La Tomate noire

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Le premier ministre agressé! (Et qu’est-ce qu’on s’en fout)

by on Juin.17, 2016, under Débats, Général

Le 16 juin dernier, le Collectif Carré Rose et Fierté Montréal ont invité Philippe Couillard et Denis Coderre à la vigile organisée en mémoire des victimes de la tuerie d’Orlando. L’évènement a attiré les politicien-ne-s comme le miel attire les mouches : Christine Saint-Pierre, Françoise David, Agnès Maltais, Martin Coiteux et Jean-François Lisée, entre autres, étaient également sur les lieux[1]. Ironiquement, malgré la présence de toute cette Cour, l’évènement prétendait être, selon sa page Facebook, « sans partisannerie ». Des discours formatés ont suivi les discours fades, et bien que je n’aime pas vraiment les minutes de silence, j’ai bien apprécié notre moment collectif de recueillement d’hier, car excluant les prises de paroles de quelques intervenant-e-s pertinent-e-s, ce fut un des rares temps de la soirée qui fut relativement exempt de récupération.

J’ai vécu la même frustration que plusieurs autres : l’impression que ma douleur et mon insécurité en tant que personne queer ont été instrumentalisées par non seulement des politicien-ne-s, mais aussi par certain-e-s membres de Fierté Montréal et du Collectif Carré Rose, qui frétillaient comme des carpes asiatiques devant leurs allié-e-s du gouvernement et qui étaient tellement content-e-s de terminer leur soirée à réseauter au National.

Cette vigile m’a aussi rappelé à quel point le Village était un endroit conservateur, où toute aspérité « fait honte » à la « communauté LGBT[2] », quoique « communauté LGGG » soit peut-être un terme plus adéquat. En réponse à l’homonormativité appréhendée, des personnes LGBTQIA+ et leurs allié-e-s, hier, ont formé un P!nk Bloc en solidarité avec les victimes du massacre d’Orlando. Ensemble, illes ont crié des slogans, hué les discours de Denis Coderre, Mélanie Joly et  de Philippe Couillard. E… T…, l’un d’eux, et qui avait été invité à prendre la parole auparavant[3], a alors commis un crime de lèse-majesté presqu’aussi grave que l’attentat de Baines envers Pauline Marois (que dis-je, plus grave encore) : il a lancé une boulette de papier en pleine poitrine du Premier ministre en appelant à la révolution (en langue espagnole).

L’arrestation brutale d’E… est un deuxième cas de répression violente et politique visant une personne trans en seulement deux jours et dans le même quartier[4]. E… a été rapidement transporté à l’écart, alors que les politicien-ne-s, la panique au visage, évacuaient la scène. Quelles conséquences absurdes atterriront sur les épaules d’E…? Je ne sais pas, mais ce serait étonnant que le gouvernement veuille enterrer l’affaire : le symbole d’un geste impuni pourrait nuire à des années d’efforts en matière de terreur répressive. L’État fonctionne ainsi, il lui faut bien préserver son image.

Plus d’amour, mais pas pour tout le monde

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Des exemples de propos transphobes et racistes dirigés contre le jeune homme. Publiés aujourd’hui.

Ce qui me déçoit le plus, ce sont cependant cette légion majoritairement formée d’hommes blancs cisgenres aisés qui noient, depuis hier soir, la page Facebook d’E… de messages de haine. Jamais je n’ai vu tant de faux-culs harceler un membre de leur propre communauté. Il faut spécifier que tout a commencé sur les lieux de la vigile elle-même, alors que Steve Foster, Président de la Chambre du Commerce LBGT du Québec, s’est mis à insulter le P!nk Bloc, arguant que celui-ci ne méritait pas d’être écouté, ni d’avoir une visibilité quelconque. Un homme se serait aussi vanté devant plusieurs témoins d’être raciste et fier de l’être. Dans ce contexte, la condamnation non seulement de l’islamophobie, mais plus spécifiquement de l’homonationalisme, voire du capitalisme rose était plus que nécessaire.

Des membres d’une organisation d’extrême-droite, la Meute, et incluant leur chef suprême autoproclamé, Éric Venne, étaient présents lors du rassemblement. Mais cela ne semble pas avoir inquiété les mêmes leaders « LGBT », dont la plupart n’ont pas soufflé mot sur le sujet. Ces gens-là ont clairement l’homonormativité à la bonne place: illes condamnent hypocritement le racisme, mais tolèrent les racistes et pleurent à la mort devant la moindre critique. Notez par ailleurs que si la page facebook d’E… est devenue un défouloir pour LGB cissexistes (et racistes), aucune page d’extrême-droite québécoise ne semble accorder la moindre importance aux hormones d’E… . La fachosphère, hier, s’est montrée bien moins pressée à lancer des insultes transphobes que beaucoup de membres de notre chère communauté.

Je suis déçu par l’ampleur de la réaction mais pas tant surpris par son existence : lors des Outgames de Montréal, en 2006, les organisateurs/trices n’avaient eu aucun scrupule à chasser les itinérant-e-s du Carré Viger afin d’installer leurs structures festives et leurs clôtures. Les groupes queers de gauche, à l’époque, n’avaient pas tellement apprécié, surtout qu’un nombre appréciable d’itinérant-e-s sont LGBTQIA+. Les organisateurs/trices de la Parade de 2007 avaient par la sutie été confronté-e-s par certains groupes queers et beaucoup avaient très mal reçu la critique. Il ne faut pas vraiment attendre de soutien de gens qui ne comprennent pas ce en quoi consiste l’intersectionalité, et dont les actes de solidarité ne ruissellent jamais jusqu’en bas de la pyramide sociale.

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À la Parade de la Fierté, en 2007.

Couverture médiatique

À Radio-Canada, on nage en plein délire. Alain Gravel répète à plusieurs reprises : « S’il avait été armé, E… T…, ça aurait été fatal![5] » et compare l’incident avec la tentative d’assassinat de Mme Marois. François Dubé répond : « Ça aurait pu être un autre évènement, avec beaucoup de personnes blessées et décédées. […] Est-ce qu’il a été fouillé, vérifié avant son allocution? ». Les flics auraient certainement pu lui confisquer, en effet, sa dangereuse arme blanche, avec laquelle E… a passé tout près d’infliger au Premier ministre un profond paper cut juste au-dessous de l’ongle du petit doigt. Blessure mortelle, s’il en est une. La Presse et les médias de Quebecor ne sont pas en reste dans leurs analyses fumeuses : Philippe Tesceira-Lessard, en urgence, écrit un article sur E… à partir de Google : il le décrit comme un esprit « perturbé ». Gabrielle Duchaine, toujours de La Presse, le qualifie simplement de « jeune agresseur ». Les articles du Journal de Montréal, devant ces absurdités, semblent presque nuancés.

Conclusion

La plupart des leaders « crédibles » de la communauté LGBTQIA+, c’est-à-dire des hommes gays cisgenres médiatisés, ont déchiré leur chemise avec vigueur devant cet acte d’agression apparemment assimilable en puissance au génocide yazidi. Le journal Le Métro, avec qui E… a collaboré brièvement, a fait amende honorable ce matin, affirmant que c’est pour collaborer avec la police qu’il n’a pas retiré ses textes! Moi, je pense que tout ce que le P!nk bloc a fait, hier soir, a contribué à briser un peu la platitude de cette messe aseptisée. Et E…, en s’attaquant courageusement à un homme qui est en train de mettre à sac nos services sociaux, frappant notamment, et par-derrière, les plus vulnérables parmi les personnes LGBTQIA+, a fait de cette soirée une soirée mémorable. La fierté de Couillard en a pris un coup? Mais qu’est-ce que ça peut me faire. Ce n’était même pas un acte violent.

____________________________

[1] Manon Massé aussi, mais on peut certainement lui accorder une certaine légitimité dans ce contexte précis.

[2] Notez l’omission du QIA+, relevée hier par plusieurs personnes, dont Vanille Pont. Le texte en entier est à lire.

[3] Mise à jour: je cherchais la confirmation comme quoi on avait laissé parlé E.T. en raison de pressions du P!nk Bloc, et non parce que l’évènement avait réellement souhaité être inclusif. Un des organisateurs l’a finalement admis lui-même. Une inclusivité dont il se targue paradoxalement à peine trente secondes plus tard.

[4] Une femme a été brutalisée par un agent de sécurité de l’Hôtel des Gouverneurs et arrêtée pendant la manifestation de soutien à un étudiant de l’UQAM menacé d’expulsion, le 15 juin. Trois autres personnes ont été arrêtées et brutalisées lors du même évènement

[5] http://ici.radio-canada.ca/emissions/gravel_le_matin/2015-2016/, 17 juin, segment de 6h54: «Sécurité des Premiers ministres : Entrevue avec François Dubé.»

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