en équilibre instable entre deux chaises, en attente du remplaçant de l’intérim! À vrai dire, même en prenant une loupe, on ne saurait trouver au Québec des femmes en poste de pouvoir et ce de façon vraiment représentative de leur sexe. Elles sont toujours sous-représentées aux instances suprêmes! Ceci est vrai autant dans les affaires sociales ou juridiques que dans les partis politiques ou les centrales syndicales. Ne parlons pas de l’Église…

Les instances de pouvoir constituent des fiefs gardés et des aires de jeux éminemment masculines. Les petites sœurs peuvent bien jouer autour en faisant la cuisine dans une officine d’avocat. Ce n’est pas demain qu’elles partageront le pouvoir!

À tant glosser sur les quelques femmes de la petite bourgeoisie intellectuelle qui à coup de courage, de griffes et de dents occupent le rebord des marges des hautes instances décisionnelles de la nation, on serait tenté d’oublier cette majorité de femmes travailleuses, dociles exécutantes, bassin de main d’œuvre à bon marché.

« Si on connaît tant de chômage à l’heure actuelle, c’est un peu beaucoup à cause des femmes qui ont envahi le marché du travail ». – un travailleur manuel syndiqué

Neuf chances sur dix que vous ayez déjà entendu un tel discours! Que vous l’ayez lu aussi en mots plus savants dans quelque journal local. Rien de surprenant à cela. Depuis les origines mêmes du capitalisme on tente à chaque crise structurelle du système d’en reporter les causes sur les plus petits de l’échelle hiérarchique. Or, il se trouve que les plus petits de l’échelle sont des petites. Des petites exerçant des emplois subalternes dans les pires conditions de travail, sans possibilité de promotion, victimes d’une insécurité à l’emploi énorme qui les fait chômeuses à la première occasion.

Au Québec, 36,6% de la main-d’œuvre est constituée par des femmes… Et, sur dix travailleuses, sept ont un revenu inférieur au seuil de la pauvreté. De la totalité des travailleurs [et travailleuses] assujetti[e]s à la loi du salaire minimum, 70% sont des femmes.

Pour les partisans de la thèse selon laquelle « les femmes volent les jobs des hommes », il faut quand même préciser que les femmes grossissent les secteurs d’activité économique les moins bien payés. Elles sont en fait cantonnées dans des ghettos de travail dits féminins. Tout ça est corroboré si l’on se rappelle qu’il demeure un écart de 45% entre le salaire moyen des hommes et celui des femmes.

En fait, (cette fois-ci, on se sert de données canadiennes, n’ayant pu trouver les chiffres québécois correspondants) les deux tiers des femmes au travail se concentrent dans quatre secteurs principaux :
– travail de bureau
– commerce
– les métiers de service et vendeuses
– professions (enseignement, sc. Infirmières)

On peut également dire que les occupations de la majorité de la main-d’œuvre féminine perpétuent la sexualisation des tâches et les préjugés traditionnels sur le rôle de la femme. En fait, au cours du processus d’industrialisation et d’urbanisation (depuis le début du siècle au Québec), on a dû à regret, avec moultes déchirements, pour des raisons hautement économiques, substituer à la mère-génitrice, à la mère-matrice, à la mère aux records reproducteurs, une femme au travail orientée vers les tâches les plus serviles, les moins rémunératrices.

À vrai dire, les besoins de l’industrie et de la production capitaliste requéraient un contingent accru de travailleurs [et travailleuses] à rabais et une partie des femmes ont été immolées sur l’autel du profit. Il s’agissait cependant en quelque sorte d’un sacrifice contrôlé… Grâce à Dieu, sur le marché du travail on maintiendrait la hiérarchie déjà présente au foyer. La dichotomie homme-femme se prolongerait non seulement dans l’importance des rémunérations rattachées au travail mais bien aussi dans le type même de travail dans lequel on embrigaderait les femmes.

C’est ainsi que peu à peu se sont précisés des métiers dits féminins. On a pu de cette façon justifier le fort pourcentage de femmes embauchées dans l’industrie textile (s’il y a un travail traditionnellement féminin, c’est bien le tissage et la couture), dans l’enseignement (la mère-éducatrice), dans le travail infirmier (la mère-soignante), dans le travail de secrétariat (qu’on a féminisé à souhait… la discrète collaboratrice efficace de l’homme important), dans les services d’hôtellerie et de restauration (suite logique du « torching dévoué » au foyer).

On a enregistré au cours des années la disparition graduelle des effectifs mâles aux postes de vendeurs et de commis de bureau. Plus ces tâches se féminisaient, plus les salaires rattachés à ces fonctions faisaient un dumping spectaculaire.

Bref, pour fins de production capitaliste on a dû à contre-cœur ouvrir les portes du marché du travail à une main-d’œuvre féminine. Mais, encore fallait-il en contrôler les orientations et aussi, on le verra plus loin, contenir l’importance de son débit.

« Moé j’sus pas d’accord pour que ma femme travaille. On a trois petits à la maison. Le bébé a rien que six ans. Y ont besoin de leur mère à journée longue… Pis moé j’aime ça que le manger soye fait’ quand j’arrive chez nous ». – un travailleur, père de famille

Contrôler l’accès des femmes sur le marché du travail, c’est forcément pouvoir les retourner à la maison lorsqu’on veut bien. Si l’industrie a besoin de main-d’œuvre bon marché, elle a aussi besoin d’une future main-d’œuvre et de l’entretien de sa main-d’œuvre actuelle. Rien de mieux pour ces diverses petites tâches que les épouses-mères-ménagères pas payées. Car, n’ayez crainte… sans poinçonner chaque matin, la ménagère-reproductrice sert encore fidèlement les besoins sacro-saints de la production. Elle le fait autrement c’est tout. Ainsi, les meilleures raisons que l’on trouve encore aujourd’hui pour limiter l’accès des femmes au travail rémunéré ce sont les enfants, nourrissons ou jeunes écoliers.

Alors qu’au début du siècle on rechignait à propos de la présence des jeunes filles sur le marché du travail, alors qu’au cours des années cinquante on discutait encore sur la pertinence de l’autorisation officielle du mari pour l’embauche des femmes, aujourd’hui, en pleine crise du système, on prône l’allaitement maternel et la constante présence amoureuse de la jeune mère auprès des nourrissons, des enfants d’âge pré-scolaire et en début de scolarisation. Cependant qu’au cours de la seconde guerre mondiale on vantait à pleines pages de journaux les bienfaits de la nutrition des nouveaux-nés au… biberon (faut dire que l’on avait drôlement besoin des femmes dans les usines de munitions avec tous ces hommes attendant de débarquer quelque part en Normandie…).

On voit donc que les idéologies, c’est comme pour le civisme, ça s’exprime par une foule de petites choses! Or, rien de plus insidieux qu’une idéologie. Rares sont les hommes et les femmes qui se sentent sécurisé[e]s en tentant d’échapper à la gangue de comportements qui leur sont dévolus par leurs rôles traditionnels. Le père-pourvoyeur, la mère-reproductrice avec toutes les tâches connexes correspondantes, ce sont encore des valeurs sûres au Québec. En parlant des garderies-parking d’enfants, des garderies-cages dans l’ACTION NATIONALE pendant les années quarante, André Laurendeau, sans le savoir (mais, peut-être le savait-il?) instituait un préjugé tenace qui depuis et sans doute hélas pour longtemps encore a exclu et exclura les jeunes mères du marché du travail.

Selon le Conseil du statut de la femme, alors qu’une travailleuse québécoise sur deux est mariée, seulement une mère sur cinq est sur le marché du travail avec un enfant de moins de six ans. Ainsi, les maternités essentielles à la survie du peuple servent également à tenir pour un temps les femmes à distance respectueuse du marché du travail. Les plus grandes exceptions se retrouvent au niveau des femmes fortement scolarisées qui exercent une carrière ou encore à l’autre bout de l’échelle chez les femmes les plus démunies qui ne peuvent absolument pas abandonner une source de revenus, si maigre soit-elle.

D’autre part, si les hommes accomplissant un travail intellectuel abandonnent pour la plupart leurs préjugés face au travail de leurs femmes (2), les travailleurs manuels eux conservent les attitudes les plus traditionnelles. Selon des sociologues britanniques, plus l’homme est soumis et brimé à l’extérieur du foyer, plus il craint de perdre son prestige et son autorité au sein de la famille.

Il faut d’ailleurs admettre que bien souvent les femmes de milieux populaires ont hâte de se marier ou d’avoir un enfant afin de quitter des emplois aussi ennuyeux que mal rémunérés. Cependant, après quelques années, la monotonie des tâches ménagères, le manque à gagner occasionné par des besoins familiaux accrus les ramènent sur le marché du travail.

« L’absentéisme des femmes est plus important que celui des hommes. Elles manquent à tout bout de champ, elles arrivent en retard; il y a leurs règles… » – un employeur

Que de fois depuis que le monde est monde s’est-on servi des menstruations des femmes comme d’une anomalie monstrueuse… Que de fois, on a utilisé ce phénomène tout simplement lié aux fonctions de reproduction pour écarter les femmes des secteurs où on craignait qu’elles rivalisent avec les hommes!

Et pourtant… Si les employeurs se plaignent tant de l’absentéisme soi-disant plus important chez les femmes et particulièrement chez les femmes mariées avec enfant(s) et qu’ils reportent les causes de ces absences sur des « particularités biologiques soi-disant inavouables des femmes » (3), nous ne pouvons que clamer avec force, c’est un superbe alibi! Tant d’autres bonnes raisons expliquent les retards et les absences des femmes :
Qu’un enfant ou le mari attrape une bonne grippe et leurs malaises deviendront, sinon littéralement du moins officiellement ceux de la mère et de l’épouse qui les soignera à la maison.

Que les dirigeants de l’école du quartier décident inopinément de fermer leurs portes pour une demi-journée de réflexion pédagogique et la mère-travailleuse devra puiser à nouveau dans sa banque de congés de maladie.

Qu’une grève d’enseignant[e]s, de concierges, de chauffeurs [et chauffeuses] d’autobus paralyse la vie scolaire et les travailleuses devront multiplier les solutions concrètes pour continuer d’aller au travail. Par contre, dans la même conjoncture, les activités ordinaires des pères de famille ne connaîtront aucune perturbation!

On voit donc que dans une société comme la nôtre, rien ne facilite les tâches des femmes qui doivent ou veulent travailler à l’extérieur. L’absence de garderies populaires, de cantines scolaires, de services ménagers collectifs obligent les travailleuses à trouver des solutions individuelles et tracassantes… Et, là encore, on ne parle pas de la besogne qui attend la travailleuse à sa sortie d’usine, de magasin ou de bureau. De façon tout particulière dans les milieux les plus modestes, le partage des tâches domestiques à l’intérieur du couple demeure un vœu pieux, ou une source de conflits interminables. Et nous omettons, faute d’espace, de parler de toutes ces femmes séparées, divorcées ou veuves qui doivent se taper la double tâche sans espoir de partage…

En fait, les services et équipements sociaux pré-maternels, maternels et scolaires ne sont absolument pas conçus pour permettre aux jeunes femmes et mères d’exercer une activité lucrative. Ceci nous amène à conclure que les jeunes mères sont tout au plus tolérées sur le marché du travail et que normalement elles devront vivre pendant dix à quinze années en marge de toute activité sociale reconnue et intégrée officiellement à la vie économique du pays. Les jeunes québécoises (8 10) passeront vingt-cinq ans sur le marché du travail alors que leurs frères en passeront quarante. On imagine sans mal tous les problèmes de ré-insertion que posera le retour au travail après une si longue absence, toutes les conséquences d’un si long retrait tant pour une éventuelle promotion que pour les avantages sociaux, etc.

« Les femmes militantes sont moins nombreuses que les hommes militants. Elles ne viennent pas aux réunions, on a de la difficulté à les faire bouger ». – un permanent syndical

En chiffres absolus les militantes syndicales sont moins nombreuses que les hommes, c’est en premier lieu pour une raison toute simple… Il n’y a que 30% de femmes syndiquées alors qu’il y a 45% d’hommes syndiqués. En fait, les femmes se retrouvent massivement dans les secteurs les plus difficilement organisables sur le plan syndical (les waitress, vendeuses, employées de bureau).

Si d’autre part, les femmes sont moins participantes que les hommes lorsqu’elles sont syndiquées, on pourrait attribuer ce fait aux mêmes raisons que l’on explicitait plus haut lorsqu’on parlait de taux d’absentéisme féminin. Car, ne l’oublions pas, après le boulot-boulot, il reste encore le ménage, la lessive, la cuisine et la marmaille, donc très peu de place pour la vie syndicale.

De plus, il n’est pas besoin d’une longue expérimentation pour réaliser que les structures et les procédures syndicales favorisent davantage le verbe et la gourme mâles alimentés chez les garçons dès la petite enfance.

Pour toutes ces raisons, on ne doit pas trop se surprendre de constater que dans les centrales syndicales les femmes sont sous-représentées à toutes les instances décisionnelles. Voilà sans doute une des raisons qui ont contribué à des conventions collectives avec de nombreuses clauses à saveur sexiste. Il est également à noter que les engagements syndicaux sont si exigeants que les quelques femmes « officiers de syndicat » au niveau national sont célibataires. Même pour la CEQ qui compte plus des deux tiers de ses effectifs chez les femmes, les assertions notées plus haut demeurent valables.

Il faudrait noter ici que l’éducation des filles au Québec (qui mériterait des thèses et des thèses de recherche) ne les a pas orientées vers la collectivité, la solidarité. Plus que pour les garçons encore, on a poussé à l’extrême la notion d’individualisme, la vision du « small is beautiful » : ptit mari, ptits enfants, ptite maison, ptit frigo, ptites affaires.

« Un secteur important de la population se montre parfois agacé par la campagne systématique et souvent agressive des féministes ». – un éditorialiste du Quotidien (4)

Les données et les analyses utilisées au cours du présent article sont valables pour l’ensemble du Québec. Les femmes de la région s’intègrent sans doute très bien dans cette esquisse de la femme québécoise au travail. Il faudrait cependant voir à pondérer les chiffres par le bas… Ainsi, selon Statistiques-Canada on ne comptait en 1971 au Saguenay-Lac-Saint-Jean que 24,3% de travailleuses.

De plus, la vaste campagne anti-avortement secouant la presse régionale depuis le printemps dernier a dévoilé des visions extrêmement traditionnelles en ce qui concerne le rôle des femmes. L’absence de garderies populaires et la rareté des garderies privées – dans les moyennes les plus basses au pays – manifestent l’importance du contingent de jeunes femmes au foyer. Le haut taux de chômage (le plus haut au Canada en zone urbaine) explique une fois de plus combien les femmes sont les premières pénalisées lors d’une crise économique…

Et, devant tous ces phénomènes, devant l’expression de tant d’injustices, le joyeux tandem des penseurs-éditorialistes de notre quotidien régional considère les féministes trop bruyantes, trop agressives! Dans nos milieux intellectuels les plus sélects (UQAC), on considère que la libération des femmes, c’est fait, c’est accompli et qu’il est temps de passer à autre chose!

Tant que les hommes et les femmes n’auront pas les mêmes droits face au travail, à la santé, aux responsabilités partagées, tant qu’il y aura une sexualisation arbitraire des tâches, nous ne pourrons parler de libération de la femme. C’est sûr que nous avons fait un bout de chemin depuis que de sages théologiens dissertaient à pleins conciles sur l’existence ou la non-existence de nos âmes immortelles (à nous les femmes), depuis que nos grand-mères nous ont acquis de haute lutte le droit de vote, mais tout le chemin n’est pas accompli, loin de là. Et même en ces temps de grisaille économique et d’un retour massif aux idées conservatrices (Berberi, Ryan), il faut veiller au grain et voir même à ne pas perdre nos faibles acquis.

Marielle Brown-Désy

Collaboration/retranscription de Shit-stain

Bibliographie :
Mona-Josée Gagnon. « Les femmes vues par le Québec des hommes », Éditions du Jour.
Conseil du statut de la femme. « Pour les Québécoises : égalité ou indépendance », Éditeur officiel, Gouvernement du Québec.
Pierrette Sartin. « Nouvelles orientations du travail féminin », revue Projet, juin 1974.
« La condition économique des femmes au Québec », vol.1 – L’exposé de la question, La documentation québécoise, Éditeur officiel du Québec.
Maurice Champagne-Gilbert. « L’inégalité hommes-femmes, la plus grande injustice » (5 articles), journal La Presse, décembre 1976.

Notes :
(1) Pierrette Sartin. « Femmes au travail », revue Projet.
(2) Faut quand même pas charrier… Selon une enquête de L’Express effectuée en 1971, 86% des maris ne voudraient pas pour aucune considération que leurs épouses gagnent plus qu’eux.
(3) Il s’agit de voir et d’entendre la publicité concernant les tampons hygiéniques ou les serviettes sanitaires.
(4) Bertrand Tremblay. « Le revers de la libération des femmes » (éditorial), Le Quotidien, 20 janvier 1979.

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Le projet de loi C-36 ou la preuve que les Conservateurs ne peuvent être alliés de personne sauf de la droite catho

by on Juin.09, 2014, under féminisme, Général

vg arles

Je me considère abolitionniste, et pour les passionné-e-s de constitution : non, je ne crois pas que le projet de loi passerait en Cour suprême (mais bon…je ne suis ni juriste ni constitutionnaliste). Et parce que cette question devrait être de l’ordre du politique et non de l’interprétation des lois existantes, je crois que les abolitionnistes devraient continuer à faire pression partout pour exposer leurs témoignages et leur analyses. Les Conservateurs et la droite chrétienne ne sont pas nos allié-e-s… pour plein de raisons.

Tout d’abord une parenthèse… Bien sûr que j’ai un malaise à admettre que mon abolitionnisme doit, dans notre contexte, aussi passer des actions de l’État. Mais comme pour ma lutte pour l’éducation en particulier et pour une meilleure justice sociale en général, je reconnais que l’État s’accapare les ressources et la légitimité nécessaires, donc oui, comme pour de meilleurs logements sociaux, pour des soins de santé gratuits et/ou pour permettre à des personnes de l’industrie du sexe de s’en sortir si elles le veulent je pense que faire pression sur l’État peut être nécessaire.

Ceci étant dit… Le projet de loi C-36 me fait quand même froncer le nez. Je suis d’accord qu’il s’attaque aux clients et aux proxénètes et non plus aux personnes de l’industrie, et qu’il permet de penser la prostitution comme de l’exploitation. Mais les Conservateurs n’auront pas une médaille de ma part pour ne pas pénaliser les personnes prostituées, je trouve que c’est la moindre des choses. D’ailleurs, j’aime bien le préambule, ça utilise des mots comme exploitation, violence, dommages sociaux, et chosification du corps humain. Ça peut être bien dans un futur, ou dans un monde judiciaire, mais dans un espace temps plus concret ce n’est pas une garantie suffisante de changement social. Et c’est peut-être dû au milieu militant duquel je viens, mais les considérants ne font pas partie de la proposition, et bien que le préambule mette la table à une autre vision de la prostitution qu’un simple exercice marchand entre deux personnes libres et égales, il me semble que c’est les articles de loi qui sont importants et performatifs. Et même le sommaire est très clair : le projet de loi C-36 crée des infractions, plein d’infractions, et pas d’ouvertures.

À mon avis, l’esprit dans lequel est créé ce projet de loi, la partie sur les enfants, et la somme ridicule investie dans un flou « pour aider les femmes à sortir de la prostitution » sont des aspects inquiétants de ce nouveau tournant, et je suis déçue de voir que des camarades féministes abolitionnistes se contentent de voir les bon côté du C-36 en laissant de côté la construction moraliste et puritaine que ça exprime. Si je suis abolitionniste c’est parce que je vise à plus de justice sociale et d’égalité des chances, pas parce que je veux « sauver la dignité » de certaines personnes.

Le titre même me fait tiquer: « Loi sur la protection des collectivités et des personnes victimes d’exploitation. » La protection des collectivités ? Vraiment ? Keeping our streets and communities safe ? Les rues ? Pas les personnes ? Protéger la collectivité de la prostitution ? Comme d’une maladie ? Protect those who are most vulnerable by going after the perpetrators, the perverts, those who are consumers of this degrading practice. Les pervers ? Sérieux ? Les pervers ?! There will always be an inherent danger in this degrading activity. Euh quoi ?! Autant ça me fait vomir et hurler quand je vois des gens de l’industrie commander à d’autres qu’elles n’ont pas à se sentir dégradée, malheureuses ou violentées, autant je ne vais JAMAIS accepter qu’on oblige des gens qui se sentent bien à se sentir dégradés. De la même manière, tous les passages qui parlent d’endroits publics, d’interférence à la circulation, ou de vue du public, me lèvent le cœur. Il est question ici de cacher la prostitution, parce que dans la morale conservatrice il ne faut pas permettre plus d’égalité, mais simplement cacher ce qu’ils ne veulent pas voir. Vous êtes laids les Conservateurs !!!

Ce que je constate, c’est des interdictions, mais absolument rien pour accueillir les personnes – femmes ou hommes- qui voudront faire le choix de ne plus faire partie de l’industrie. Bien sûr que tout le monde est contre l’exploitation des gens, mais juste l’écrire ça ne donne rien si ce n’est pas accompagné par des mesures sociales (et de l’argent pour ces mesures), ainsi qu’un changement de mentalités pour ne plus permettre de stigmatiser, de rabaisser, et d’invisibiliser. Acquiescer au fait que la violence sertest intrinsèque à la prostitution c’est pas mal, mais ne rien faire, ne pas nommer, ne pas dénoncer cette violence économique, cette culture machiste, et cette libéralisation du marché des corps humains, qui permettent l’exploitation sexuelle c’est rester dans une logique moraliste qui n’est utile en rien à la « dignité » des gens de l’industrie.

Non les Conservateurs, vous n’êtes pas mes alliés.

Je trouve que le discours est important, non la fin ne justifie pas les moyens. Et ce qui me dérange aussi, au delà du flou artistique sur le comment cette loi va permettre une meilleure qualité de vie à des gens et une ouverture à plus de choix, c’est que ce discours moraliste invisibilise totalement la volonté de justice sociale du militantisme abolitionniste. En acceptant ce projet de loi sans aucune critique de fond car il rend enfin visibles les clients (enfin oui il était temps!), il nous fait nous allier avec des gens avec qui nous n’avons pas grand-chose en commun et mettre de côté des allié-e-s potentiel-le-s.

Les féministes abolitionnistes ne devraient pas avoir honte de dire haut et fort que la pensée qui sous-tend ce projet de loi n’est pas féministe. Les motivations du gouvernement sont minablement basées dans une droite chrétienne. La pensée qui sous-tend cette motivation est réactionnaire, moraliste et puritaine, et tout le monde s’en rend compte. Continuer à s’associer au projet de loi c-36 parce que certains aspects vont dans le sens qu’on aimerait c’est mettre de côté la base fondamentale sur laquelle notre idéal abolitionniste évolue : celui de la justice et de l’équité sociale. Je pense que le calcul politique de s’associer ou se dissocier totalement du projet de loi ne doit pas perdre de vue la possibilité que celui-ci ne finisse jamais par être une loi et que le gouvernement conservateur le sait. Platement ça pourrait être un calcul politique sachant que les élections arriveraient assez vite. Alors pourquoi dire qu’on s’associe à des idées conservatrices, qui ne deviendront très probablement pas des lois, quand nous voulons en fait quelque chose de différent des conservateurs. Quelque chose qui vient toucher d’autres acteurs et permet de nouer des solidarités.

D’un autre côté, je tiens à dire que je suis aussi déçue (et terrifiée) par le traitement médiatique que ce projet de loi a eu. Ainsi, Le Devoir, l’Actualité, et des groupes pro-travail du sexe, s’étendent sur la ridicule consultation en ligne que le gouvernement conservateur a commandée en disant que c’est là-dessus que celui-ci se base pour son projet de loi et ce nouveau vocabulaire. Heille gang ! Une méthodologie de marde ne vous donne aucun droit de faire preuve de mauvaise foi et de passer outre le fait que beaucoup de groupes de femmes, certaines qui se considèrent elles-même comme survivantes de l’industrie, sont contre la vision de la prostitution comme étant d’une activité économique banale entre deux adultes consentants. Que leurs témoignages, leurs voix, leurs expériences et leur désir de mobilisation sur cette question soient invisibilisés et amenuisés juste parce que le gouvernement conservateur est, lui, moraliste, puritain, et laid, je trouve ça cheap shot rare.

Les arguments que je lis depuis quelques jours me font sortir les yeux de la tête. Tout le monde acquiesce que les contacts avec les clients peuvent être très dangereux, même mortels. Il semble donc y avoir un consensus comme quoi les clients peuvent être dangereux, tellement dangereux que de base, on ne fait pas confiance à ceux qui veulent acheter du sexe dans la rue (l’argument de « il faut que la prostituée puisse jaser avec son client pour se rendre compte que ce n’est pas un psycho qui va la couper en morceaux » est celui qui revient le plus pour attaquer le fait qu’elles/ils ne pourront plus prendre du temps dans la rue parce que les conservateurs ne veulent pas que ça se voit). Mais on ne relie pas le fait que, collectivement, nous n’avons pas confiance en ces potentiels « acheteurs » et le fait que c’est un travail particulier qui amène des demandeurs particuliers ?! On s’attend à ce que cette activité fasse rencontrer des personnes dangereuses, mais on n’est pas capable de se dire que ces gens-là ont été socialisés de manière à permettre ça et qu’il y aurait donc sûrement des choses à changer dans notre manière de voir le corps des femmes, ou sur le droit d’accès marchand à celles-ci ?

Et le pire du pire: This sort of “screening,” the ruling said, might have “prevented one woman from jumping into Robert Pickton’s car. Ainsi, si une femme se fait tuer, c’est parce qu’elle n’a pas assez eu de temps pour « gager » son client ??? Ainsi, la responsabilité de sa sécurité est encore sur ses épaules à elle ? À la place de viser les gens, les comportements et les discours qui permettent la violence sur les personnes prostituées, on va leur dire d’être « plus prudentes » ?

C’est dégueulasse, et pourtant ce ne sont pas des Conservateurs qui disent ça.

C’est pour ça que je suis encore pleine d’espoir. Parce que des aspects fondamentaux qui relient les féministes abolitionnistes et les pro-travail du sexe c’est la sécurité des femmes et des hommes ainsi que leur libre choix de faire partie de l’industrie. Et ce n’est pas ça que les conservateurs visent, mais ce n’est pas non plus ce que nous allons accomplir si nous nous cachons la tête dans le sable par rapport aux risques inhérents à une mentalité qui banalise l’utilisation et la marchandisation des corps.

Les Conservateurs ne sont pas nos alliés. Nos allié-e-s sont du côté des gens et des groupes qui visent à transformer les mentalités et les pratiques sociales. Mes allié-e-s sont du côté des gens qui veulent plus d’ouvertures et de possibilités pour les gens qui sont dans la prostitution. Je veux des programmes sociaux, un salaire minimum plus élevé, de l’intégration à l’emploi, de l’éducation à tous les niveaux, des garderies gratuites avec des horaires différents, des centres de repos et d’écoute, ainsi que des rencontres selon les besoins avec d’autres qui ont décidé de sortir de l’industrie mais aussi avec celles/ceux qui décident d’y rester et de s’organiser de manière autonome. Et ça, ça sera seulement possible si on continue a tisser des solidarités avec des allié-e-s objectives oui, mais qui visent à une transformation sociale, pas à un camouflage esthétique.

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« Vous êtes pô fines! » ou Comment dépolitiser le féminisme

by on Avr.12, 2014, under féminisme

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Depuis quelques jours nous voyons défiler devant nous, des fois avec malaise,une multiplicité de textes ayant des tons plus ou moins acérés au sein du pays de féministoblogfacebookqc. Eh ben j’en rajoute ^^

Tout d’abord j’aimerais dégager les 3 côtés de ce qui me semble être loin de la chicane de sacoche, de la gang de hyènes ou des filles mean et jalouses (oui oui, j’ai tout lu ça ces derniers jours), pour plutôt attirer votre attention sur le fait que toute cette histoire est en somme 3 manières différentes de s’adresser à la même problématique (très féministe merci!), particularisée dans une personne mais, et ceci est un lieu commun de toutes dans tous les textes, profondément et systématiquement ancré dans notre société. Théoriquement, émotivement, et par une lunette de lutte politique.

Cet espace est permis par le féminisme. Par ses tensions et ses contradiction, toutes ces femmes, donnant toutes ces réponses, posant toutes ces questions, et hurlant toute cette colère font partie du processus enrichissant le féminisme. Toutes les femmes de ces interactions ont en commun la volonté d’émancipation des femmes comme groupe et/ou comme individue. Jusque là rien de nouveau. Là ou ça devient intéressant (où la jalousie s’emballe, où les sacoches revolent, où les hyènes…euh font ce que les hyènes font (?)) c’est quand on voit que cet espace partagé par toutes ces féministes devient l’arène d’une toute autre lutte politique (théorique et émotive!).

Pendant que les fins analystes dépeignent ce qui se passe comme de l’Ultimate Feminist Championship et que certaines se sentent attaquées au plus profond de leurs implants mammaires, s’est ouvert un champ de bataille où des femmes ont décidé d’affronter leurs valeurs, leur théorisations et leurs modes d’actions. C’est un espace où les idées néolibérales et les idées radicales se croisent et, par la force des choses, se tapent sur la gueule. Il n’est nullement ici question de déterminer qui est meilleure féministe que qui. C’est une expérience intersectionnelle très concrète : dans un espace créé par le féminisme, des femmes qui  autrement n’auraient jamais croisé leurs idées, parce que n’ayant pas ou les mêmes réseaux, s’en sont donné à cœur joie. (D’ailleurs un gros bravo à jesuisfeministe.com. Ça a brassé pas mal et votre choix de tout publier ou diffuser a vraiment permis un espace étendu de discussions).

Ce choc entre les différents modes de luttes et différents moyens d’action est aussi fascinant que la vive réaction des gens, hommes et femmes confonduEs, qui se sont empressés de faire de leur empathie un bouclier contre cette méchanceté sans borne de pas fines qui se mettent en gang pour faire pleurer une pauvre petite fleur de 23 ans ( ???). Pourtant, prendre place, et profiter d’une tribune de personnalité publique c’est aussi avoir à assumer une responsabilité face à la défense ou à la diffusion de valeurs ou d’actions. D’un point de vue simplifié, on ne peut pas se faire porteuse d’idées ou symbole d’idéologie sans  également être prête à recevoir les critiques sous toutes formes qu’elles soient. Avoir assez de pouvoir et de visibilité pour créer du réel doit comporter sa part de responsabilité et sa part de critiques. Et une personne/symbole qui a assez d’influence sur le réel pour participer activement à définir publiquement ce qu’est une féministe socialement acceptable (pas confrontratrice) doit être en mesure d’assumer la charge émotive et politique qu’elle participe à produire par la même occasion.

S’il semble que la principale intéressée l’a compris, il semble aussi que la majorité de son fan club et quelques alliées ne s’empêchent pas de la considérer comme un petit objet cassant.

Au-delà du voyeurisme quand même laid qu’illustre cette interprétation il y a encore la question de la révolte des oppriméEs. Les groupes opprimés peuvent s’empowerer mais pas de manière à déranger le système patriarcal. Il n’y a pas si longtemps, un blogueur de gauche connu ordonnait aux féministes : « Vous voulez qu’on vous aime? Soyez aimable. ». Et c’est ce que certaines essayent de le faire. D’être aimable avec ceux et celles qui veulent un joli féminisme. Et quand d’autres crient, expliquent et confrontent, les gentilles expliquent que c’est comme ça qu’elle ont choisi d’agir et de changer les choses dans la société. En s’adaptant à l’hostilité du système. Pas étonnant que le débat ait pété. Personne ne parle le même langage parce que personne n’a les mêmes privilèges à défendre et ce qui est nuisible pour unes est totalement légitimé par d’autres. Toutes sont féministes. Certainement. Mais dans cet espace permis par leur féminisme en commun, elles débattent aussi d’autres forces qui sont en lien direct avec la célébrité, les médias mainstream, et la diffusion de valeurs néo-libérales.

Quand Marc-André Cyr réfère à Mathieu Bock-Côté comme à un Elvis Gratton, on comprend l’image et la critique politique. On ne l’accuse pas de « personnaliser le débat ». Il n’a pas besoin de parler de grands concepts ou de garder un ton poli. Il est un homme fâché qui s’exprime dans l’arène politique. Mais des femmes qui font du politique entre elles sans être d’accord et sans se flatter dans le sens du poil c’est dérangeant. Ça dérange parce que des femmes ça devrait soit être des BBF ou se tirer les cheveux. Ainsi, le stéréotype du niaisagedefillesquisebitchent a une utilité pratique de ne pas prendre les protagonistes au sérieux. On rabaisse des discussions politiques à un simple concours de « qui est la plus féministe que qui » (come on ! Ce truc là n’est plus un vrai enjeu depuis longtemps!) quand on se retrouve en fait devant : « criss ces modes d’actions-là font vraiment chier le travail politique que j’essaie de faire de mon côté » et/ou « ce que cette personne représente sur la place publique m’est douloureux ». Ces critiques s’adressent (je le rappelle au cas où on oublierait encore) à une personne en premier, mais aussi à n’importe quelle féministe qui se sent interpellée. Celles qui ont répondu sont des femmes en pleine possession de leurs moyens et de leur plumes. Des femmes qui possèdent une tribune publique, des fans et qui sont gentilles, donc qui plaisent bien au statu quo. Différentes forces sont en jeu : celle qui rabaisse les débats de féministes en triviales chicanes de filles, mais aussi, celle qui légitime automatiquement ce que les féministes mainstream disent, parce qu’elles ne heurtent pas le statu quo et font partie de la pensée dominante.

Ainsi, quand les féministes qui plaisent au statu quo répondent à des critiques, elles « ont raison », sont « courageuses », et seront applaudies. Mais quand une femme sans tribune vomit sa colère et sa douleur on lui reproche immédiatement de « faire une bonne critique mais de ne pas avoir le bon ton ». Une féministe bien connue parlait de la colère des oppriméEs et j’ai beaucoup pensé à elle en voyant comment les féministes qui plaisent au statu quo et leurs fans ont immédiatement rejeté la critique émotive de la première lettre. Ainsi, pour celles qui ne sont pas en position de pouvoir, il leur faut obéir à des règles bien précises pour avoir le droit de critiquer ou d’être émotives. Sinon leur critique n’est pas légitimée par la pensée dominante. Sinon, leur pensée politique est complètement évacuée pour ne pointer que la forme. C’est des dynamiques bien connues de celles et ceux qui réfléchissent sur les rapports de domination et d’oppression, mais il est aussi bien connu que des fois l’émotivité est la seule manière qu’il reste pour s’exprimer pour des gens qui n’ont pas le pouvoir de créer le réel.

C’est pourquoi, personnellement, ça me heurte quand on reproche à unE non-dominantEs d’être en colère et de mal s’exprimer. On a pas toutes accès à des tribunes publiques qui permettent d’évacuer, d’influencer, et de rester gentille. Des fois quand nos expériences sont invisibilisées, la colère sort. Délégitimer la colère de quelqu’un parce que le politique qui est exprimé ne nous plaît pas, c’est laid.

Heureusement, le féminisme est un espace où des femmes sans pouvoir, et normalement sans voix, peuvent encore confronter politiquement des femmes avec du pouvoir. Et si je comprends qu’émotionnellement tous ces échanges ont pu/peuvent être épuisants et fâchants pour les participantes, je suis vraiment heureuse et fière de constater que parce que nous nous revendiquons toutes du féminisme, nous acceptons d’ouvrir des espaces de débat et de prendre nos opposantes au sérieux. Dire que le féminisme est parcouru de contradictions et que les débats sont permis est un fait connu que nous ânonnons une fois de temps en temps tel un mantra, mais vivre des moments ou des clash théoriques/politiques/émotionnels sont permis grâce au fait que toutes ces femmes sont féministes rend cela très concret.

La pensée féministe est donc encore un espace privilégié où les dominantes et les non-dominantes peuvent s’affronter et débattre. Ce n’est pas parfait et exempt de douleur mais ça existe et c’est précieux. Si nous pouvions continuer à nourrir cet espace oui par des débats, mais surtout en refusant les étiquettes de chicanes de sacoches, de méchantes jalouses et de titesaffairesquiontdelapeineparcequedautresnesontpasdaccord, nous, féministes de tous horizons, serons encore longtemps en mesure de rendre visible ce qui ne l’est pas et de confronter l’ordre établi de toutes les manières qui nous semblent bonnes. Le féminisme est politique, nos réflexions aussi. Ne les laissons pas être dévaluées.

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