La Tomate noire

Débats

FUCA – historique et compte-rendu critique d’un groupe militant du Printemps 2015

by on Août.23, 2016, under Archives, Débats, féminisme

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C’est pour des raisons de mémoire et d’histoire que je tenais à relater ce qui s’est passé durant l’existence connue du groupe FUCA, durant ce qu’on appelle le Printemps 2015. J’étais gréviste en 2012. J’étais gréviste et j’étais, je suis encore, féministe. Je m’activais entre autres au Comité femmes GGI, ce grand comité mobilisation, non-mixte et décentralisé qui a duré aussi longtemps que la grève elle-même. Les féministes grévistes, écoeurées et enragées par la secondarisation des enjeux féministe de la hausse des frais, par l’invisibilisation de leur travail par leurs camarades grévistes et par le sexisme suintant de toute part dans leurs propres milieux d’implication, ont décidé de se regrouper pour mener à bien des projets précis (manifestes, pastiches, manifs, actions de perturbation, sabotage…). Me rappelant très bien avoir passé une grande partie de ma grève de 2012 avec des femmes et ayant noué une partie importante de mes alliances féministes durables à ce moment, j’ai été profondément choquée de lire dans un média de masse, de la bouche même de militantes du Printemps 2015, que les femmes « étaient souvent invisibles en 2012, reléguées dans des rôles de soutien ». Aussi, sachant très bien que les comptes-rendus du Printemps 2015 ne compteraient pas les activités que les femmes ont organisées de manière autonome, il me semblait important de garder des traces autres qu’un groupe facebook et quelques tracts. Ainsi, ce texte existe, car, encore une fois, si les femmes n’écrivent pas et n’interprètent pas leur propre histoire, elles sont vouées à se faire oublier et les femmes qui les suivront auront l’impression de réinventer la roue et ne pourront pas bénéficier des connaissances et des expériences des féministes qui les ont précédées. J’ajoute que ce compte-rendu est basé sur mes souvenirs et des informations que j’ai trouvées sur le groupe fb et qu’il peut être incomplet. J’invite toutes celles qui voudraient ajouter des informations ou partager leurs interprétations à le faire en commentaire ou dans tout espace qu’elles trouveront pertinent.

L’histoire de FUCA pourrait se séparer en trois grands moments. Ils ne sont pas séparés par des murs étanches et bien que j’ai ma préférence personnelle, ultimement, aucune phase n’est meilleure qu’une autre. Elles sont, au contraire, très représentatives du mouvement féministe qui a voulu s’impliquer durant le printemps.

3 moments :
1 – Création du groupe, FB et premières réunions: définitions et discussions
2 – Comité mob et actions
3 – Élargissement intersectionnel et maintien de la grève

1 – Création du groupe, FB et premières réunions: définitions et discussions

En décembre 2014, soit après le début du groupe fb large qui s’est formé pour aider à la mobilisation et à la diffusion d’information concernant le Printemps 2015, une femme a pris l’initiative de former un groupe facebook non-mixte pour les femmes intéressées. Il a tout d’abord été compris comme un comité femmes du Printemps 2015. Au début, ce groupe fb n’était pas fixé sur quelle non-mixité les femmes voulaient adopter. Il n’était pas clair non plus s’il s’adressait seulement aux Montréalaises ou si, profitant d’un espace virtuel, il devait ratisser plus large dans ses invitations. Une première réunion a rapidement été organisée, elle a eu lieu le 5 janvier 2015 à l’UQAM. Dès l’annonce de la réunion, des femmes racisées ont réagi en s’ouvrant sur leur vécu de 2012. Elles écrivaient trouver l’idée d’un comité femmes pour Printemps 2015 intéressante, mais voulaient ouvrir la discussion à propos de la place pour les femmes racisées et des luttes antiracistes et anticolonialistes aux sein de nos mouvements. Il semble que les femmes qui voulaient aller à la réunion étaient ouvertes à ces discussions, mais il semble également que ce sujet n’est pas ressortit avec beaucoup de force durant la rencontre. Des femmes racisées ont formé un sous-comité en début février.

La toute première réunion des femmes intéressées a eu une grande popularité avec plus d’une quarantaine de participantes. Elles ont surtout essayé de définir quels étaient les principes de base du Comité femmes -de Montréal- Printemps 2015 et son mode de fonctionnement. Une deuxième rencontre a eu lieu 2 semaines plus tard. Entre les 2, les femmes ont surtout eu un souci de décentraliser l’accès des réunions des espaces étudiants pour pouvoir inclure plus de travailleuses qui n’étudient pas. Les décisions sur les lieux et les heures étaient prises en groupe étant donné la compréhension des femmes de la portée inclusive de ces décisions. Une adresse courriel a été créée ainsi qu’une mailing list. Encore dans un souci d’inclusivité, au fil du temps quelques tentatives ont été faites de demander au Comité service de garde Printemps 2015 d’aider pour que les mères puissent venir avec leurs enfants aux réunions. Malheureusement un manque de communication a rendu difficile cette collaboration et que ce soit par des membres du comité service de garde ou par les membres de FUCA elles-mêmes, il me semble qu’aucun enfant ne s’est fait garder pendant une réunion.

Parallèlement à ces réunions, se passent aussi d’autres préparations pour le printemps à venir et la volonté du Comité femmes Printemps 2015 de se dissocier de l’organisation large du Printemps 2015 pour être totalement autonome grandissait. Cette volonté d’autonomie est restée très vive durant toute l’existence du groupe. Les femmes présentes à la deuxième réunion ont alors décidé de changer le nom du groupe pour Femmes* unies contre l’austérité ainsi que d’écrire une lettre pour expliquer leur dissociation [1]. Les femmes se sentaient liées au Comité Printemps 2015 (CP2015), mais en même temps, elles n’avaient pas envie d’être récupérées ou de se faire donner des mandats par des personnes ou des comités extérieur-e-s. Il y avait de l’inquiétude et de l’agacement de constater que le manque de structure dans la préparation du printemps à venir faisait que c’était les personnes avec le plus d’expérience militante et le plus de crédit social qui prenaient toute la place au détriment des gens qui ne venaient pas des mêmes réseaux ou n’étaient pas aussi connu-e-s. Lors de la troisième réunion, il a été décidé d’aller à la première assemblée publique de Printemps 2015 en groupe. Lors de la deuxième assemblée publique de Printemps 2015, à la fin mars, aucune femme qui s’impliquait activement dans FUCA n’a voulu y aller pour parler du groupe, de la mobilisation ou des activités de celui-ci. Les participantes n’avaient ni l’intérêt ni le temps.

Par ailleurs, la définition de « femmes » (avec ou sans astérisques) amenait des questionnements pour plusieurs. Il semblait évident pour certaines qu’il fallait définir ce concept pour définir la non-mixité du groupe, mais les différences d’interprétations et d’éducation sur le sujet amenaient des discussions qui semblaient s’embourber, plus que d’éclairer une solution définitive. Pour d’autres, il était suffisant que les femmes qui se reconnaîtraient dans le mot « femme » se sentent incluses en réunion et dans les actions. Il y avait une tension entre la volonté d’inclure toutes les femmes partout, tout le temps, et un pragmatisme qui faisait que les femmes savaient très bien qu’elles ne pourraient pas trouver de définition aussi englobante en consensus. Des femmes trans se sont exprimées sur le sujet et ces avis et propositions ont été beaucoup plus éclairants que toutes les contorsions intellectuelles que les femmes cis ont pu avoir. Finalement, l’astérisque est tombé et après une décision prise en réunion de début mars, le groupe a adopté le nom qu’il allait garder jusqu’à la fin : Femmes unies contre l’austérité (FUCA)

2 – Comité mob et actions

À partir de fin février, FUCA a été plus orienté vers l’organisation d’actions que dans l’établissement d’une structure ou de définitions fixes. Les femmes présentes en réunions avaient envie d’organiser des actions et elles arrivaient avec des idées à partager avec les autres. Toutes les participantes étaient très motivées et sur la même longueur d’onde.

Elles ont été à la manifestation du 8 mars organisée par Femmes de diverses origines où celles-ci leur ont demandé de prendre la parole. Les femmes de FUCA avaient leur toute première bannière avec elles, bannière qu’elles ont ressortie tout au long du printemps.

Elles ont organisé une manif-action contre le Salon de la femme de Montréal [belles photos ici] où elles se sont bien amusées à courir partout dans le Centre des congrès accompagnés des gardes de sécurité et où ceux-ci ont fait fermer les portes du Salon pendant quelques minutes pour ne pas qu’elles y entrent. N’empêche, elles ont fait passer leur message contre « Cet « événement national qui attire le consommateur no1 dans le monde – les femmes ! » [qui] est non seulement catalyseur d’une insécurité perpétuelle, mais le lieu d’une exploitation économique spécifique aux femmes qui nous permet de croire qu’il s’agit du leurre idéal pour nous distraire de notre lutte contre l’austérité. » et leur dénonciation de « ce cirque capitaliste qui profite des standards de beauté patriarcaux pour vendre aux femmes une panoplie de « solutions » à un problème fictif aux conséquences bien réelles ». Elles ont donné des « sacs à surprise », qui contenaient des bonbons et des faits chiffrés sur l’austérité touchant spécifiquement les femmes à des visiteuses qui venaient au Salon, ont déclamé un discours et sont reparties d’aussi joyeuse humeur qu’elles étaient arrivées.

Elles ont aussi organisé une manifestation contre la brutalité policière le 15 mars, Journée internationale contre la brutalité policière [photos et discussions ici]. Elles avaient un triple intérêt à organiser cette manif. Il y avait un agresseur dénoncé à l’intérieur du COBP et il semble qu’à l’époque l’organisation ne voulait pas reconnaître la dénonciation et que la survivante vivait de l’exclusion étant donné cette situation. Les organisatrices voulaient aussi souligner la spécificité des violences policières qui touchent les femmes par une manif mixte. Et finalement, elles voulaient participer à la réappropriation de cette journée et sa décentralisation. En effet, depuis des années le COBP est la seule organisation qui prend l’initiative d’organiser quelque chose le 15 mars et les dernières années avaient vu de plus en plus de répression envers cette manifestation et une désaffectation populaire d’une activité que plusieurs personnes ne trouvaient pas sécuritaire à cause de la fixation de la police à vouloir punir violemment le COBP seulement pour exister. Des femmes de FUCA ont donc voulu faire une activité ouverte au ton familial en même temps que la manif du COBP pour diviser les flics autant que pour attirer des gens qui de toute façon n’allaient plus à la manif du COBP. Étonnamment, la réaction contre cette activité a été extrêmement forte à l’intérieur même de la gauche radicale : « traîtrise », « sabotage » et autres insultes (j’ai moi-même entendu des trucs pas mal sexistes et/ou haineux) ont été proférés contre les organisatrices et contre la survivante concernée. Plein de gens ont fait de la contre-mobilisation active, ce que je n’aurais pas cru possible auparavant. Néanmoins, les gens ont marché [compte-rendu ici] et les organisatrices ont eu des félicitations et des remerciements de la part de gens qui n’allaient plus en manif le 15 mars depuis longtemps. Ce succès du 15 mars 2015 a été invisibilisé et encore aujourd’hui plein de gens « oublient » que les féministes et leurs alliés ont été capables de marcher cette journée-là. Je trouve donc doublement important de mentionner ce succès des FUCA.

Elles sont allées à la radio de CKUT pour parler du printemps et de leurs activités, ont montré une présence à la manifestation anti-PEGIDA de mars et ont aussi commencé a vouloir préparer des ateliers. Le premier, sur le sujet des femmes et de l’austérité, devant avoir lieu pendant la grève étudiante. Ainsi, les réunions continuaient et les priorisations des FUCA entrecroisaient celles de la grève étudiante. Malgré toute la bonne volonté d’inclusion des femmes qui avaient fondé le groupe et s’y investissaient, il était évident que les travailleuses qui n’étudiaient pas y étaient rares. Même si quelques travailleuses faisaient partie du noyau dur de FUCA depuis le tout début, ce groupe, comme tout le reste des groupes formés pour le Printemps 2015, était intimement lié avec la situation étudiante et la grève étudiante.

3 – Élargissement intersectionnel et maintien de la grève

Un peu avant le début de la grève étudiante, qui a commencé la dernière semaine de mars 2015, FUCA est entré dans sa troisième phase. C’est aussi à partir de ce moment où des féministes de l’association étudiante de Concordia « Women’s Studies & Sexuality Studies Student » (WSSA), l’ont le plus investie.

Pendant la première semaine de grève étudiante, les FUCA ont organisé un « brunch féministe » sur le thème de l’austérité et de l’intersectionnalité. Plus qu’un atelier, l’activité se voulait une discussion où toutes les personnes participantes pouvaient s’exprimer sur leur réalité et leurs réflexions afin de construire une trame commune de la violence de l’austérité dans sa spécificité touchant les femmes. L’activité était mixte et les gens étaient invité-e-s à utiliser du matériel d’art mis à leur disposition par les organisatrices. Une personne de la radio de CKUT est venue enregistrer la parole des gens qui le souhaitaient. Le brunch intersectionnel a été un grand succès avec une participation d’une trentaine de personnes. Il a aussi été un succès, car c’est probablement l’activité qui a attiré le plus de gens différents sur une aussi grosse échelle. Les discussions s’y passaient aussi bien en anglais qu’en français de manière très fluide, ce qui n’arrivait pas en réunion même s’il y avait des anglophones. Il y avait des femmes de couleur, des femmes trans, des travailleuses non étudiantes. Même au niveau des étudiantes, il y a eu une grande diversité de disciplines : étudiantes en médecine et sociologie participaient aux mêmes discussions.

La suite de FUCA se confond avec le maintien de la grève étudiante en plusieurs endroits, particulièrement à Concordia et à l’UQAM. Plusieurs étudiantes qui étaient là depuis le début du groupe ont fait le choix de plutôt se concentrer sur le maintien de la grève sur leur campus, surtout les étudiantes de l’UQAM, qui avaient leur propre lutte à mener contre la violence et les expulsions, et ont désaffecté les réunions d’organisation. Au contraire, les étudiantes de Concordia ont impliqué FUCA dans le maintien de leur grève et plusieurs femmes de FUCA ont été solidaires des étudiantes en participant à leurs actions, à leurs levées de cours, blocage et occupation ainsi qu’en diffusant leurs écrits.

À partir de fin avril, il était difficile de se réunir. Pour certaines le temps et l’énergie étaient pris par le maintien de la grève, pour d’autres, par la préparation de la grève du 1er mai dans leur groupe ou leur organisme. À partir de fin mai, il n’y avait plus de réunions et la page du groupe fb n’était utilisée que comme outil de réseautage et de diffusion pour les différentes personnes qui y étaient. Des femmes ont tenté de faire revivre le groupe à l’automne 2015 en organisant une réunion, mais je n’en sais pas plus.

Évidemment, à part FUCA, les féministes et leurs alliés ont été actifs-ves dans plein d’espaces et de situations; des groupes de femmes, des syndicats, des associations étudiantes, des collectifs et des groupes ad hoc ont organisé plusieurs d’activités à thématique féministe partant de la création de bannières au forum de réflexion, en passant par des ateliers sur le bien-être, des journées de care, des conférences, des manifs (mixtes et non-mixtes) et une escouade féministe. Le groupe FB et la mailing list de FUCA ont donc été des occasions renouvelées de réseautage pour les femmes intéressées à sortir de leurs cercles immédiats.

CONCLUSION CRITIQUE

Avec le recul, il me semble évident que malgré les tentatives des femmes de FUCA d’élargir le groupe a plus de femmes travailleuses, le groupe était intimement lié aux étudiantes et à l’énergie qu’elles avaient à mettre dans la mobilisation du printemps. Même si une partie des membres assidues n’étaient pas des étudiantes, ce sont les priorités et le langage de ces dernières qui ont primé sur le reste. La première phase et la dernière en sont les démonstrations les plus évidentes.

Au tout début, la priorité des participantes à été de se structurer et de se définir et elles l’ont fait à la manière d’étudiantes habituées à leurs structures (code morin et assemblée générale) et leur langage (théories féministes et anti-oppressives). Ce qui, déjà en commençant, mettait la table pour une inclusivité assez exclusive. Évidemment, je ne peux pas jeter la pierre aux personnes, qui se sont déplacées et qui ont participé à ces premières rencontres, pour avoir voulu s’organiser sur des bases communes. Après tout, ce problème revient dans tous nos groupes : en formant des groupes avec les gens qui se pointent en rencontre on peut difficilement penser à ceux/celles qui ne se pointent pas… et essayer de penser à ceux/celles qui ne se pointent pas, n’est ce pas nous placer en position paternaliste et faussement bienveillante vis à vis ces personnes? Il semble qu’il n’y ait pas de réponse idéale. Par contre, encore une fois, de constater que l’intention féministe et anti-oppressive se manifeste, par réflexe, dans une longue liste d’épicerie plutôt que dans des gestes concrets (mobiliser dans des lieux de travail non-étudiants, faire de la mob hors de nos zones géographiques de confort, traduire notre matériel dans plusieurs langues…) me fait penser que c’est de nos réflexes que nous devrions nous débarrasser.

Dire sur une feuille de papier qu’on est anticolonialistes me semble bien (et la moindre des choses!), essayer de faire des liens avec des groupes de femmes autochtones et voir comment nous pouvons être leurs complices dans leurs luttes et explorer la possibilité de monter des projets ensemble me semble beaucoup mieux (sinon, est-ce qu’on est vraiment anticolonialistes ou on essaye juste de se donner bonne conscience?). Surtout qu’il y a toujours un risque de s’éterniser dans la théorisation et dans l’adoption de valeurs de principes…pendant ce temps on s’éternise en dehors de l’action, en dehors de l’éducation et en dehors de la construction réelle de liens de solidarité durables. Sur ce sujet, l’influence des femmes de WSSA, s’ajoutant à celle de toutes les autres femmes qui ne venaient pas du milieu militant blanc-francophone a été un influx important pour réfléchir et s’activer de manière intersectionnelle. Peut-être que sortir des milieux blanc-franco-mouvement étudiant pour bâtir des solidarités est une piste de solution valable.

Pendant le brunch intersectionnel, une femme racontait qu’en tant que non-étudiante, le langage intellectuel la rebutait, car il plaçait celles qui le maîtrisait en position de pouvoir vis-à-vis elle. En tant que travailleuse de couleur anglophone, elle avait partagé son vécu de l’austérité, mais ajoutait avec raison que si nous voulions vraiment nous attaquer à la violence de manière intersectionnelle, il fallait également regarder en face cette situation qui hiérarchise les féministes universitaires face à toutes les autres femmes et qui les autorise, par l’autorité académique et leur connaissance des termes autorisés, à parler de/pour les autres femmes. En rebondissant sur cette idée, j’ai repensé à ces discussions sur la définition du mot « femme ». J’ai eu l’impression que les femmes cis se perdaient en conjonctures pendant qu’il aurait peut-être été plus simple, plus inclusif et moins théorisant de demander dès le début aux femmes trans présentes dans le groupe -universitaires et non-universitaires – « avez-vous envie de partager quels sont les pièges à éviter/quels sont les incontournables pour une définition transinclusive? » et de se baser là dessus pour avoir des discussions au lieu de l’ordre l’inverse. Même chose pour les femmes racisées, il me semble que les féministes blanches n’ont jamais demandé aux féministes racisées comment il pourrait y avoir construction de projets communs, comment le groupe pourrait rendre active et réelle l’idée antiraciste qui avait été décidée sur papier. Des féministes de couleur sont venues en réunion et les FUCA ont été actives avec des femmes racisées pour la manif du 8 mars, parce qu’elle était organisée par Femmes de diverses origines, mais j’ai l’impression qu’à part l’activité de brunch intersectionnel, il n’y a eu aucune réelle réflexion qui portait à l’action et à l’autocritique sur ce sujet précis.

Par contre, le fait que ces critiques et ces réflexions aient pu ressortir et s’exprimer en toute liberté dénote du travail des femmes de FUCA pour former des espaces plus égalitaires et moins hiérarchiques. En faisant un travail actif pour se dissocier du poids de la hiérarchie et de l’autorité invisible des vedettes militantes du CP2015, elles ont établi les bases critiques nécessaires à la formation de ces espaces et à la volonté de nouer de nouvelles solidarités. Ce n’était pas parfait, mais c’était une expérience très enrichissante où la majorité des femmes que j’ai vues en réunion et dans les activités ont participé activement aux réflexions, aux plans d’action et aux prises de tâches. Il y avait un souci du step back chez les militantes qui avaient plus d’expérience et chez celles qui sont plus à l’aise de s’exprimer en groupe. Il y avait une envie sincère de diffuser le savoir, les techniques et de laisser la chance à celles qui n’avaient pas ces expériences de faire des discours, des affiches ou d’organiser des réunions. C’était extraordinaire de constater que nous prenions le temps de diffuser ces savoirs et ces techniques parce que les femmes considéraient que ça faisait partie de la tâche en elle-même. En même temps que je constatais une spécialisation des tâches à l’intérieur du CP2015, qui faisait que les mêmes personnes non-élues finissaient par devenir les spécialistes des médias ou de la mobilisation, je constatais également que les femmes de FUCA refusaient ce genre de concentration du savoir et du pouvoir. Nous ne considérions pas que c’était plus long de partager ce pouvoir, nous considérions que c’était le temps normal à prendre. Et ça nous rendait collectivement plus fortes et tissait des liens de solidarité très serrés les unes avec les autres. Nous n’étions pas des amies, même si certaines ont pu le devenir, nous étions des camarades en lutte travaillant sur des projets communs de manière antiautoritaire et anti-hiérarchique, donc de manière féministe. Là-dessus, FUCA a été un succès fulgurant.

Par rapport à la tension action vs théorisation : si la phase 1 n’a pas directement mené à l’action, il ne faut pas oublier que les phases 2 et 3 baignaient constamment dans l’action. Par contre, je ne suis pas sûre que la période de théorisation et de mise en place d’une structure (qui n’a jamais abouti ou été utilisée) de la phase 1 a été nécessaire aux 2 autres moments. Je pense même que nous avons perdu des participantes qui avaient envie de faire quelque chose de plus actif et qui trouvaient ardu de parler de comités et de sous-comités ou qui avaient de la difficulté à suivre la valse des amendements et des sous-amendements. Ce qui me fait dire que se sont deux processus qui auraient pu être menés par 2 groupes différents ou parallèles. À un certain moment, il n’y avait plus 40 personnes en réunion, mais plutôt une douzaine et la dynamique a complètement changé quand des femmes sont arrivées avec des idées précises d’actions à faire. Plus que le fait d’avoir des réunions moins populeuses (j’ai vu des réunions de plusieurs dizaines de féministes durant la grève de 2012), je suis sûre que c’est le fait d’arriver avec des idées précises d’actions qui a changé la dynamique. Certaines personnes qui étaient là depuis le tout début ont pu être un peu décontenancées de constater que le travail commencé n’allait pas être terminé (élaboration d’une charte et d’une structure), mais plus le printemps arrivait – et il arrivait vite – plus il y avait un consensus à se définir dans l’action. À ce moment, FUCA était l’équivalent d’un comité de mobilisation ouvert à toutes les femmes. Il était aussi inclusif que les femmes des toutes premières réunions l’avaient imaginé, mais les femmes qui ne s’y retrouvaient que le temps d’une action ou de quelques réunions n’en savaient rien. Elles étaient là parce qu’elles voulaient que ça bouge et cherchaient d’autres femmes avec qui s’activer. Elles se sont trouvées.

Finalement, dans les 3 moments de FUCA j’ai reconnu le mouvement féministe montréalais dans toute sa complexité, sa colère et sa créativité. Quelle que soit la phase, les discussions et les actions reflétaient les préoccupations d’un mouvement large. Les idées d’anti-hiérarchie et d’inclusivité étaient au centre des pratiques et tout le monde venait en réunion en voulant lutter contre l’austérité telle que soulignée dans le vécu des femmes. Ces points de rencontre ont été constitutifs de comment le groupe a pensé ses actions et s’organisait. Ces apprentissages et ses mises en pratique nous ont fait nouer des liens que nous n’oublierons pas de sitôt et nous ont donnés des connaissances que nous pourrons transmettre à notre tour.

[1]
Cette lettre est écrite suite aux réunions de Femmes* unies contre l’austérité.

Notre comité, appelé à la base Comité Femmes Printemps 2015, a officiellement biffé les termes « Printemps 2015 » de son nom et ce n’est pas un hasard. Près de cinquante femmes se sont présentées à la première réunion et déjà, ça s’est confirmé : tant par désir d’indépendance (le refus de se faire dire quoi faire ou se faire donner des mandats) que pour exprimer clairement le malaise ressenti par des militantes lors des rencontres Printemps 2015. Cette distanciation ne se veut pas une marque de confrontation, mais une volonté de se créer un espace de lutte qui nous représente et nous appartient. Nous serons dans la rue avec vous contre l’austérité et la logique extractiviste; nous avons tout de même quelques critiques à formuler au sujet des instances de Printemps 2015.

D’abord, la première critique entendue lors de nos réunions concerne le noyau militant des comités Printemps 2015, quels que soient ces comités. En effet, il semble que certaines personnes monopolisent l’espace et la prise de décision invisible au sein de Printemps 2015. Cet exécutif invisible a une posture intimidante à l’égard des nouvelles personnes qui désirent s’impliquer, et manifeste une certaine impatience à leur égard. Nous comprenons l’urgence d’agir, mais au détriment de quoi et surtout de qui? Que faites-vous des personnes timides, nouvelles dans les milieux militants, et de toutes celles vivant une oppression systémique et quotidienne?

De plus, plusieurs militantes ont eu l’impression d’avoir carrément manqué le bateau de printemps 2015, et ce dans diverses réunions. Et nous avons entendu de la part même des personnes de l’exécutif invisible des commentaires en ce sens, ou décrédibilisants à leur endroit. Par exemple : « On n’a pas le temps d’expliquer à chaque fois » et « on est tannés des gens qui viennent juste pour regarder ». Bref, un malaise s’est ressenti chez les militantes.

Nous critiquons aussi que les autres luttes aient été mises de côté au nom de la lutte contre l’austérité et la logique extractiviste. Sous la base d’une lutte qui rejoint beaucoup de personnes ont été mises de côtés les luttes moins populaires. L’intersectionnalité des luttes est une pratique à laquelle il faut réfléchir, qui demande des effets mais elle est essentielle.

Une autre problématique soulevée lors des réunions concerne le Comité Large, qui semble être une instance très masculine. Les hommes y prennent effectivement plus de place, en termes d’initiatives et de prises de parole, au détriment d’autres personnes moins privilégiées. Au sein du Comité large, notamment, les interventions verbales sont très majoritairement faites par des hommes. Manifestement, les personnes qui ne sont pas des hommes cisgenres n’étaient pas aussi à l’aise d’intervenir.

Finalement, étant donné que les Comités Printemps 2015 reproduisent des rapports de domination contre lesquels nous nous battons quotidiennement, la création d’un espace de lutte propre était éminemment nécessaire pour les femmes*. Un espace non-mixte s’imposait dans l’optique de lutter sur la base d’une oppression commune.

Féministes tant qu’il le faudra. La lutte sera féministe ou ne sera pas.

Louves enragées

* toute personne assignée comme et/ou s’identifiant comme femme

Autres écrits sur le Printemps 2015:

Leçons de Printemps 2015 : Éviter les pièges cet automne

https://canadiandimension.com/articles/view/spring-2015-anti-austerity-movement-in-quebec-a-critical-perspective

https://printemps2015.noblogs.org/

http://www.pressegauche.org/spip.php?article25115

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Le premier ministre agressé! (Et qu’est-ce qu’on s’en fout)

by on Juin.17, 2016, under Débats, Général

Le 16 juin dernier, le Collectif Carré Rose et Fierté Montréal ont invité Philippe Couillard et Denis Coderre à la vigile organisée en mémoire des victimes de la tuerie d’Orlando. L’évènement a attiré les politicien-ne-s comme le miel attire les mouches : Christine Saint-Pierre, Françoise David, Agnès Maltais, Martin Coiteux et Jean-François Lisée, entre autres, étaient également sur les lieux[1]. Ironiquement, malgré la présence de toute cette Cour, l’évènement prétendait être, selon sa page Facebook, « sans partisannerie ». Des discours formatés ont suivi les discours fades, et bien que je n’aime pas vraiment les minutes de silence, j’ai bien apprécié notre moment collectif de recueillement d’hier, car excluant les prises de paroles de quelques intervenant-e-s pertinent-e-s, ce fut un des rares temps de la soirée qui fut relativement exempt de récupération.

J’ai vécu la même frustration que plusieurs autres : l’impression que ma douleur et mon insécurité en tant que personne queer ont été instrumentalisées par non seulement des politicien-ne-s, mais aussi par certain-e-s membres de Fierté Montréal et du Collectif Carré Rose, qui frétillaient comme des carpes asiatiques devant leurs allié-e-s du gouvernement et qui étaient tellement content-e-s de terminer leur soirée à réseauter au National.

Cette vigile m’a aussi rappelé à quel point le Village était un endroit conservateur, où toute aspérité « fait honte » à la « communauté LGBT[2] », quoique « communauté LGGG » soit peut-être un terme plus adéquat. En réponse à l’homonormativité appréhendée, des personnes LGBTQIA+ et leurs allié-e-s, hier, ont formé un P!nk Bloc en solidarité avec les victimes du massacre d’Orlando. Ensemble, illes ont crié des slogans, hué les discours de Denis Coderre, Mélanie Joly et  de Philippe Couillard. E… T…, l’un d’eux, et qui avait été invité à prendre la parole auparavant[3], a alors commis un crime de lèse-majesté presqu’aussi grave que l’attentat de Baines envers Pauline Marois (que dis-je, plus grave encore) : il a lancé une boulette de papier en pleine poitrine du Premier ministre en appelant à la révolution (en langue espagnole).

L’arrestation brutale d’E… est un deuxième cas de répression violente et politique visant une personne trans en seulement deux jours et dans le même quartier[4]. E… a été rapidement transporté à l’écart, alors que les politicien-ne-s, la panique au visage, évacuaient la scène. Quelles conséquences absurdes atterriront sur les épaules d’E…? Je ne sais pas, mais ce serait étonnant que le gouvernement veuille enterrer l’affaire : le symbole d’un geste impuni pourrait nuire à des années d’efforts en matière de terreur répressive. L’État fonctionne ainsi, il lui faut bien préserver son image.

Plus d’amour, mais pas pour tout le monde

anonyme

Des exemples de propos transphobes et racistes dirigés contre le jeune homme. Publiés aujourd’hui.

Ce qui me déçoit le plus, ce sont cependant cette légion majoritairement formée d’hommes blancs cisgenres aisés qui noient, depuis hier soir, la page Facebook d’E… de messages de haine. Jamais je n’ai vu tant de faux-culs harceler un membre de leur propre communauté. Il faut spécifier que tout a commencé sur les lieux de la vigile elle-même, alors que Steve Foster, Président de la Chambre du Commerce LBGT du Québec, s’est mis à insulter le P!nk Bloc, arguant que celui-ci ne méritait pas d’être écouté, ni d’avoir une visibilité quelconque. Un homme se serait aussi vanté devant plusieurs témoins d’être raciste et fier de l’être. Dans ce contexte, la condamnation non seulement de l’islamophobie, mais plus spécifiquement de l’homonationalisme, voire du capitalisme rose était plus que nécessaire.

Des membres d’une organisation d’extrême-droite, la Meute, et incluant leur chef suprême autoproclamé, Éric Venne, étaient présents lors du rassemblement. Mais cela ne semble pas avoir inquiété les mêmes leaders « LGBT », dont la plupart n’ont pas soufflé mot sur le sujet. Ces gens-là ont clairement l’homonormativité à la bonne place: illes condamnent hypocritement le racisme, mais tolèrent les racistes et pleurent à la mort devant la moindre critique. Notez par ailleurs que si la page facebook d’E… est devenue un défouloir pour LGB cissexistes (et racistes), aucune page d’extrême-droite québécoise ne semble accorder la moindre importance aux hormones d’E… . La fachosphère, hier, s’est montrée bien moins pressée à lancer des insultes transphobes que beaucoup de membres de notre chère communauté.

Je suis déçu par l’ampleur de la réaction mais pas tant surpris par son existence : lors des Outgames de Montréal, en 2006, les organisateurs/trices n’avaient eu aucun scrupule à chasser les itinérant-e-s du Carré Viger afin d’installer leurs structures festives et leurs clôtures. Les groupes queers de gauche, à l’époque, n’avaient pas tellement apprécié, surtout qu’un nombre appréciable d’itinérant-e-s sont LGBTQIA+. Les organisateurs/trices de la Parade de 2007 avaient par la sutie été confronté-e-s par certains groupes queers et beaucoup avaient très mal reçu la critique. Il ne faut pas vraiment attendre de soutien de gens qui ne comprennent pas ce en quoi consiste l’intersectionalité, et dont les actes de solidarité ne ruissellent jamais jusqu’en bas de la pyramide sociale.

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À la Parade de la Fierté, en 2007.

Couverture médiatique

À Radio-Canada, on nage en plein délire. Alain Gravel répète à plusieurs reprises : « S’il avait été armé, E… T…, ça aurait été fatal![5] » et compare l’incident avec la tentative d’assassinat de Mme Marois. François Dubé répond : « Ça aurait pu être un autre évènement, avec beaucoup de personnes blessées et décédées. […] Est-ce qu’il a été fouillé, vérifié avant son allocution? ». Les flics auraient certainement pu lui confisquer, en effet, sa dangereuse arme blanche, avec laquelle E… a passé tout près d’infliger au Premier ministre un profond paper cut juste au-dessous de l’ongle du petit doigt. Blessure mortelle, s’il en est une. La Presse et les médias de Quebecor ne sont pas en reste dans leurs analyses fumeuses : Philippe Tesceira-Lessard, en urgence, écrit un article sur E… à partir de Google : il le décrit comme un esprit « perturbé ». Gabrielle Duchaine, toujours de La Presse, le qualifie simplement de « jeune agresseur ». Les articles du Journal de Montréal, devant ces absurdités, semblent presque nuancés.

Conclusion

La plupart des leaders « crédibles » de la communauté LGBTQIA+, c’est-à-dire des hommes gays cisgenres médiatisés, ont déchiré leur chemise avec vigueur devant cet acte d’agression apparemment assimilable en puissance au génocide yazidi. Le journal Le Métro, avec qui E… a collaboré brièvement, a fait amende honorable ce matin, affirmant que c’est pour collaborer avec la police qu’il n’a pas retiré ses textes! Moi, je pense que tout ce que le P!nk bloc a fait, hier soir, a contribué à briser un peu la platitude de cette messe aseptisée. Et E…, en s’attaquant courageusement à un homme qui est en train de mettre à sac nos services sociaux, frappant notamment, et par-derrière, les plus vulnérables parmi les personnes LGBTQIA+, a fait de cette soirée une soirée mémorable. La fierté de Couillard en a pris un coup? Mais qu’est-ce que ça peut me faire. Ce n’était même pas un acte violent.

____________________________

[1] Manon Massé aussi, mais on peut certainement lui accorder une certaine légitimité dans ce contexte précis.

[2] Notez l’omission du QIA+, relevée hier par plusieurs personnes, dont Vanille Pont. Le texte en entier est à lire.

[3] Mise à jour: je cherchais la confirmation comme quoi on avait laissé parlé E.T. en raison de pressions du P!nk Bloc, et non parce que l’évènement avait réellement souhaité être inclusif. Un des organisateurs l’a finalement admis lui-même. Une inclusivité dont il se targue paradoxalement à peine trente secondes plus tard.

[4] Une femme a été brutalisée par un agent de sécurité de l’Hôtel des Gouverneurs et arrêtée pendant la manifestation de soutien à un étudiant de l’UQAM menacé d’expulsion, le 15 juin. Trois autres personnes ont été arrêtées et brutalisées lors du même évènement

[5] http://ici.radio-canada.ca/emissions/gravel_le_matin/2015-2016/, 17 juin, segment de 6h54: «Sécurité des Premiers ministres : Entrevue avec François Dubé.»

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Des gains à court terme en attendant le Grand Soir

by on Mai.20, 2016, under Débats

15$H

En tant qu’anarchiste, j’aspire à bien plus qu’à de simples réformes. Le capitalisme met les profits avant la vie et ne peut avoir de visage humain à mon sens. Le salariat est une plaie et je rêve d’un monde sans patrons. Cette vision mérite d’être préservée et je considère que les anarchistes gagneraient à la développer davantage. Cela dit, cette aspiration révolutionnaire ne doit pas être un frein à l’obtention de l’amélioration immédiate de nos conditions de vie. Qui peut nier aujourd’hui que la journée de huit heures a été un gain pour les travailleurs et travailleuses? C’est parce des gens ont décidé de lutter pour cette réforme (entre autres) par le passé que nous avons obtenu ce gain. Si nous refusons de nous battre pour toute forme de réforme au nom de notre pureté révolutionnaire, nous risquons de voir nos conditions de vie se détériorer de jour en jour en attendant le Grand Soir, que nous ne connaîtrons peut-être  pas de notre vivant.

 

La lutte concernant l’augmentation du salaire minimum à 15$ de l’heure ne doit pas être laissée uniquement à QS et à la FTQ. Les radicaux et les radicales doivent participer à cette lutte et pousser les différents acteurs de la société civile à se prononcer sur la question. Mieux, ils et elles doivent forcer la main de ceux et celles qui nous dirigent. Le dynamisme des radicaux et des radicales peut contribuer à faire avancer cette cause, bien plus que des progressistes à l’Assemblée nationale ou à la tête des syndicats.

 

L’idée semble en l’air du temps, mais il faudra aider l’Histoire pour qu’elle devienne une réalité. Nous pouvons penser pousser jusqu’à un revenu minimum garanti. À nous de définir l’essence de nos luttes et des limites de nos aspirations. Bien que l’édifice actuel semble parfois inébranlable et que la seule réforme semble impossible sans modifier l’ensemble de la structure qui nous asservit, rappelons-nous que des réformes ont été obtenues par le passé et que la situation devait apparaître aussi désespérante pour ceux et celles qui nous ont précédé-e-s qu’à nous.

 

De gains en gains nous pouvons espérer redonner confiance en la capacité d’agir des gens et en profiter pour leur faire rêver d’encore plus : un monde autogéré par la collectivité. Nous n’avons pas à choisir entre les réformes et la révolution. Si la révolution est certes désirable et nécessaire selon moi, je vois mal comment nous pourrions cracher sur des gains à court terme qui eux pourront démontrer à nouveau la force des mouvements sociaux.

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Mon commentaire de gérante d’estrade sur l’acquittement de Gomeshi (Ode aux survivantes et aux camarades juristes féministes)

by on Mar.26, 2016, under Débats, féminisme

Piétiner le patriarcat

Il me semble que tout le long du procès les juristes féministes ont commenté que ça n’allait pas bien: la défense faisait très bien sa job, la couronne faisait mal la sienne et l’autre enfoiré de Gomeshi avait très « bien » fait sa sale job post-agression de garder toutes les preuves pouvant décrédibiliser les survivantes (même après des années!! y avait tu pas pensé à son affaire!). J’ai donc de la difficulté à comprendre la surprise et le mode réactif des gens. J’ai envie, comme tous les êtres humains dotés d’empathie et de décence (oui oui la ligne est claire dans ma tête), d’envoyer toute ma solidarité aux survivantes et de continuer à dénoncer le système de justice patriarcal libéral, mais en même temps je suis vraiment surprise par la vague de colère que je sens liée à l’espoir que ce procès allait bien finir pour celles qui ont vécu et dénoncé des agressions. Je comprends et je ressens cette saine colère, mais je suis inquiète face au niveau de confiance que mes camarades féministes radicales en général démontrent envers ce système de justice bourgeois, patriarcal et raciste en se laissant être déçues par le résultat final, pourtant prévisible selon nos camarades juristes féministes.

Attachons nos tuques, des procès avec des finales comme ça il va encore y en avoir beaucoup à venir (procédures de l’enquête bâclées, couronne mal préparée, procédures judiciaires pas adaptées à ce genre de crime, feux des projecteurs sur toute la vie privée des victimes, juge méprisant envers les femmes victimes de viol en général). Si le but est de faire changer ce système de justice il faut admettre que des étapes importantes ont été franchies… des accusations ont été portées et il y a eu procès accusant un homme connu, célèbre et avec un grand capital de sympathie (on peut aussi penser à Cosby de l’autre côté de la frontière). C’est pour cette raison que je pense qu’il y aura d’autres finales comme ça: parce que maintenant les crimes d’agressions sexuelles sont prises un peu plus sérieusement par le système, ça pourra se rendre en court, mais ce n’est pas encore pris assez sérieusement pour que les survivantes puissent avoir justice.

J’imagine d’autres procès à venir très douloureux et d’autres survivantes devront être très courageuses et prendre le risque presque inévitable de se faire broyer sous la justice patriarcale libérale en attendant que les choses changent pour vrai. Par contre, je pense aussi qu’il finira par y avoir des victoires, peut-être même que le prochain procès de Gomeshi rendra justice pour les survivantes. Le système de justice de l’État change donc, lentement, parfois à reculons, parfois de manière qui nous semble paradoxale, à nous qui ne connaissons pas le droit. Et il y en aura d’autres des serrements de cœur, des cris de colère et des rassemblements spontanés après un acquittement. Il nous faudra continuer à être fortes collectivement et à appuyer les survivantes qui décident de prendre cette voie par tous les moyens possibles.

Je n’adhère pas à cette lutte réformiste du droit, mais je comprends parfaitement les arguments de celles qui résistent à l’intérieur du système et je remercie de tout cœur ces juristes camarades féministes (et je ne parle pas de la couronne dans le cas Gomeshi) qui avancent dans ce domaine en sachant très bien que les femmes et les personnes liés à des groupes opprimés font face à un système absurdement injuste.

Aujourd’hui mes pensées vont vers les survivantes qui n’ont pas eu justice face à Gomeshi et j’espère qu’elles ressentent tout l’amour qui leur est envoyé. Je veux aussi élargir le sujet en vous disant que mes pensées vont également vers les juristes féministes radicales. Je ne vous envie pas. Vous êtes en position de comprendre le système, ses laideurs, ses pièges et ses limites et malgré tout, vous voulez mener cette lutte de l’intérieur. Se placer du côté des personnes opprimées, dont les femmes agressées, ne vous amènera pas dans les hautes sphères du droit ou ne va pas vous rendre riche, mais vous êtes une composante essentielle des luttes sociales, un appui précieux et essentiel. La colère généralisée, les changements de mœurs et de valeurs ainsi que l’éducation ont un poids important dans les changements législatifs et dans la pratique du droit, mais je crois que ces féministes qui décident d’investir le terrain pour nous expliquer ce qui se passe, pour influencer leurs collègues, en même temps que pour servir de support aux aspects légaux de nos luttes, sont importantes. Autant, mais d’une manière différente, que le courage de celles qui décident de dénoncer en passant par ce système.

Je ne participe pas à cette lutte féministe et réformiste du droit mais je suis capable de reconnaitre le courage et la solidarité de celles qui y sont, ainsi que de saluer le courage de toutes les survivantes d’agressions sexuelles qui s’y font broyer. Toutes mes pensées vont vers ces dernières, pour leur courage et leur force, ainsi que vers ces féministes juristes, pour leur résilience dans un milieu qui me semble plus qu’hostile.

Amour et solidarité

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Des consultations à huis clos : non-sens ou stratégie politique ?

by on Juin.21, 2015, under écologie, Débats

On a récemment dénoncé l’opacité entourant les audiences « publiques » du chantier sur l’acceptabilité sociale mené par le ministre Arcand. Il est en effet absurde de considérer qu’une assemblée soit à la fois publique et à huis clos. Avant que le sujet ne retombe totalement dans l’oubli sous l’effet du spin médiatique bon qu’à donner la nausée, je souhaite souligner un élément qui semble avoir été occulté de la critique.

On utilise généralement la procédure du huis clos lorsque l’on souhaite éviter que des discussions ou des résolutions prises par un groupe soient connues par des gens qui n’en font pas partie. Par exemple, un huis clos voté lors d’une assemblée générale sert à éviter que ne soient présents des gens qui ne font pas partie de l’association qui s’est réunie en assemblée. Un autre genre de huis clos sert à éviter que ne soit inscrite une résolution particulière dans le procès-verbal d’une assemblée. Dans les deux cas, il s’agit de tenir à l’écart des gens qui sont considérés comme n’ayant pas affaire à participer à un débat ou à ne pas en connaître la teneur.

En ce qui concerne le chantier sur l’acceptabilité sociale, le plus problématique n’est pas le huis clos en lui-même, mais justement le fait qu’il implique que certaines personnes n’auraient pas affaire à être de ces consultations. Comment décidera-t-on de qui peut participer, et sous quelles conditions ? Devra-t-on se contenter de déposer des mémoires ? Permettra-t-on aux groupes de citoyennes et citoyens de s’exprimer librement ? Les limitera-t-on à poser un nombre prédéfini de questions, qui seront choisies à l’avance par le comité organisateur ?

Derrière l’idée du huis clos semble se dresser la logique managériale de l’ayant droit qui, telle que décrite par Alain Deneault dans Gouvernance, implique que pour être de la partie, il faut avoir préalablement prouvé la pertinence de sa présence[1]. Pour le dire autrement, le fait d’être un citoyen ou une citoyenne concernéE par un enjeu ne semble plus suffire pour qu’on ait la possibilité de s’exprimer et d’être entendu. C’est là une des beautés de nos « démocraties » représentatives : le seul geste politique légitime est celui d’un X de temps en temps marqué sur un bulletin de vote. Toute autre action doit s’inscrire dans un cadre donné dont les règles ont été écrites par un gouvernement qui n’a, semble-t-il, besoin que de l’appui de 30 % de l’électorat pour gouverner en monarque absolu. D’où des consultations opaques dont la participation suppose d’en accepter le paradigme.

Un peu comme pour les actionnaires d’une entreprise privée, il faut accepter la légitimité de l’instance dans laquelle on se trouve pour y participer. En accepter le décorum, les règles d’usage et la mission. Et lorsque tout porte à croire que l’essentiel des conclusions ont déjà été rédigées par le gouvernement avant même le début des consultations[2], on se demande si la participation au chantier sur l’acceptabilité sociale ne sert pas plutôt qu’à donner de la légitimité aux visées bassement extractrices du gouvernement libéral en quête d’un eldorado pour revamper les coffres d’une minorité de riches hommes d’affaires. Dans un contexte où le régime de redevances minières est une farce telle que l’on paie pour qu’autrui vienne extraire le minerai des sous-sols du territoire québécois[3], je suis porté à croire que ce chantier ne dérogera pas du régime austère imposé par le docteur Couillard.

Car ce chantier sur l’acceptabilité sociale ne servira pas à déterminer l’avenir des projets de développement économique au Québec. L’essentiel du projet est déjà décidé. Il s’agit plutôt de séparer l’opposition entre des interlocuteurs légitimes qui auront eux-mêmes donné une légitimité à la position du gouvernement en acceptant de jouer selon les règles du chantier et entre ceux et celles qui ne fitteront pas, par choix ou par contingence. Il y aura d’un côté des opposants et opposantes crédibles, mais museléEs par le cadre de consultations non décisionnelles, et les adversaires dont les demandes seront jugées irréalistes ou trop radicales et qu’on se bornera à ignorer. Le gouvernement ne cherche pas à obtenir l’appui de la population, il cherche à diviser l’opposition afin de mieux appliquer son projet destructeur.

L’acceptabilité sociale n’est pas à confondre avec un quelconque processus démocratique. C’est plutôt un concept léché tirant ses origines dans la tendance du développement durable, cette vaste opération marketing visant à faire taire nos objections écologistes à l’heure où l’on met à nu les ravages du capitalisme qui fait d’une planète aux ressources finies une planète finie. Après tout, rouler en Prius, c’est faire sa part pour la planète, n’est-ce pas ? Et pour faire des Prius, ça prend quoi ? Surprise ! Des métaux…

[1] Alain Deneault, «Prémisse 11 : Avoir intérêt à défendre des intérêts», Gouvernance : Le management totalitaire, Lux Éditeur, Montréal, 2013, pp. 51-56.

[2] Alexandre Shields, «L’intérêt public à huis clos», Le Devoir, (12 mai 2015), http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/439800/acceptabilite-sociale-huis-clos

[3] Coalition Pour que le Québec ait meilleure mine, «Budget du Québec : Austérité pour la population, mais des milliards en cadeaux pour les minières», (30 mars 2015), http://www.quebecmeilleuremine.org/communique/budget-quebec-austerite-milliards-en-cadeaux-pour-minieres

 

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Idées fausses sur l’action non-violente

by on Mar.28, 2015, under Débats, Général

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J’entends beaucoup de choses sur la violence, la non-violence, la possibilité d’amener les flics « de notre côté » ou les signes de peace dans les manifs. Je ne suis pas une experte de la question, mais je constate qu’il y a une masse de personnes qui ont envie de penser à ces enjeux. De la même manière, je pense que c’est très contre-productif de lever le nez sur des idées que les gens expriment juste parce qu’ils disent « non-violence ». J’ai donc pris la liberté de traduire et d’adapter une partie d’un livre appellé Unarmed Insurrections. People Power Movements in Nondemocracies pour élargir la discussion.

Ce texte ne s’adresse ni à des gens qui trouvent que c’est une bonne idée de faire des câlins à des flics et qui veulent les convaincre « d’être de notre côté », ni à des gens qui ne sont pas capable de voir que les tactiques utilisées par nos mouvements sont majoritairement non-violentes (grèves générales, blocages, occupations…), mais s’adresse plutôt à des gens qui constatent que la diversité des tactiques est essentielle à un mouvement social qui se veut large, inclusif et qui sait que tout mouvement social progressif et anti-oppressif est en opposition avec l’ordre établi.

Source : Kurt Schock, Unarmed Insurrections. People Power Movements in Nondemocracies, University of Minnesota Press, Minneapolis, 2005, p. 6-12.

Voici 19 des idées fausses les plus communes à propos de la non-violence :

1- L’action non-violente n’est pas l’inaction (même si ça peut inclure le refus de porter une action qui est attendue par les oppresseurs), ce n’est pas de la soumission, ce n’est pas l’évitement du conflit et ce n’est pas se résigner de manière passive. Dans les faits, l’action non-violente est un moyen direct pour poursuivre le conflit avec les opposants et est un rejet sans équivoque de l’inaction, de la soumission et de la passivité.

2- Tout ce qui est non-violent n’est pas considéré comme de l’action non-violente. L’action non-violente réfère à des actions spécifiques qui sont risquées et impliquent de la pression non-violente ou des moyens de coercition non-violents dans des interactions conflictuelles entre deux groupes opposés.

3- L’action non-violente n’est pas limitée à des activités politiques sanctionnées par l’État. L’action non-violente peut-être légale ou illégale. La désobéissance civile est une violation délibérée de la loi dans un but social ou politique et est un mode d’action non-violent fondamental.

4- L’action non-violente n’est pas composé d’actions politiques régulées ou institutionnalisées comme écrire des lettres, voter ou faire du lobbying. Contrairement au cas des gens qui s’engagent dans des actions politiques régulées et institutionnalisées, il y a toujours un élément de risque pour les gens qui choisissent l’action non-violente car elle défie les autorités.

5- L’action non-violente n’est pas une forme de négociation ou de compromis. La négociation et le compromis peuvent ou non accompagner les conflits poursuivis par l’action non-violente comme ils peuvent ou non accompagner l’action violente. En d’autres mots, l’action non-violente est un moyen de poursuivre un conflit et doit être distingué d’un moyen de résolution du conflit.

6- L’action non-violente ne dépend pas de l’autorité morale, de la honte des opposants, ou de la conversion de leur point de vue pour promouvoir un changement politique. Si la conversion du point de vue des opposants peut des fois arriver, le plus souvent l’action non-violente promeut le changement politique au travers la coercicion non-violente qui force l’opposant à faire des changements en lui sapant son pouvoir. Bien sûr, la pression morale peut être mobilisée, mais en l’absence de pressions politiques et économique il est improbable qu’un changement se produise.

7- Les gens qui utilisent l’action non-violente ne s’attendent pas à ce que l’État ne réagisse pas avec violence. La réaction violente du gouvernement n’est pas une indication de l’échec de l’action non-violente. En fait, les gouvernements répondent avec violence précisément parce que l’action non-violente est une menace pour leur pouvoir. Éliminer l’utilisation de l’action non-violente parce que des gens meurent ou sont blessés est tout aussi illogique que d’éliminer l’utilisation de résistance armée parce que des gens meurent et sont blessés. Lutte non-violente ne veut pas dire une absence de violence.

8- Ceci étant dit, la souffrance n’est pas une part essentielle de la résistance non-violente. La vision de la souffrance comme étant centrale à la résistance non-violente est basée sur la fausse assomption que l’action non-violente est de la résistance passive et qu’elle essaie de produire du changement en essayant de convaincre les oppresseurs. L’action non-violente est beaucoup plus sophistiquée que la fausse conception qui illustre l’image des activistes acceptant la violence physique des agents de leurs oppresseurs dans l’espoir que leur souffrance va convertir les opposants ou gagner la sympathie publique.

9- L’action non-violente n’est pas une méthode qui s’utilise seulement en dernier recourt, quand les moyens violents ne sont pas disponibles. Comme l’action violente peut être utilisée même quand il n’y a pas d’armes disponibles, l’action non-violente peut aussi être utilisée à la place de méthodes violentes.

10- L’action non-violente n’est pas une méthode d’action politique « bourgeoise » ou « classe moyenne ». Des actions non-violentes ont été, et peuvent être, mises en œuvre par toutes les classes, des esclaves jusqu’aux classes élevées. Pour des raisons évidentes, elles sont utilisées par les gens qui ont le moins de pouvoir, des gens qui n’ont pas accès au pouvoir, plus fréquemment que par des gens en position de pouvoir.

11- L’usage de l’action non-violente n’est pas limitée à la poursuites de but « réformistes » ou « modérés ». Il peut également être utilisé pour atteindre des buts « radicaux ». Par exemple, Anders Corr a documenté l’usage étendu de la non-violence dans les luttes pour la terre et le logement à travers le monde. Les défis au relations découlant de la propriété privée peuvent difficilement être considérées réformistes, modérés ou bourgeoises. De la même manière, le mouvement féministe a défié de manière radicale les rapports patriarcaux presque entièrement par des méthodes qui n’incluaient pas la violence. Les défis à l’ordre établi peuvent être radicaux et non-violents.

12- Si par sa nature même l’action non-violente requiert de la patience, ça ne veut pas dire que la production de changement politique sera lente en soi comparé à l’action violente. Des luttes violentes qui ont servi de modèle pour des générations de révolutionnaires ont pu prendre des décennies pour réussir.

13- Les moyens de l’action non-violente ne sont pas structurellement déterminés. Il y a des relations dans le temps et l’espace entre les contextes politiques et l’usage d’une stratégie, mais les méthodes utilisées pour défier des rapports politiques oppressifs ne sont pas déterminés par le contexte politique. Des processus d’apprentissage, de diffusion et de changements sociaux peuvent conduire à l’instauration d’actions non-violentes dans des contextes ou situations qui ont historiquement été caractérisés par des conflits violents. Certainement, le contexte des conflits et les enjeux influencent les stratégies de résistance, mais pas d’une manière déterministe.

14- L’efficacité de l’action non-violente n’est pas liée à l’idéologie des oppresseurs. Les croyances des oppresseurs peuvent influencer les dynamiques du conflit, mais elles ne sont pas uniquement ce qui détermine les aboutissants des luttes menées au travers de méthodes d’actions non-violentes.

15- De manière similaire, l’efficacité de l’action non-violente n’est pas en fonction de la répression des oppresseurs. Des campagnes d’action non-violente ont été efficaces dans des contextes répressifs brutaux et inefficaces dans des contexte de démocratie plus ouverte. La répression, bien sûr, contraint l’habilité à s’organiser, à communiquer, à mobiliser et à s’engager dans l’action collective et élargit les risques à participer à des actions collectives. Néanmoins, la répression est seulement un des facteurs qui influencent les trajectoires des luttes basées sur l’action non-violente.

16- La mobilisation de masse de gens dans des campagnes d’actions non-violentes dans des contextes dit «non-démocratiques » ne dépend pas de l’obligation qu’ont les gens à y participer. Si des campagnes d’actions non-violentes ont inclus la coercition pour mobiliser, la coercition n’est pas une caractéristique des mobilisations de masse. Des exemples démontrent que quand les communautés étaient vivement divisées ou que les campagnes n’étaient pas assez publicisées la coercition avait plus de risques d’être utilisé. Au contraire, quand des solidarités étaient construites entre les communautés et que les gens étaient bien au courant des campagnes, la coercition avait le moins de chance d’arriver.

17- Contrairement aux idées populaires et universitaires, les personnes qui décident de s’engager dans l’action non-violente sont rarement des pacifistes. Les personnes qui s’engagent dans l’action non-violente ont différentes idées, dont le pacifisme peut faire partie, mais le pacifisme n’est pas ce qui ressort chez les gens qui font le choix de l’action non-violente.

18- De manière similaire, les gens qui s’engagent dans l’action non-violente n’ont pas à savoir que c’est ce qu’ils font. Ainsi, l’implantation de méthodes non-violentes ne sont pas nécessairement reconnues comme « non-violentes » par les gens qui les pratiquent et ces personnes n’ont certainement pas à adhérer à une théorie de la non-violence ou à un code moral pour réussir et diffuser leurs stratégies.

19- Les campagnes d’actions non-violentes n’ont pas besoin d’un leader charismatique pour réussir même si certaines en ont eu. En fait, elles n’ont pas besoin du tout de leaders.

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Le débat sur l’industrie du sexe : cette discussion qui fait fermer sa gueule

by on Jan.23, 2015, under Débats

T’aimerais ça que les filles s’organisent entre elles pour faire un poids sur le patron par rapport au service bar que tu dois payer pour travailler là, aux horaires de marde ou à propos de l’esti de bouncer cave qui taponne toutes les filles qui passent proche de lui. T’aimerais ça, mais depuis le temps, tu sais très bien ce que les filles vont te répondre : « Ben c’est ça la job bé, pis tsé on est mieux de pas faire de marde, c’est une bonne place ici quand même, on fait beaucoup d’argent ». Tu sais qu’elles vont alors commencer à raconter des histoires d’horreur sur d’autres places; où on leur a demandé ci ou ça pour rentrer, ou bien qu’elles ont dû débourser encore plus d’argent parce que «  le fils du boss a décidé que ». Tu sais qu’elles vont en rire et se fâcher, mais aussi se conseiller mutuellement sur « les meilleures places où travailler ». Tu sais aussi qu’à ces autres places ils ne manquent jamais de filles. Tu te dis donc que ces événements doivent arriver souvent. Dans ton club, les problèmes sont réglés par le patron de manière individuelle. Il est gentil le patron, il écoute les filles et des fois il leur donne même des drinks. Mais les conditions de travail ne changent jamais. Pis le criss de bouncer cave qui dit ben fort que les filles sont « des plottes » quand elles ne sont pas friendly avec lui, ben tu le sais qu’il va rester là et va rester aussi intimidant. C’est pas grave, passe de l’autre côté du bar.

T’as un jour pensé que s’il y a des groupes pro-TDS ça devait être les bonnes personnes pour t’informer à savoir quels sont tes droits par rapport au travail. Tu rêvais à des campagnes sur le volet santé et sécurité de ce travail spécifique, des campagnes pour que les filles aient accès à des assurances au travail et à des congés de maternité. Et là t’es déçue. T’es déçue parce que tu te rends compte que ce travail n’intéresse pas les groupes pro-TDS. Est-ce que c’est parce qu’il est légal? Mais c’est quand même du travail du sexe, ça fait quand même partie de l’industrie du sexe non? Pro-TDS ne veut-il pas dire « pro-travailleuse/travailleur du sexe »? Tu ne comprends pas pourquoi ce désintérêt envers un travail du sexe auquel participent tellement de filles. Tu pensais que, justement, parce que c’est légal il y aurait moyen de se servir du code du travail pour mener des luttes pour défendre les droits des travailleuses. Pourtant, tu constates que de s’occuper des conditions de travail des filles qui sont légalement dans l’industrie ne fait pas partie des intérêts des groupes pro-TDS qui veulent pourtant te faire comprendre que la légalisation de la prostitution est la clé de l’amélioration des conditions de travail de celles et ceux qui en vivent. C’est là que tu as commencé à lire « pro-travail du sexe » à la place de « pro-travailleuse/travailleur du sexe » quand tu lis pro-TDS et ta petite voix sarcastique dans ta tête te dit qu’elles devraient changer de nom parce qu’il y a des pans entier de l’industrie du sexe, juste sous leur nez, dans la même ville dont on ne se soucie pas. Des filles qui sont à la fois invisibles et actives. Tu ne leur en veux pas trop parce que tu sais que la mobilisation doit commencer à l’interne. Toutefois, tu leur en veux parce qu’elles ont presque complètement monopolisé le discours de « ce qu’est la réalité d’une personne dans l’industrie ». Tu leur en veux parce qu’elles invisibilisent ta réalité. Les expériences des filles qui sont déjà dans la légalité ne les intéressent pas et la légitimité qu’elles bâtissent, elles la bâtissent aussi sur ton dos. Leur légitimité, qu’elles ne veulent pas partager, mais avec laquelle elles te dominent complètement, te forcent au silence. Tu trouves ça très particulier que des « pro-TDS » (que tu mets entre parenthèse maintenant parce que tu sais qu’elles ne t’incluent pas) puissent publiquement se plaindre qu’elles sont incomprises et se faire publiquement remonter le moral pendant que toi tu ne peux même pas raconter ton vécu en public comme ça.

Tu fermes ta gueule, tu baisses la tête et tu te sens seule.

Tu penses que ton milieu serait dur à mobiliser parce que les filles sont plutôt nomades et parce que pour beaucoup d’entre elles, il n’est pas question de faire savoir publiquement qu’elles font ce travail. Tu te rappelles bien quand ton club est devenu contact, quand les filles en parlaient en se changeant, abattues et déprimées, une d’entre elles a dit : « on devrait faire de quoi! On devrait faire une manifestation! ». Elle s’est fait répondre avec un sourire découragé « ce n’est pas les manifestations qui vont payer mon hypothèque, pis on n’est pas obligées de travailler contact, on peut changer de place. Mais si ce n’est pas toi qui le fait ça va être une autre, pis c’est une autre qui va faire l’argent que t’aurais pu faire ». Une autre fille rit et du fond du vestiaire dit : « come on bé! Tu veux qu’on fasse des manifestations anonymes? ». Toi t’as rien dit, t’étais occupée à être en tabarnak parce que le bouncer cave a osé ajouter « ben si vous aviez été plus gentilles avec les clients le boss aurait pas été obligé de mettre ça contact ». T’étais occupée à écouter l’amie en état de choc qui disait « ça fait 10 ans que je suis ici pis y’ont même pas assez de considération pour nous le dire plus que 2 semaines à l’avance?! Criss quessé que je suis supposée faire?! ».

Au jour le jour, il y a rarement des drames. Les filles sont habituées de prendre soin d’elles seules. Elles se conseillent entre elles « moi je fais pu d’acrobaties sur le stage, comment je gagne mon argent si je me pète une jambe?  – Ah, tu vois moi c’est pour ça que je porte juste des bottes comme ça ma cheville tient pis bonus, je ne suis même pas obligée de me raser tous les jours! », Elles s’échangent des trucs et des rires. Tu sais que c’est une « bonne place » pour travailler parce que celles qui sont le plus nomades te le disent en ajoutant qu’ « ici c’est des filles qui ont de la classe, pas des filles pimpées qui font de la gaffe dans les isoloirs ». Tu les crois parce que toi t’es jamais vraiment allée ailleurs et tu notes la hiérarchie dans les mots. Une hiérarchie qui ne te plaît pas. Tu sais très bien que pour que toi tu aies le privilège de travailler « dans une bonne place », c’est parce que d’autres filles ailleurs n’ont pas ce privilège. Tu sais que tu es en haut d’une pyramide où les échelons les plus bas se font pas mal plus chier que toi.

Ici t’as des hauts et des bas, mais tu connais tout le staff et le patron qui sont gentils avec toi. Pourtant, le patron, tu l’as déjà vu donner un coup de pied à un itinérant pendant que tu fumais dehors. Alors qu’il est agréable et poli avec toi, tu sais que tu ne dois jamais mentionner ça. Ici, les filles sont gentilles avec toi et tu t’es fait des amies. Assurément, toutes tes amies sont différentes. Certaines vont à l’école ou d’autres ont un travail dans la journée, « une vraie job ». D’autres, sont des mères célibataires qui se disent très contentes d’avoir un travail qui leur permet de s’occuper de leurs enfants de tous âges. Tu constates que certaines d’entre elles ne veulent pas qu’on les associe à ce travail, si on peut le qualifier ainsi, même si les chums, les blondes, les parents ou les enfants savent ce qu’elles font dans les nuits torrides de Montréal. Il est évident qu’elles ne veulent pas que leur expérience, dans l’industrie du sexe, soit connue dans une autre « vraie job » ou à l’école. Pouvons-nous les blâmer ? Elles sont entièrement conscientes de la stigmatisation et des préjugés qui les caractérisent, à l’extérieur du club ou dans leur ou dans la société en général. N’ont-elles pas raison de se protéger, car aucun droit ne leur y est attribué et reconnu ? Seuls leurs « vrais » noms les protègent et encore. Tu trouves ça triste et aberrant.

D’autres amies sont contentes que leur job soit complètement liée à leur mode de vie. Elles font de la promo pour le club, sont dans les rues quand c’est le temps du Grand Prix et disent ouvertement que c’est leur travail dans la vie de tous les jours. Elles te font vivre beaucoup d’émotions avec leurs histoires folles d’amoureux riches qui les font voyager partout dans le monde dans des grands hôtels de luxe en les couvrant de bijoux, pour les flusher trois mois plus tard parce que dans le fond, ils ont une blonde et elle vient d’accoucher.

Il y a aussi d’autres amies qui sont privilégiées de travailler dans ce club, mais dont la couleur de peau devient un obstacle dans ce contexte. On pourrait croire que l’industrie du sexe utilise une palette de filles pour le goût et le choix des clients, mais c’est tout à fait le contraire. Ta meilleure amie est noire et ne s’arrête pas à ça. C’est plus une problématique pour la majorité des patrons. Pourquoi ? Parce qu’ils disent que « les clients aiment pas quand y’a trop de noires ». Parce qu’ils se disent qu’ils connaissent le choix des clients et aussi que certaines filles noires dans le club pourraient se plaindre du nombre. C’est-à-dire qu’il y a un « nombre juste » de filles de couleur dans un univers où ton horaire ne dépend pas juste de tes disponibilités, mais de « ça serait mieux que tu rentres jeudi y’a pas de noires ». Dans le même ordre d’idées, dans certaines agences de placement (i.e. escortes ou danseuses), les agents disent de certains clubs qu’« ils n’engagent pas de noires à cette place-là ». En vérité, on ne limite jamais le stéréotype de la fille blanche, aux yeux bleus et au cheveux blonds, et surtout, très mince. En un mot, c’est du racisme.

Tu le vis comme un travail parce que pour une partie du temps que tu passes à cet endroit tu reviens avec de l’argent. C’est comme un travail, il y a des hauts et des bas. Un patron, d’autres gens qui travaillent, un espace physique connu, t’as même une petite case où mettre tes choses. T’as des collègues : tes amies, des bonnes connaissances, celles avec lesquelles tu n’as que de maladroites tentatives de conversations et celles que tu n’aimes pas. Tu le vis comme un travail.

C’est à des moments particuliers que tu ne te sens plus dans un travail. Comme quand le patron dit que les clients n’aiment pas quand il y « a trop de noires ». Ça cloche parce que tu sais que dans n’importe quel autre travail dire ça aurait été impensable, mais ici, parce que c’est le corps de la fille qui est loué, il devient compréhensible que le patron parle des « goûts » des clients, même s’il y ajoute un racisme crasse. Comme quand tu jases avec une collègue et qu’elle dit, de manière très sincère et empathique, en montrant une autre fille : « Une chance que cette job-là existe pour des filles comme elle. Elle pourrait rien faire d’autre, là au moins elle peut travailler » et que les gens autour hochent unanimement la tête en signe d’accord. Comme quand des clients rechignent à te payer en te disant que les filles à d’autres places font des prix ou qu’ils pensent faire leurs big shots en disant « pour ce prix-là j’aurais eu une Dominicaine pour une semaine! ». Comme quand tu te retrouves face à une table de jeune filles mineures qui « sortent en ville » et, toutes émerveillées, te disent qu’elles aimeraient bien faire ça plus tard, tout en se moquant de la seule qui semble réticente à l’imaginer dans son plan de carrière. Ce sont de petites choses, de petits moments qui te laissent un goût amer en revenant de travailler. Des choses graves arrivent aussi. De la violence physique et des insultes. À chaque fois qu’un truc brasse beaucoup une fille, le patron l’écoute ventiler dans son bureau, lui offre même un drink, ou la laisse repartir à la maison. Mais étrangement, ce ne sont pas les trucs graves qui te font le plus voir que quelque chose cloche dans ce travail. Ce sont ces petits moments, ces petits riens qui sont supposés faire partie de la job.

Les trucs graves ne sont pas supposés arriver. Quand ça arrive les gens sont empathiques et les filles considèrent l’événement comme un incident. Par contre, la copine qui est obligée de dire au téléphone qu’elle est noire en appelant dans une nouvelle place pour se faire booker, ça fait partie de la job. Entendre des gens penser que c’est la seule job que certaines filles peuvent avoir, ça fait partie de la job. Entendre des clients faires des jokes d’inceste quand tu leur dis que tu as une fille ado, ça fait partie de la job. Savoir que d’autres filles, ailleurs, font ben plus en faisant ben moins d’argent, juste parce que toi t’as le privilège d’être à une bonne place, ça fait partie de la job. Endurer le staff masculin « taquiner les filles » en disant qu’elles sont « jalouses parce qu’elles s’en viennent vieilles » juste parce qu’elles sont dérangées par le fait que la dernière à être rentrée a le physique d’une jeune fille pré-pubère, ça fait partie de la job. Être obligée de payer des montants considérables juste pour pouvoir essayer de faire de l’argent, ça fait partie de la job. Se faire chier par l’escouade de la moralité de la police qui vient au club une fois de temps en temps pour « s’assurer qu’il n’y a pas de mineures », c’est-à-dire noter les identités des filles et parler d’elles à la troisième personne en faisant des commentaires déplaisants pendant qu’elles sont dans leur face, ça fait partie de la job.

Quand tu te fais frapper, humilier, lancer ton argent par terre en te faisant traiter de bitch, quand tu te fais voler de l’argent ou que tu te fais droguer, ce n’est pas supposé faire partie de la job. Ça arrive quand même. Tu sais que ça doit vous arriver aux amies et à toi bien plus souvent qu’aux caissières du Super C, mais ça reste des incidents isolés. Personne ne trouve ça normal ou correct, même le bouncer cave. Se remettre de ce qui n’est pas supposé arriver te semble beaucoup plus facile que d’effacer le sentiment que te donne tout ce qui fait partie de la job. Quand le client te vole de l’argent en ne te payant pas, tout le monde est gentil avec toi, te console et t’écoute. Quand le client admet qu’il est un peu mal à l’aise avec le concept de payer une fille qui ne l’a pas choisi, en plus d’avoir à dire à d’autres filles qu’il ne les veut pas, qu’il se fait répondre « c’est comme des légumes à l’épicerie, les tomates ne vont pas chialer si t’aimes mieux les concombres » et que ça te dérange, personne ne te console et ne t’écoute.

Tu sens que l’expérience de travail est différente de toutes les autres jobs que t’as faites, même si t’as un horaire stable, un gentil patron et des super collègues. Tu as envie de nouer des liens avec des groupes qui eux aussi trouvent que cette industrie n’est pas émancipatrice, même si l’argent que tu fais de manière autonome peut t’émanciper. Tu regardes les groupes abolitionnistes réglementaristes et tu comprends leur existence. Tu comprends leur existence et tu la trouves importante parce qu’en tant que privilégiée dans l’industrie tu en vois des poquées, des filles qui n’ont pas le choix, qui ont peur, qui consomment trop « parce que sinon chu pas capable d’endurer les esti de clients! ». Tu sais que des filles doivent donner leur argent à la fin de la nuit et tu ne sais pas trop quoi leur dire quand elles pleurent dans le vestiaire en panique parce que « shit j’ai déchiré mon costume neuf, mon chum va capoter il ne voudra pas m’en acheter un autre! », quand tu sais très bien qu’elles font plusieurs centaines de dollars à chaque nuit. Mais ces filles-là ne sont pas tes amies, tu ne sais jamais trop quoi leur dire et de toute façon elles ne restent jamais longtemps. Toi, tu es privilégiée. Toi, le patron trouve que t’es une bonne fille et tes amies aussi sont considérées comme des bonnes filles. Toi, ton argent il t’émancipe, il ne t’enchaîne pas. C’est pour ça que même si tu n’as pas envie de rejoindre les groupes abolitionnistes réglementaristes, tu penses qu’ils sont essentiels. Ils pointent le truc qui cloche dans ce que tu constates de ton expérience. Ils font les liens entre tout ce qui cloche et montrent un tableau d’ensemble. Tu es d’accord avec ces groupes, mais tu ne t’y sens pas à ta place. Tu es contente qu’ils existent mais tu n’es pas d’accord avec la voie légaliste. D’ailleurs, pro-TDS réglementaristes ou abolo réglementaristes, tu en as plein le cul qu’on te dise que la réponse est dans les lois. Toi tu penses que la réponse est dans la solidarité des travailleuses/travailleurs de l’industrie l’un/e envers les autres. Toi tu penses que la réponse est dans l’acceptation de la diversité des expériences et le fait d’ouvrir les yeux sur la pyramide des privilèges des gens qui y sont. Toi tu penses que l’amélioration des conditions de travail de ce milieu-là passe par le rapport de force contre les patrons, pas en devenant des patrons.

Avec les gens de gauche tu te sens seule parce que sur le sujet de l’industrie du sexe, il n’y a qu’un seul mantra qui est accepté « les pro-TDS savent de quoi elles parlent! C’est leur job!». Tu fermes donc ta gueule en buvant ta dernière bière. C’est ta dernière bière parce que t’as pu envie d’être là. Tu trouves ça excessivement violent que des gens te disent, en se servant d’expériences d’autres personnes, que ton expérience est invalide, que tes observations sont de la marde. Tu sais que tu n’as aucune légitimité parce que toi tu ne peux pas t’afficher publiquement. Tu es déçue de voir des gens d’habitude critiques, faire un amalgame grossier entre sexe-positif et industrie du sexe. Tu ravales, tu fermes ta gueule et tu quittes ces espaces.

Avec les féministes tu te sens seule pour les mêmes raisons. En plus ça te fait doublement mal parce que tu penses toujours que les espaces féministes vont te laisser respirer un peu. Tu penses toujours que les espaces féministes vont être plus sensibles au fait qu’une majorité écrasante de filles dans l’industrie, du côté réglementé ou non, ne peuvent pas s’afficher publiquement. Tu penses que les féministes d’une grande ville comme la tienne, où l’industrie du sexe est florissante, vont être capables d’avoir la sensibilité de penser que statistiquement, si une travailleuse pro-TDS se trouve dans leur espace, d’autres qui ne peuvent pas s’afficher sont aussi présentes.

Mais ça n’arrive pas. Ça n’arrive jamais.
Tu ravales donc, tu baisses la tête et tu fermes ta gueule.
Et tu te trouves dont niaiseuse de leur avoir fait confiance à ces féministes.

Puis, tu prends sur toi. Tu relèves la tête et tu trouves la force de réaffirmer (à toi-même vu que ça n’intéresse personne d’autre) que NON, personne ne te forcera à t’afficher publiquement avec ton expérience, tu ne céderas pas à cette violence. OUI ton expérience et ton vécu sont quand même valides même si tu ne peux pas les afficher dans l’espace public. NON tu ne te laisseras pas mener par cette fausse idée de la réglementation comme celle d’une recette magique. NON te ne feras pas partie de ces gens qui pensent que t’es « avec ou contre eux ». OUI tu vas continuer à parler de l’expérience de la légalité de cette industrie. Tu veux le faire pour toi, mais aussi pour désinvisibiliser les expériences de toutes ces filles, ces amies. Vous toutes, rendues muettes par des gens qui monopolisent la parole et les expériences. Tu vas continuer à nouer des liens avec d’autres filles comme toi. Elles existent, tu en rencontre de plus en plus. Elle viennent te voir en privé sur les réseaux sociaux pour te remercier de ce que t’as commenté, elles t’approchent discrètement juste avant de partir d’un party pour te remercier d’avoir tenu ton bout contre la personne qui commençait toutes ses phrases en disant « moi je connais une travailleuse du sexe et elle dit que c’est une job normale ».

Et ça te fait sentir plus forte contre tous/tes ces gauchistes, ces féministes, ces conservateurs, ces étatistes, ces légalistes, ces insensibles, ces clients et ces patrons.

Et là, tu te sens moins seule.

Deux filles de l’industrie, dont l’une qui remercie sa meilleure amie pour tout et plus encore.

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Un cycliste et sa haine des chars

by on Oct.05, 2014, under Débats

L’autre jour je me promenais à vélo sur une des seules pistes cyclables de l’est de Montréal. Bande cyclable devrais-je dire pour respecter les termes officiels employés par la Ville. Je roulais, donc, à la lueur nocturne de mes lampes clignotantes en direction de mon chez-moi. Au moment de croiser une intersection, une voiture roulant dans l’autre sens amorce un virage à gauche (donc dans ma direction). Arrivé nez à nez avec moi, il finit par s’arrêter devant mon imposante paume levée dans sa direction. J’aperçois alors le conducteur qui me fait signe de la main que je n’ai pas fait mon contact visuel avant de traverser l’intersection. Avoir eu l’esprit plus vivace, je lui aurais balancé un truc du genre : « Hey le Sma’t, tu vois pas qu’il fait nuit et qu’il a fallu qu’on soit face à face pour que je te voie la face ? En plus, t’es pas conscient qu’avant même la notion de contact visuel, le Code de la route prévoit des priorités de passage faisant en sorte qu’une ligne droite ait priorité sur un virage ? »

 

Un autre jour, plus récent celui-ci, je suis sur la même rue, mais plus dans l’Ouest, là où il n’y a ni piste ni bande cyclable. J’ai néanmoins la bénédiction des Dieux pour y circuler, car il y a une pancarte qui indique que c’est une route partagée. Il y a même des vélos peinturés sur le sol, du même genre de peinture qu’on fait autour d’un cadavre pour signifier l’endroit et la position où on l’a retrouvé. J’avance lestement tout en gardant une bonne distance avec la cycliste qui est devant moi. Toujours est-il qu’un véhicule venant en direction inverse (encore, tiens !) décide de faire un fameux virage en U et passe à un poil de percuter la cycliste qui me précède. L’automobiliste s’arrête, se rend compte de son geste stupide et lance un « je m’excuse » depuis l’intérieur de son habitacle. Arrivé vis-à-vis l’autre cycliste, je lui lance :

« Y’est malade, lui ! Toi, ça va ?

— Oui, me répond-elle, c’est juste le deuxième aujourd’hui. »

Je lui souhaite bonne chance et reprends ma route, en souhaitant qu’elle arrive à destination promptement.

 

Je voudrais bien avoir tort dans ce que je m’apprête à dire, mais je crois que j’ai malheureusement raison là-dessus : à peu près toute personne faisant du vélo de façon régulière à Montréal passe proche de se faire frapper, emportièrer ou rouler dessus au moins une fois par trajet. Là, j’insiste sur le « régulièrement » pour mettre l’accent sur ceux et celles qui se servent du vélo dans leurs déplacements quoditiens (travail, études, etc.), et non les cyclistes du dimanche (littéralement) qui ne font du vélo que lorsque les voitures sont moins nombreuses et les automobilistes moins dopéEs au café. Bref, faire du vélo est un danger de tous les instants. Les médias traditionnels ont peu tendance à montrer cette dure réalité, à moins que des cyclistes ne meurent ou du moins se retrouvent grièvement blesséEs des suites d’un accident de la route.

 

D’ailleurs, cet été on a connu un nombre important de décès et d’accidents de toutes sortes impliquant cyclistes et automobilistes. Sans surprise, le décompte des vies perdues se retrouve seulement du côté des premiers. C’est là une évidence, mais il me semble que ça vaille la peine de le rappeler, étant donné l’attitude des seconds. Et ce ne sont pas les solutions bidons proposées en toute hâte par les projetmontréalistes plus soucieux de leur image « provélo » que de solutions à long terme qui vont changer les choses. Pelleter le problème sur le trottoir, c’est ajouter du danger dans le parcours des piétons qui sont déjà mis à mal par les automobilistes. Ce sont les chars qui doivent céder de leur emprise sur l’espace public, pas les piétons.

 

Montréal a beau être une des villes les plus vélo friendly de la planète, il n’en demeure pas moins qu’un cycliste tué, ce n’est pas une statistique, c’est un meurtre. Une personne pour qui j’éprouve un mélange d’amour et de mépris a souligné, il y a quelques années, qu’une voiture est comme une arme à feu. Du bout des orteils, comme du bout des doigts, on peut générer assez de puissance pour terrasser un être vivant et lui faucher la vie. J’ajouterais à ça que si on souhaitait faire de Montréal une vraie ville où il fait bon pédaler, on permettrait aux cyclistes de rouler arméEs. En plus, la Ville devrait distribuer gratuitement, une journée par an, des 303 et des AK-47. Comme ça, on pourrait rééquilibrer un peu le rapport de force.

 

Enfin, vous comprendrez que derrière cette apologie des armes à feu se cache plutôt un profond mépris pour l’homo automobilis. J’haïs les armes autant que j’haïs les chars. Voyez-y une mesure de cette haine, et non un appel à s’entretuer. Je sais que le transport en commun, c’est d’la marde… C’est pour ça que j’évite de le prendre huit mois par année, beau temps, mauvais temps. Je le sais que la toune qui joue à la radio est celle qui a joué hier, et avant-hier, et l’autre jour avant et ainsi de suite. C’est correct si vous deviez aller porter les enfants et que c’est trop compliqué, long et chiant d’y aller autrement qu’en auto. Je comprends aussi si votre job est à une heure de chez vous parce que vous voulez vivre dans un milieu exempt de chauffards. Je souhaite la même chose, mais sans avoir à m’exiler dans un dortoir fait en béton. Sachez que le système économique dans lequel on vit se nourrit de la destruction de l’environnement par la perpétuation du règne du char. Tous les éléments culturels qui nous entourent nous encouragent à intégrer l’auto dans notre quotidien, voire d’intégrer notre quotidien dans l’auto. Vouloir aller à l’encontre de ce totalitarisme, c’est s’exposer aux contrôles des agents de sécurité du métro ou aux automobilistes fous furieux. Peu importe la raison qui explique votre décision de prendre l’auto chaque matin, vous contribuez au problème en plus de mettre en danger la vie des autres, pis en plus vous polluez. Ça fait que prenez votre mal en patience et donnez priorité aux cyclistes ! Sinon on va commencer à rendre les coups…

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Un anarchiste et son vote : un oxymore raisonnable?

by on Avr.24, 2014, under Débats

Après deux textes de mes camarades concernant la posture anarchiste sur le système électoral, je me lance à mon tour et en profite pour sortir du placard. En effet, malgré un débat intérieur de plusieurs années, j’ai voté aux trois dernières élections, soit les provinciales 2012, les municipales 2013 et les provinciales 2014.

C’est que le débat oscille à la manière d’un équilibriste sur la ligne qui démarque le territoire abstentionniste du territoire votant. J’ai déjà pratiqué l’abstention politique, et je tiens à préciser que je considère toujours qu’elle demeure une option valide, possible et souhaitable. Je me battrai férocement contre les idiots de l’Institut du Nouveau Monde qui croient que le vote devrait être obligatoire. Même si l’on ajoute la possibilité du vote blanc, je n’accepte pas qu’une loi oblige une personne à faire quelque chose. Je suis quand même (un peu) anarchiste après tout. 😉

Le texte qui suit n’est nullement un essai de prosélytisme électoral. S’il y a bien une posture politique qui me fasse autant vomir de haine, c’est bien celle que le DGEQ et ses fidèles professent, posture que je place dans le même spectre abrutissant que celle des paciflics dans les manifs. Je clarifie d’emblée ce point : l’abstention électorale est tout à fait légitime.

Autre point que je me dois de clarifier : je ne vote pas à toutes les élections et je ne crois pas qu’il soit pertinent de le faire à toutes les occasions et dans toutes les circonscriptions. Par exemple, si je vais au bureau de vote pour les fédérales en 2015, ce sera parce que je passais par là et que l’envie me prit de faire de l’urne un pot de chambre. J’ai voté pour Québec solidaire dans Outremont en 2012 et dans Rosemont en 2014 par mépris pour Raymond Bachand et Jean-François Lisée. Avoir résidé dans D’arcy-McGee, je ne m’en serais même pas préoccupé. En fait, et vous comprendrez là que je suis probablement le plus utilitariste des quatre personnes réunies par ce blogue, c’est que je m’autorise une sorte de vote stratégique dont les modalités ont bien peu à voir avec celles des péquistes. J’ose croire que ma démarche est un tant soit peu plus rationnelle. D’ailleurs, je ne ferai aucun appel à Lévesque dans les lignes qui suivent. Je crois qu’il peut s’avérer pertinent, en certaines situations précises, d’aller prendre une marche pour déposer un bout de papier dans une boîte. Voter, comme ne pas voter, se doit d’être le résultat d’une réflexion éclairée, pas seulement d’un appel aux sentiments ou au dogme auquel notre option politique se rapporte.

Faire preuve de stratégie dans un comportement implique à mon sens une bonne dose de raisonnement. Et c’est pourquoi, depuis que je suis en âge d’être anarchiste, je mène une discussion parfois silencieuse (avec moi-même), parfois avec des gens, sur la question. Jusqu’à présent, la plupart du temps, l’abstention l’a emporté. Depuis l’été 2012, toutefois, et pour diverses raisons, mon ardeur abstentionniste c’est ramollie, non pas face à des arguments béton de la part du camp pro-vote (il n’y en a pas tant que ça), mais plutôt par un manque d’arguments du côté des libertaires pur·e·s et dur·e·s. D’ailleurs, si vous avez des arguments à me donner, je n’attends que ça.

On dit souvent (et pas seulement chez les libertaires), que voter ne change rien, parce qu’on se fait fourrer de toute façon. Cette vision des choses, lorsqu’alimentée par une vision politique, implique le plus souvent le manque de diversité politique quant aux partis. D’ailleurs, c’est pourquoi je ne sens pas le besoin de me déplacer aux élections fédérales. En effet, l’ennemi conservateur est de facto exclu de la métropole, et les autres partis se ressemblent tellement qu’un ancien libéral du Québec est aux commandes du « parti pas mal à gauche » (dixit Richard Martineau) et qu’un ancien néo-démocrate de l’Ontario a assuré la direction par intérim du parti de « centre gauche » l’an dernier. Bref, libéraux ou néo-démocrates, même combat !

Pour en revenir à l’argument principal, voter ne change rien certes, mais ne pas voter non plus. À ce sujet, je me permets de revenir sur un des arguments du camarade Bakou comme quoi voter légitime une tactique politique, notamment grâce au pourcentage de gens qui votent, ce qui en délégitime une autre (l’abstention). Or, avec l’exemple des élections pour les commissions scolaires, on a là une situation où le haut pourcentage d’abstentionnisme ne remet aucunement en question le système électoral. De plus, aux élections provinciales de 2008, près de 50 % de la population n’est pas allée aux urnes. Ceci n’a pas empêché Jean Charest de mener en toute légalité des réformes que je me contenterai de qualifier de trash, notamment l’instauration d’une taxe santé et la fameuse hausse des frais de scolarité ayant mené à la grève de 2012. Bien entendu, l’argument de la légitimité ici doit être placé en relief avec ce que l’on considère légal. Il y a toute une réflexion publique à y avoir sur la différence entre les deux et l’importance de ne pas perdre de vue que les lois sont souvent (lire : presque tout le temps) illégitimes. Notre système politique fait en sorte que les portes de l’assemblée sont grandes ouvertes pour quiconque s’improvise sorcier du Code civil. La pluie d’injonctions lors de la grève de 2012 et le recours systématique à des lois spéciales pour noyer les grèves générales, comme on l’a vu en 2013 avec le secteur de la construction ne sont que quelques exemples qui témoignent de la toute-puissance de la loi sur le politique. Il me semble que la légitimité du système électoral ne se jouera pas au pourcentage de vote. Ce n’est pas le nombre de gens qui votent qui perpétue ce système, c’est le DGEQ, les lois et l’attaque systématique qui est faite contre les abstentionnistes qui pourtant peinent à faire entendre leur voix dans les médias. À ce titre, c’est de l’éducation populaire sur la légitimité en politique qu’il faut, pas s’abstenir de voter.

Autre argument porté par les abstentionnistes libertaires est celui du refus de cautionner un système politique en rupture avec leur idéal. Cet argument-là vient me chercher un peu plus, parce que c’est vrai qu’au final, l’élection est un système politique autoritaire, irrationnel et exclusif. Or, je fais une différence entre voter pour un parti que je souhaite voir gagner, et voter pour alimenter un contre-pouvoir institutionnel. Je me sens obligé de spécifier ici que ce contre-pouvoir ne doit jamais se substituer à celui de la rue et des actions directes. Je pense cependant qu’ils peuvent agir en parallèle. En anarchologie, on parle souvent de l’importance d’accorder les moyens aux fins que l’on souhaite obtenir. D’où l’importance de se doter de structures antiautoritaires et consensuelles, ainsi que de safe-spaces, de mécanismes de prise de parole qui limitent la domination des voix masculines, etc. Je comprends l’argument du refus de cautionner l’élection comme une application de cette maxime libertaire. Toutefois, il y a dans l’immédiat des fins qui m’apparaissent souhaitables, bien que réformistes, surtout en l’absence d’un mouvement populaire qui permettrait l’usage de tactiques plus légitimes. Des partis comme Projet Montréal (avec de gros bémols)[1] au municipal et Québec solidaire à l’échelle de la province présentent des idées qui, à court terme peuvent avoir un impact positif sur la vie quotidienne des gens, et qui sait ? peut-être favoriser la création d’espaces politiques alternatifs ou libérer du temps de travail pour permettre une implication politique directe. Pour le premier des deux partis, j’avoue m’être fait prendre par les sentiments (ce qui ne réarrivera pas en 2017) en novembre dernier: je hais les chars et tous les moyens sont bons pour s’en débarrasser. Pour le second, Amir, Françoise et Manon sont bien loin « d’envoyer mes camarades en prison », pour reprendre un argument de mon camarade Umzidiu. En fait, Amir a failli y aller en 2012…

Au-delà du pouvoir politique qu’un de ces partis pourrait détenir dans un avenir lointain, le plus important demeure pour moi que leur présence permet de diffuser certaines idées générant un terreau fertile plus à gauche. « Bien faible contre pouvoir » diront les braves, « certes, répondrai-je, mais il ne coûte pas grand-chose, pas de bleus, ni de dents cassées, ni de tickets de 600 piastres à contester ». On m’accusera ici de prêcher par poltronisme, je répondrai que je ne prêche pas, je discute. Les péquistes prêchent. L’INM prêche. On verra que l’un va souvent avec l’autre d’ailleurs. Pour faire preuve de compromis, on pourrait dire: « l’élection n’arrive qu’une fois aux quatre ans, le reste du temps, c’est pour passer à l’action ».

Dernier argument que j’aborderai, celui-là je le tire tout droit du texte du camarade Umzidiu: voter, c’est choisir ses maîtres et les imposer à la minorité. D’abord, pour rectifier, c’est le plus souvent une minorité d’électeurs et d’électrices qui imposent leur choix à la majorité. Dit de manière mathématique : 42 % de 71 % de 5 991 361 =  1 786 623, soit 22,33 % de la population totale du Québec a voté pour le PLQ. Je pense qu’on s’entend pour dire que le système électoral est non seulement déficient, il est grossier, mal élevé et autoritaire ! Blague à part, je crois comprendre ici que la posture des libertaires sur le vote est celle du rejet d’un système merdique. Cependant, bien que je sois d’accord avec les arguments présentés contre le système électoral, il reste que présentement, il est là. Tout comme le capitalisme est là, auquel on s’oppose en acceptant quand même (pour plusieurs) le travail et la consommation. Bref, on vit dans un système politique inégalitaire et oppressif, mais en attendant l’opération révolutionnaire, le baume réformiste peut s’avérer souhaitable pour garder vivante la société malade.

Il y a quelque chose de paradoxal entre le rejet du vote chez de nombreux anarchistes et l’insistance qu’ils et elles ont à s’afficher comme abstentionnistes. Cela vaut d’autant plus pour les tenants et tenantes du cirque électoral, mais bordel ! un vote ne reste bien qu’un vote ! Autant il y a des façons plus concrètes d’agir politiquement, autant il y a un quotidien dans lequel on n’a pas toujours une masse critique de personnes mobilisées pour provoquer la chute des institutions qui nous font broyer du noir. Au-delà (bien au-delà en fait) du débat sur voter ou s’abstenir, j’observe trop souvent de la raideur chez des anarchistes qui tentent tant bien que mal de dépoussiérer les vieilles plateformes du siècle dernier. À chaque chose son contexte : le Québec n’est pas la Grèce, ni l’Espagne; avoir Bakounine ou Makhno pour idole n’est pas mieux que de faire appel à Khadir ou Ferrandez afin de conjurer les problèmes sociaux. Bien entendu, je ne pense pas que toutes les personnes se disant anarchistes tombent dans ce panneau. Je souhaite seulement une discussion ancrée dans son contexte.

S’il y a un constat que je tire de la grève étudiante, c’est qu’il faut 300 000 personnes en grève pendant plusieurs mois pour freiner une mesure qui reviendra sournoisement par la porte d’en arrière à la première péquiste venue ! La révolution ne me semble pas possible (bien que souhaitable) à court terme, et je ne suis pas partisan de la théorie qu’il faut cultiver les inégalités pour faire surgir la révolte. Quelques réformes sur le court terme pourraient valoir pas mal plus que mon orgueil libertaire; pour le dire autrement, le moyen électoral, dans le cas précis du Québec et des deux partis susmentionnés, ne va pas contre la fin désirée : celle-ci se résumant à de meilleurs services publics, une prise en compte systématique de l’écologie et des inégalités femme-homme dans les politiques (surtout QS pour celui-là), et non à la révolution libertaire.  Pour ça, il y a toujours la rue, les pavés et les camarades.

 


[1] Au moment de publier ce texte, Richard Bergeron, Le chef du parti a annoncé qu’il était content de voir Robert Poëti en tant que ministre responsable de Montréal, parce que c’est un gars qui vient de Lasalle. Non à P-6 et oui à Poëti ? Devant tant de cohérence politique je me range chez les abstentionnistes !

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