La Tomate noire

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Le premier ministre agressé! (Et qu’est-ce qu’on s’en fout)

by on Juin.17, 2016, under Débats, Général

Le 16 juin dernier, le Collectif Carré Rose et Fierté Montréal ont invité Philippe Couillard et Denis Coderre à la vigile organisée en mémoire des victimes de la tuerie d’Orlando. L’évènement a attiré les politicien-ne-s comme le miel attire les mouches : Christine Saint-Pierre, Françoise David, Agnès Maltais, Martin Coiteux et Jean-François Lisée, entre autres, étaient également sur les lieux[1]. Ironiquement, malgré la présence de toute cette Cour, l’évènement prétendait être, selon sa page Facebook, « sans partisannerie ». Des discours formatés ont suivi les discours fades, et bien que je n’aime pas vraiment les minutes de silence, j’ai bien apprécié notre moment collectif de recueillement d’hier, car excluant les prises de paroles de quelques intervenant-e-s pertinent-e-s, ce fut un des rares temps de la soirée qui fut relativement exempt de récupération.

J’ai vécu la même frustration que plusieurs autres : l’impression que ma douleur et mon insécurité en tant que personne queer ont été instrumentalisées par non seulement des politicien-ne-s, mais aussi par certain-e-s membres de Fierté Montréal et du Collectif Carré Rose, qui frétillaient comme des carpes asiatiques devant leurs allié-e-s du gouvernement et qui étaient tellement content-e-s de terminer leur soirée à réseauter au National.

Cette vigile m’a aussi rappelé à quel point le Village était un endroit conservateur, où toute aspérité « fait honte » à la « communauté LGBT[2] », quoique « communauté LGGG » soit peut-être un terme plus adéquat. En réponse à l’homonormativité appréhendée, des personnes LGBTQIA+ et leurs allié-e-s, hier, ont formé un P!nk Bloc en solidarité avec les victimes du massacre d’Orlando. Ensemble, illes ont crié des slogans, hué les discours de Denis Coderre, Mélanie Joly et  de Philippe Couillard. E… T…, l’un d’eux, et qui avait été invité à prendre la parole auparavant[3], a alors commis un crime de lèse-majesté presqu’aussi grave que l’attentat de Baines envers Pauline Marois (que dis-je, plus grave encore) : il a lancé une boulette de papier en pleine poitrine du Premier ministre en appelant à la révolution (en langue espagnole).

L’arrestation brutale d’E… est un deuxième cas de répression violente et politique visant une personne trans en seulement deux jours et dans le même quartier[4]. E… a été rapidement transporté à l’écart, alors que les politicien-ne-s, la panique au visage, évacuaient la scène. Quelles conséquences absurdes atterriront sur les épaules d’E…? Je ne sais pas, mais ce serait étonnant que le gouvernement veuille enterrer l’affaire : le symbole d’un geste impuni pourrait nuire à des années d’efforts en matière de terreur répressive. L’État fonctionne ainsi, il lui faut bien préserver son image.

Plus d’amour, mais pas pour tout le monde

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Des exemples de propos transphobes et racistes dirigés contre le jeune homme. Publiés aujourd’hui.

Ce qui me déçoit le plus, ce sont cependant cette légion majoritairement formée d’hommes blancs cisgenres aisés qui noient, depuis hier soir, la page Facebook d’E… de messages de haine. Jamais je n’ai vu tant de faux-culs harceler un membre de leur propre communauté. Il faut spécifier que tout a commencé sur les lieux de la vigile elle-même, alors que Steve Foster, Président de la Chambre du Commerce LBGT du Québec, s’est mis à insulter le P!nk Bloc, arguant que celui-ci ne méritait pas d’être écouté, ni d’avoir une visibilité quelconque. Un homme se serait aussi vanté devant plusieurs témoins d’être raciste et fier de l’être. Dans ce contexte, la condamnation non seulement de l’islamophobie, mais plus spécifiquement de l’homonationalisme, voire du capitalisme rose était plus que nécessaire.

Des membres d’une organisation d’extrême-droite, la Meute, et incluant leur chef suprême autoproclamé, Éric Venne, étaient présents lors du rassemblement. Mais cela ne semble pas avoir inquiété les mêmes leaders « LGBT », dont la plupart n’ont pas soufflé mot sur le sujet. Ces gens-là ont clairement l’homonormativité à la bonne place: illes condamnent hypocritement le racisme, mais tolèrent les racistes et pleurent à la mort devant la moindre critique. Notez par ailleurs que si la page facebook d’E… est devenue un défouloir pour LGB cissexistes (et racistes), aucune page d’extrême-droite québécoise ne semble accorder la moindre importance aux hormones d’E… . La fachosphère, hier, s’est montrée bien moins pressée à lancer des insultes transphobes que beaucoup de membres de notre chère communauté.

Je suis déçu par l’ampleur de la réaction mais pas tant surpris par son existence : lors des Outgames de Montréal, en 2006, les organisateurs/trices n’avaient eu aucun scrupule à chasser les itinérant-e-s du Carré Viger afin d’installer leurs structures festives et leurs clôtures. Les groupes queers de gauche, à l’époque, n’avaient pas tellement apprécié, surtout qu’un nombre appréciable d’itinérant-e-s sont LGBTQIA+. Les organisateurs/trices de la Parade de 2007 avaient par la sutie été confronté-e-s par certains groupes queers et beaucoup avaient très mal reçu la critique. Il ne faut pas vraiment attendre de soutien de gens qui ne comprennent pas ce en quoi consiste l’intersectionalité, et dont les actes de solidarité ne ruissellent jamais jusqu’en bas de la pyramide sociale.

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À la Parade de la Fierté, en 2007.

Couverture médiatique

À Radio-Canada, on nage en plein délire. Alain Gravel répète à plusieurs reprises : « S’il avait été armé, E… T…, ça aurait été fatal![5] » et compare l’incident avec la tentative d’assassinat de Mme Marois. François Dubé répond : « Ça aurait pu être un autre évènement, avec beaucoup de personnes blessées et décédées. […] Est-ce qu’il a été fouillé, vérifié avant son allocution? ». Les flics auraient certainement pu lui confisquer, en effet, sa dangereuse arme blanche, avec laquelle E… a passé tout près d’infliger au Premier ministre un profond paper cut juste au-dessous de l’ongle du petit doigt. Blessure mortelle, s’il en est une. La Presse et les médias de Quebecor ne sont pas en reste dans leurs analyses fumeuses : Philippe Tesceira-Lessard, en urgence, écrit un article sur E… à partir de Google : il le décrit comme un esprit « perturbé ». Gabrielle Duchaine, toujours de La Presse, le qualifie simplement de « jeune agresseur ». Les articles du Journal de Montréal, devant ces absurdités, semblent presque nuancés.

Conclusion

La plupart des leaders « crédibles » de la communauté LGBTQIA+, c’est-à-dire des hommes gays cisgenres médiatisés, ont déchiré leur chemise avec vigueur devant cet acte d’agression apparemment assimilable en puissance au génocide yazidi. Le journal Le Métro, avec qui E… a collaboré brièvement, a fait amende honorable ce matin, affirmant que c’est pour collaborer avec la police qu’il n’a pas retiré ses textes! Moi, je pense que tout ce que le P!nk bloc a fait, hier soir, a contribué à briser un peu la platitude de cette messe aseptisée. Et E…, en s’attaquant courageusement à un homme qui est en train de mettre à sac nos services sociaux, frappant notamment, et par-derrière, les plus vulnérables parmi les personnes LGBTQIA+, a fait de cette soirée une soirée mémorable. La fierté de Couillard en a pris un coup? Mais qu’est-ce que ça peut me faire. Ce n’était même pas un acte violent.

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[1] Manon Massé aussi, mais on peut certainement lui accorder une certaine légitimité dans ce contexte précis.

[2] Notez l’omission du QIA+, relevée hier par plusieurs personnes, dont Vanille Pont. Le texte en entier est à lire.

[3] Mise à jour: je cherchais la confirmation comme quoi on avait laissé parlé E.T. en raison de pressions du P!nk Bloc, et non parce que l’évènement avait réellement souhaité être inclusif. Un des organisateurs l’a finalement admis lui-même. Une inclusivité dont il se targue paradoxalement à peine trente secondes plus tard.

[4] Une femme a été brutalisée par un agent de sécurité de l’Hôtel des Gouverneurs et arrêtée pendant la manifestation de soutien à un étudiant de l’UQAM menacé d’expulsion, le 15 juin. Trois autres personnes ont été arrêtées et brutalisées lors du même évènement

[5] http://ici.radio-canada.ca/emissions/gravel_le_matin/2015-2016/, 17 juin, segment de 6h54: «Sécurité des Premiers ministres : Entrevue avec François Dubé.»

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Pourquoi la Marche du Silence a-t-elle été bloquée?

by on Oct.04, 2015, under Général

Les prémisses

Samedi le 26 septembre devaient se tenir deux manifestations d’importance mineure. Tout d’abord, la fameuse Marche du Silence, organisée par deux individus que nous allons nommer A. et B. Cette manifestation avait a priori pour seul objectif de dénoncer le projet de loi 59, qui porte sur le discours haineux et qui semblerait avoir pour seul effet de diviser la population sur cet enjeu.

Cette marche au caractère plutôt innocent et au propos assez vague pour faire la quasi-unanimité aurait passé inaperçu si les sympathisant-e-s du groupe d’extrême-droite et xénophobe Pegida Québec n’avaient pas prévu leur propre rassemblement le même jour. Quand l’heure et la date ont été finalement fixées, plusieurs sympathisant-e-s de Pegida ont déploré le choix des organisateurs/trices. Une discussion très amicale s’est alors amorcée entre la Marche du Silence et Pegida.

Sur les captures d’écran, A. est en rouge, et B. en bleu.

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A. propose même à Pegida d’inclure leurs revendications dans un « document officiel »:

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On peut arguer que les deux organisateurs/trices ne savaient pas à qui illes avaient à faire. Mais à l’époque, le nom de l’évènement de Pegida était toujours (avec les fautes): « manisfestation pour contrer l’imigration de masse et la loi 59 (charia) ». Difficile à manquer! Entretemps, la frange islamophobe du mouvement opposé au Projet de loi 59 prend de plus en plus de place sur la page de la Marche du Silence. Une dizaine de partisan-e-s de Pegida au moins, notamment, ont confirmé leur présence.

Plusieurs militant-e-s opposé-e-s au racisme tirent alors la sonnette d’alarme. Illes s’adressent directement à A. et B. et les informent sur la possible infiltration de fachos. Beaucoup exigent une prise de position ferme contre la haine raciale et la xénophobie. Les réponses de A. et de B. (notons que B. s’afiche avec le groupe « Vigilance laïque ») restent évasives. À d’autres moments, illes prennent leurs distances de Pégida, précisant par exemple que leurs positions ne sont pas « compatibles », et que Pegida a un « parfum d’intolérance élargi ». Mais il faut arracher ces déclarations après de longues luttes. Et de la part de A., c’est un pas devant, deux pas derrière: quelques jours après s’être distancée de Pegida, la Marche du Silence, qui n’a toujours pas agi formellement, remercie chaleureusement François Chaput et Martin « Québec Blanc » pour leur soutien. Or le premier, dans les réseaux xénophobes, semble avoir acquis un rôle de leader, au point où plusieurs parlent non pas de la « Marche du Silence » mais bien de la « manif à François ». Le second multiplie les vlogs haineux depuis plusieurs semaines. Les deux sont abonnés à divers autres groupes d’extrême-droite sur facebook, dont Pegida Québec.

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A. est informée de la présence de ces deux xénophobes à plusieurs reprises, presque au même moment où le vidéo est partagé sur la page de la Marche du Silence. On souligne que François Chaput a notamment menacé de donner des « taloches » à des musulman-e-s qu’il surprendrait à prier dans la rue, même si ça lui vaut la prison. Une édition du vidéo dans lequel il l’affirme a été diffusée par le Voir (12 min 05).

A. tergiverse toujours. Elle participe à quelques échanges sur Twitter.

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Il est en bref impossible de recevoir une quelconque assurance de sa part qu’elle fera son possible pour décourager leur présence. Sur la page Facebook, l’extrême-droite s’en donne à coeur joie, pendant que les sympathisant-e-s de Pegida confirment massivement leur présence aux deux évènements, dont Josée Rivard, qui est elle aussi connue pour ses vlogs xénophobes.

Quelques jours de confusion suivent, pendant lesquels les antifascistes sont appelé-e-s à perturber le rassemblement de Pegida, à 16h00. Les inquiétudes au sujet de la présence de l’extrême-droite se font de plus en plus grandes sur la page facebook de La Marche du Silence ; elles sont effacées systématiquement, pendant que les xénophobes continuent d’y sévir presque librement. Les antifascistes décident donc de se présenter à la Place Émilie-Gamelin à 13h00, soit une heure avant la Marche du Silence. Il ne semble pas y avoir alors de plan précis.

Pegida sent la pression monter. Malgré les avertissements de certains individus, qui considèrent que la Marche du Silence n’est pas particulièrement favorable à l’organisation d’extrême-droite, Pegida appelle officiellement à « soutenir » la manifestation.

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A. semble, pendant ce temps, mener un double-jeu. Elle tente de convaincre les antifas que la Marche du Silence n’a rien à voir avec Pegida, tout en multipliant les encouragements à des individus connus pour leur racisme et leur propos violents. Impossible de savoir ce qui s’est dit, par ailleurs, en privé entre l’administrateur du groupe Pégida Québec et A. Mais il est vraisemblable que les deux personnes soient restées en contact jusqu’au jour de la marche.

Le 26 septembre, et après que les supporters de Raif Badawi et Julius Grey aient selon quelques personnes retiré leur soutien à A. et B. (ce qui est plus tard nié par A.), on annonce en grande pompe la participation de Djemila Benhabib à la Marche du Silence. Étrange qu’on tente toujours de nous convaincre que la manifestation n’a aucun lien avec l’Islam!

À 14h00, il y a, à la Place Émilie-Gamelin, autant de manifestant-e-s que de contre-manifestant-e-s. Et les antifas ne semblent pas s’être vraiment trompé-e-s sur leurs adversaires. Il y a certes quelques dizaines de personnes égarées, qui ignorent la controverse entourant la Marche du Silence. Mais il y a aussi des ribambelles de racistes plus ou moins modéré-e-s, dont plusieurs arborent fièrement le « X » noir sur fond blanc, un tout nouveau signe de ralliement des islamophobes « pro-liberté d’expression ». Trois militants des Insoumis, dont un membre fondateur, Sylvain Meunier, y ont été aperçus, arborant fièrement t-shirt et drapeau. Rappelons que les Insoumis ont été associés à un crime haineux commis à Sherbrooke. Sans surprise, Martin « Québec blanc » y a une visibilité accrue aussi, ainsi que Josée Rivard et François Chaput. La manifestation est noyautée par des islamophobes.

Est-ce que la Marche du silence a été censurée?

On dit souvent que « la liberté de l’un-e s’arrête ou celle de l’autre commence ». Dans ce contexte, la liberté d’expression n’est pas fondamentalement différente des autres libertés. La prise de parole ne se limite absolument pas à une diffusion de faits dans l’air. La parole est très souvent performative (comme le dirait J. L. Austin dans Quand dire, c’est faire). La notion de « propos haineux », vague par essence[1], vise justement à dépeindre cette réalité qui fait qu’une personne ou qu’un groupe entier peut voir ses libertés et sa sécurité diminuées par les paroles (souvent menaçantes) de quelqu’un d’autre. Les « propos haineux » ne sont pas défendus par le principe de liberté d’expression précisément quand ils font partie d’un système d’oppression!

La Marche du Silence a été perturbée, en effet. Et ça n’a été fait qu’après avoir tenté par tous les moyens d’éloigner ses organisateurs/trices de leurs allié-e-s xénophobes. Les organisateurs/trices SAVAIENT ce qui se passait. Les seules vraies victimes dans cette histoire, ce sont les personnes qui ont loupé le débat, qui pensaient réellement et uniquement marcher pour contrer le projet de loi 59, souhaitant (sans doute à raison) défendre ainsi un droit fondamental.

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Quant à la marche de 16h00, personne n’a eu l’occasion de la perturber, puisqu’aucun rassemblement ne s’est formé. Selon l’admin de la page de Pegida Québec, elle a simplement été annulée un peu avant l’heure prévue. Les seul-e-s sympathisant-e-s qui se sont réellement présenté-e-s ont rapidement quitté les lieux.

En ce qui concerne les violences physiques : je n’ai été témoin que de deux échauffourées. L’une d’elle a été causée par un participant à la Marche du Silence, un énorme tas de muscles qui a foncé sur un groupe d’antifascistes en hurlant. Il a été calmé et écarté gentiment par un policier du SPVM. L’autre a visé un antifasciste qui a été poussé et saisi à la gorge sans avertissement et sans raison apparente par un flic. Il est tout à fait possible que d’autres affrontements aient eu lieu, mais je ne souscris pas à la version de la Marche du Silence, selon laquelle des vieillards auraient été assaillis gratuitement par des jeunes militant-e-s masqué-e-s.

Rage post-manif

Les sympathisant-e-s de Pegida et organisateurs/trices de la Marche du Silence ont vraiment perdu leur calme après l’échec du 26 septembre. Une campagne d’intimidation et de salissage a été organisée contre un des militants présents à la contre-manifestation. Après avoir tout d’abord accusé le Mouvement Étudiant Révolutionnaire, A. a en effet trouvé un meilleur bouc-émissaire: un méchant anarchiste avec des « antécédents judiciaires ». Les menaces de mort et d’agressions se multiplient donc en ligne dans le cadre d’un ultime désastre. Plusieurs de ces propos sont épargnés par la censure pourtant hyperactive de la Marche du Silence.

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Quelques jours après le déluge de déclarations haineuses et souvent à caractère racial, l’admin de la page finit par expulser quelques membres gênant-e-s. Il reste néanmoins certain que les informations sur l’individu en question ont été consciemment diffusées dans l’objectif de l’intimider, soit directement, soit par personne interposée. En date du 4 octobre, la campagne d’insultes et de menaces n’est toujours pas terminée, et les racistes se concertent même afin de perturber une manifestation en faveur de l’accueil de réfugié-e-s syrien-ne-s, dans laquelle le militant en question est soupçonné d’être impliqué.

Le 29 septembre, B., qui s’est par le passé illustré par ses déclarations farfelues et sexistes (nous avons aussi été informé-e-s que B. a envoyé des messages franchement haineux et intimidants à au moins une personne qui a été pointée du doigt comme «responsable» de la perturbation), publie ce statut surréaliste:

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Il est vrai que la plupart des médias ont offert une couverture complètement déficiente, et les contre-manifestant-e-s en sont partiellement responsables. Au sein de la contre-manifestation, j’ai senti qu’il existait une certaine confusion entre la Marche du Silence et le rassemblement de Pegida. Les journalistes se sont notamment informé-e-s auprès de ces militant-e-s-là. Peu d’entre eux ont pu expliquer correctement la complexité de cette histoire et se sont limité-e-s à une ou deux déclarations fracassantes et médiatiques.

Mais le pitoyable pleurnichage des fans de la Marche du Silence n’arrange rien. A. et B. ont prétendu vouloir contrer la « désinformation » dont l’évènement aurait été accablé avant de suivre des pistes hasardeuses et de se lancer dans des accusations infantiles. Le fait est: contrairement à ce qu’on semble croire, à peu près personne n’accuse A. et B. d’être xénophobes. Beaucoup leur accordent le bénéfice du doute et les défendent, même chez les antifas! Cela dit il est clair que peu de travail a été fait pour empêcher les dérapages haineux, et c’est la présence annoncée de nombreux/euses et authentiques fachos qui a forcé la main aux « terroristes d’extrême-gauche », autant qu’une naïve et idiote collaboration des organisateurs/trices avec des groupes violents et ouvertement racistes.

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[1] Un propos haineux peut tout à fait être largement diffusé sans réelles conséquences. Par exemple, quand les personnes visées sont trop privilégié-e-s et normatifs/ives pour en souffrir, ou quand le discours est hors-contexte.

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Normes et fonction sociale de l’humour

by on Juil.09, 2015, under Général

Avertissement / trigger warning: ce texte comporte de nombreuses citations brutalement sexistes.

Quand on écrit de la merde, en général c’est parce que le trou-de-cul n’est pas très loin. C’est ce que nous a fait comprendre la récente déclaration de J-F Mercier, qui comme on le sait, a fait sa carrière sur des invectives, et dont le deuxième degré est habituellement absent sinon malhabile (on se souvient de ses déclarations faussement racistes sur les Canadien-ne-s des Prairies lors d’un certain Bye Bye, qui avaient été applaudies par le public, ou du discours extrêmement méprisant et classiste envers les mauvais pauvres qui reçoivent des paniers de Noël).

L’intransigeante légion des humoristes et de leurs fans en furie a réagi violemment à l’objection des féministes, dressant encore, comme devant toute critique, un front uni. Stéphane E. Roy a par exemple écrit un texte dans lequel il ordonne aux féministes de s’attaquer à l’État Islamique plutôt qu’à J-F Mercier.

Judith Lussier a répondu à ce genre de défense absurde en rapprochant le statut facebook de Mercier de la culture du viol et du slut shaming: je n’y reviendrai donc pas.

Je me questionne davantage sur la fonction réelle – et des effets généraux – de ce genre de jokes. Notons tout d’abord la qualité assez ordinaire de la déclaration de Mercier: c’est une analogie hyperbolique assez bête et facile, on en voit quinze comme celle-là par jour. La même semaine, j’avais vu passer un meme affirmant que: « Les femmes vont se faire percer les oreilles, les joues, le nombril, le clitoris, se faire épiler à la cire, augmenter les seins… mais quand vient le temps de faire de l’anal soudainement ça fait trop mal. » Au-delà de la culture du viol véhiculée par ce genre de propos, on aurait pu s’attendre qu’un humoriste professionnel puisse nous donner quelque chose de plus intelligent ou original que ce genre de borborygmes qui pollue nos fils d’actualité. Comme je le dis souvent, la première fois qu’on a fait une joke de pelure de banane, ça a dû être vraiment hilarant.

Avant de parler des fonctions sociales de l’humour, je sens le besoin de me justifier. Plusieurs comiques disent être fatigué-e-s de se faire dire « comment faire leur job ». C’est le cas entre autres de Bill Maher, qui, piqué au vif, atteint dans un certain sketch en à peine trois minutes le Point George Carlin[1]. Prétendre qu’un-e non-humoriste ne soit pas apte à critiquer l’humour est d’une grande bouffonnerie. On pourrait simplement répondre que les humoristes, eux, ne sont pas aptes à faire de l’humour social ni même à se questionner sur leur rôle dans le monde, puisqu’illes ne sont évidemment pas sociologues. De fait, la rhétorique humoriste (typique) a cela de triste qu’elle compte sur le flamboyant, et non le cohérent, pour attaquer, se défendre et se définir, même quand elle devient sérieuse. Ces artistes qui l’utilisent systématiquement sont à l’humour ce que Donald Trump est à la politique. Et malheureusement, il y a beaucoup plus de ces artistes-là en humour que de Donald Trump en politique.

Le fait est: l’humour a des fonctions sociales très importantes. Boucar Diouf en a parlé à Médium Large en 2013. Après avoir évoqué, comme les autres personnes cool de ce monde, bonobos et chimpanzés, il finit par suggérer que peu de femmes sont en humour parce que celles-ci n’ont pas besoin d’être drôles dans le jeu de la séduction… Nous rappelant ainsi pourquoi il ne faut jamais demander à des humoristes de réfléchir.

Si vous voulez un complément d’informations et que vous ne souhaitez pas passer par les textes de mille auteur-e-s intellos, les points 2.1 (p. 36) et 2.2 (p. 47) du mémoire de maîtrise de Jérôme Cotte font un habile résumé de ce que constitue le système dominant et quel rôle occupe l’humour dans le maintien de cette domination. Voici un extrait:

« La prise de risque individuelle d’un humour subversif ou violent à l’égard des dominants est immédiatement identifiée et délégitimée dans le texte public. À l’ inverse, l’inimitié humoristique des dominants est bien à l’abri derrière la façade purement ludique et inoffensive du rire. Ce voile est efficace au point où les dominants eux-mêmes, pris dans la logique de la société humoristique, n’arrivent pas à identifier l’hostilité de leur humour. »[2]

Cette citation est parfaitement bien illustrée par l’histoire du fameux poster trouvé dans la maison de la famille Machouf-Khadir. On sait que par ailleurs, Chapleau a fait bien pire.

Forcer le respect des normes

Il est donc essentiel de se demander si notre humour sert ou pas le maintien d’une domination quelconque. Des humoristes comme Guillaume Wagner, quand ils se moquent de comportements normatifs chez les hommes et les femmes, devraient peut-être, en plus de se questionner sur une bonne partie du contenu, se demander si leurs jokes n’encouragent pas davantage la stigmatisation et les inégalités qu’elles ne contribuent à les déconstruire. Wagner se moque par exemple de la volonté de plaire de beaucoup de femmes: mais il en nie l’origine patriarcale, il suggère que ces comportements visent au contraire à nourrir la compétition entre elles. Même s’il se moque des hommes dans le même numéro, il contribue cependant à les déresponsabiliser face à la pression que ressentent les femmes de performer leur genre de manière normative, tout en mentionnant avec paternalisme que les préoccupations de celles-ci sont « cutes », que leurs petits problèmes les rendent « charmantes ». Sa manière de parler du problème de l’anorexie est également stigmatisante : il y réduit les femmes à leur simple valeur sexuelle tout en comparant les femmes maigres à des « barreaux de chaise » qu’aucun gars voudrait « fourrer ». Les hommes homosexuels sont eux aussi réduits à leur sexualité, décrite comme débridée.

Difficile de croire que ce faisant, Wagner, même s’il prétend constamment le faire, défende réellement la veuve et l’orphelin en ridiculisant certains comportements. De la même façon, la chanson de Laurent Paquin sur Stéfanie Trudeau (l’agente 728) insistait sur sa vie sexuelle, ramenant au goût du jour le stéréotype de la « femme mal baisée », et Michel Courtemanche, dans le Bye Bye qui devait suivre, l’incarnait à travers un personnage de gorille grossier, le gag résidant dans le fait que Mme Trudeau n’était pas considérée comme une vraie femme – puisqu’elle est brutale! Ce ne sont pas des exceptions: le vocabulaire qui entoure les contestations populaires est très souvent raciste ou sexiste, qu’il soit relié à une performance humoristique ou pas. Il arrive souvent qu’on ridiculise les politicien-ne-s en les traitant de putes, de rois nègres, d’enculés, tout ça sous couvert de la défense des opprimé-e-s.

En bref: l’humour des dominant-e-s sert leur domination, cela va de soi. Mais même quand on prétend défendre les dominé-e-s, l’humour peut aussi encourager d’autres types de domination à travers l’utilisation du slut shaming, du fat shaming (on l’a vu avec l’exemple des nombreuses jokes sur Gaétan Barrette), du stéréotype racial, de la folklorisation d’une population, du capacitisme (Fred Dubé, par exemple, instrumentalise avec un running gag les hydrocéphales pour dénoncer le néolibéralisme), etc. Tout ce qui finalement ne fait pas partie de nos normes et dont le mépris marque notre discours de tous les jours, tout ce que notre société juge comme marginal, anormal et repoussant est utilisé en humour pour dénoncer autre chose. Globalement donc, les classes moyennes représentées par le public et les humoristes, pour lutter contre d’autres dominant-e-s, leur accordent des attributs d’autres dominé-e-s qu’on peut considérer dès lors comme étant plus négligeables. Et quand on leur fait remarquer, illes pètent leur coche. Vivement un sketch sur l’intersectionnalité pour éduquer les cancres de l’humour (de gauche)!

L’humour et la domination renversée

Selon Christopher Boehm, l’humour chez les sociétés de chasseurs/euses-cueilleurs/euses avait un objectif précis: ridiculiser les individus qui pourraient être tentés de dominer le groupe, les humilier dans le sens de « rendre humble ». Imaginez par exemple qu’un chasseur arrive fièrement au campement avec une énorme proie et que quelqu’un lui fasse remarquer: « Étonnant qu’un si gros animal puisse tenir en équilibre sur une si petite tête. » On en oublie la réussite du premier. Ce procédé existe sous différentes formes dans les sociétés post-industrielles, ce qui fait dire à plusieurs que le Québec « méprise les gens qui réussissent ». Et en cela, la province ne diffère pourtant absolument pas du reste du monde, contrairement à ce qu’on veut nous faire croire.

L’humour peut être une réelle manière non pas de se glorifier ou d’encourager la domination, mais de dénoncer les injustices, comme le fait par exemple Jessica Williams (qui est entre autres correspondante au Daily Show), et cela sans utiliser un vocabulaire oppressif. Au lieu de brailler face aux critiques en revendiquant l’héritage d’Yvon Deschamps, les humoristes du Québec auxquels on pense devraient peut-être se rappeler ce qu’il y avait, justement, dans les fameux monologues de leur soi-disant maître à penser.

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[1] Comme deux adversaires politiques s’approchent habituellement, au fil de la discussion, du Point Godwin, l’humoriste critiqué va généralement finir par se comparer à George Carlin. Au Québec le statut est disputé par Yvon Deschamps.
[2] Jérôme Cotte. L’humour et le rire comme outils politiques d’émancipation? UQAM, juin 2012, p. 67.

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L’empreinte: Redéfinir les mythes nationaux et appropriation culturelle

by on Mar.19, 2015, under Général

(Merci à I. Ce texte est le résultat de la discussion que nous avons eue au retour du visionnement.)

Quand j’ai assisté pour la dernière fois à une activité du PQ il y a une décennie environ (une conférence de Louis Bernard)[1], une clameur s’était élevée dans la salle suite à l’énonciation de l’histoire de l’identité canadienne-française. Une vieille dame pleine d’amertume avait même grogné en parlant des «méchants Anglais»: « Ils nous ont volé nos symboles et notre hymne national ». C’était une tendance assez forte à l’époque que de donner dans cette victimisation larmoyante. Un groupe d’intérêt avait même été fondé dans l’espoir de reprendre au ROC le nom de Canada et l’emblème de la feuille d’érable.

Que des nationalistes québécois-es jugent bon, aujourd’hui, de récupérer non pas quelques symboles, mais de revendiquer des identités entières aux peuples autochtones, ça ne semble cependant pas causer tant de chemises déchirées.

De fait, cette tendance n’est pas apparue avec le documentaire L’Empreinte. Depuis qu’il n’est plus exactement honteux de s’identifier comme d’origine autochtone, des Nords-Américain-e-s de tout poil prétendent avoir du « sang indien » bien caché quelque part dans le coin d’une veine. Dans ce contexte, les Québécois-es ne font d’ailleurs absolument pas exception. La tendance peut être plus forte qu’ailleurs à se définir comme société métissée (clairement moins que dans à peu près toute l’Amérique latine, quand même) mais elle s’inscrit dans une tradition qui n’est pas du tout unique[2] et cela n’a sans doute rien à voir, contrairement à ce que Darryl Leroux croit, avec les larmes acides que bien des Québécois-es versent sur leur propre sort. Bien évidemment, la génétique nous a appris que les Québécois-es de vieille souche française ont assez peu de vrai « sang indien », mais passons, cela importe en fait assez peu.

La thèse de L’Empreinte, en regard de tout ça, est particulièrement laborieuse à résumer. Le documentaire cherche à démontrer qu’à peu près tout ce qui constitue le «modèle québécois» est un héritage de la culture amérindienne. Place de la femme, valeurs égalitaires, social-démocratie, tolérance, recherche du consensus, etc. Tout y passe. Même en outrepassant toute logique et en admettant une influence directe aussi forte, on pourrait bien arguer que cela ne fait pas de nous des Amérindien-ne-s et ne nous donne pas le droit de revendiquer ce statut. Pas plus que les emprunts constants des Grecs/ques Ancien-ne-s aux autres civilisations n’ont fait d’eux des Phénicien-ne-s ou des Égyptien-ne-s. Mais il n’y a rien à faire. Roy Dupuis le sent en lui qu’il est « indien ». Ses invité-e-s, confortablement installé-e-s dans des chalets à 400 000$ ou des bureaux luxueux, le sentent aussi. Une psychanalyste invitée et visiblement intéressée par l’ésotérisme en arrive à dire que la négation même de l’héritage autochtone (dans l’expression « on est pas des sauvages ») est une preuve de plus qu’en réalité, on est des sauvages.

Légendes dorées, légendes noires

Le Québec ne se distingue pas non plus sur le soin qu’il met à présenter la colonisation comme étant dénuée de tout conflit. Aux États-Unis, on présente souvent l’image des bons puritains portant des chapeaux haut-de-forme partager du blé d’Inde lors du « Premier Thanksgiving ». La France, encore culturellement forte au Maghreb, a édicté des lois mémorielles. En Espagne, la leyenda negra est une expression péjorative qui renvoie aux histoires d’exactions commises durant, notamment, la colonisation de l’Amérique et prétendument inventées de toutes pièces pour des motifs politiques[3]. Devant tant de récits nationaux lavés à l’eau de javel, il serait surprenant que le «nôtre» soit le seul, le seul au monde pour reprendre la théorie du documentaire, à avoir été fondamentalement différent.

Non, le Québec n’est pas unique. Les vertus de sa colonisation non plus, ni ses exactions. Sur le plan historique, L’Empreinte est exsangue. La meilleure parodie vient d’ailleurs de Denys Delâge et de Serge Bouchard, deux spécialistes qui connaissent pourtant très bien le poids des mots. On ne se centre que sur les alliances entre Français-es et Autochtones, qui ont effectivement eu lieu. Mais des alliances, pratiquement tous les colonisateurs en ont tissé, même le cruel Cortès, destructeur des Aztèques.

On met bien sûr de côté la masse pourtant incontournable des bavures, qui date de bien avant l’hostie de Conquête: le rôle français dans l’extermination des Renards par exemple, l’évangélisation agressive et la traite massive de milliers d’esclaves (surtout des Autochtones mais aussi des Africain-e-s), et dont le fameux Jean Vauquelin, héros couronné par une place attenante à l’Hôtel de Ville de Montréal, était friand. On a beau, assez ridiculement d’ailleurs, évacuer toute responsabilité sur ce qui s’est passé après 1759 – ce sont finalement les Anglais qui seraient responsables de la cassure entre Québécois-es et Autochtones – il n’en reste pas moins que des massacres, les Français qui s’appelaient Canadiens en ont aussi commis.

Et je ne souscris pas à la thèse du « moins pire ». Un esclavage « moins pire » centré sur la domesticité est tout de même de l’esclavage, et mérite d’être appelé « esclavage » et non « modèle unique de colonisation ».

Ignorance et idéalisation

Dans ce documentaire sur les valeurs autochtones supposément transmises aux Québécois-es, on ne parle finalement pas du tout des Autochtones. Les informations sur la culture des différentes nations présentes au Québec tombent au compte-gouttes, les plus exactes semblant d’ailleurs provenir de Joséphine Bacon, chez qui Roy Dupuis remarque immédiatement les yeux, anormalement bleus. Cette discussion, qui démontre finalement que les Québécois-es sont redevables aux Autochtones (et non pas qu’illes sont autochtones), est présentée comme l’indéniable preuve que ces dernières/iers reconnaissent eux-mêmes la proximité.

Assez délicieusement, la poétesse innue remarque d’ailleurs que si la conversation avait eu lieu dans sa langue, certaines questions auraient été de trop. Sous-entendu: ta yeule Roy.

L’histoire réelle passe le relai au mythe du bon sauvage. Celui d’une Île de la Tortue (autrement dit l’Amérique) idéalisée et dans laquelle tous les individus étaient égaux, solidaires et libres. Le fait est: s’il est vrai que les Jésuites et Gabriel Sagard ont effectivement observé des traits plus égalitaires et une liberté sexuelle plus grande chez les Autochtones visités, il n’en reste pas moins que la vision générale qu’en ont eu les Européens par la suite n’a rien à voir avec la réalité historique. Il est né d’une instrumentalisation des Autochtones à des fins philosophiques, politiques et idéologiques: ce phénomène existe depuis longtemps et représente tous les indigènes du monde sous des traits juvéniles et purs. Pas étonnant qu’on traite encore les Autochtones comme des mineur-e-s, pourrait-on en conclure.

Autrefois on se servait du mythe du bon sauvage pour vanter une culture ignorant le péché et dénoncer le progrès. Dans l’Empreinte, le péché c’est l’individualisme. Dans les faits, nous savons très bien que les Premières Nations du Québec sont issues de civilisations développées, matures et aux normes parfois strictes (incluant sur le plan des rôles genrés, remarquerait Gabriel Sagard). L’ignorer au profit du mythe, comme on le fait ici, est une négation totale du vécu des Autochtones, de leurs luttes quotidiennes pour améliorer leur vie, de leurs questionnements, de leurs doutes. Toutes ces choses qui nous permettent de les considérer justement comme nos pareils, c’est-à-dire des êtres humains dignes d’être nos interlocuteurs/trices.

De qui a-t-on hérité?

On pourrait affirmer que l’esprit communautaire des Québécois-es (en admettant qu’il soit aussi distinct qu’on le prétend) existait déjà dans la France du Moyen Âge. On pourrait aussi affirmer que le mépris apparent pour la hiérarchie (traditionnelle) est commun en Amérique du Nord, et qu’il n’a pas nécessairement de racines autochtones, et que c’est l’Américanité du Québec qui s’exprime à travers lui. On pourrait affirmer que le dédain pour la richesse, dont parle Roy Dupuis, est en fait une invention de Joseph Facal servant à victimiser les bourgeois-es, et que par ailleurs le premier discours contre les riches (et qui nous a été transmis) date de l’Égypte ancienne et non pas de la gaugauche immobiliste. Que la social-démocratie est réellement héritée d’Europe, (genre… l’endroit où elle a été inventée). Que notre système d’éducation mêle les inspirations catholiques et socioconstructivistes, aussi originaires d’Europe.

Mais au lieu de chercher des vérités multiples un peu partout, le documentaire affirme que tout ça vient du fait que nos ancêtres gambadaient gaiement, main dans la main avec des Autochtones, au milieu de la Vallée du Saint-Laurent. C’est commode et confortable comme théorie.

« Fuck les Indien-ne-s, vive la social-démocratie! »

Qui l’eût cru: le modèle québécois « capitaliste à visage humain » comme me le faisait remarquer I., découlerait directement de la vie communale (sans État ni capitalisme) des Algonquin-e-s et Huron-ne-s. La gauche modérée n’est pas la première à s’essayer de récupérer ce récit de colons. J’ai déjà entendu Michel Kelly-Gagnon, alors président du Conseil du Patronat, tenter de vendre le capitalisme sauvage en incitant ses compatriotes à « retrouver l’esprit du coureur des bois ». Il avait fait de ce thème une conférence et de sa conférence une tournée pan-québécoise.

Mais ce qui me met hors de moi, c’est que ce maudit documentaire n’amènera jamais une seule réaction de solidarité face aux luttes autochtones, ou même de sympathie à leur égard. On n’y parle ni des territoires accaparés, ni des forêts rasées, ni des femmes disparues, ni des réussites multiples, ni des espoirs, ni même du quotidien. On ne voit même pas l’ombre d’une rue de Pikogan ou d’Odanak. Son objectif est de défendre le modèle québécois (blanc) par un immense appel à la tradition (imaginaire et nourrie par l’anecdote), stratégie plagiée aux esprits ultraconservateurs. Dans ce contexte, et même si quelques intervenant-e-s issu-e-s des Premières Nations sont utilisé-e-s[4], les principaux/ales intéressé-e-s sont évacué-e-s et restent des remarquables oublié-e-s.

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[1] Notons par ailleurs que pendant cet évènement, j’ai été hué (pour la dernière fois par le PQ) après avoir posé une question sur le droit à l’autodétermination des Autochtones à M. Bernard. À la défense de l’ex «Grand Mandarin», il a dit avoir visité les communautés à plusieurs reprises, et compris leur désir: c’est-à-dire celui de se gouverner eux-mêmes. Il n’y avait pas de mépris dans cette réponse.
[2] Par exemple, chez les Blancs et les Noir-e-s des USA, la tendance est également forte, comme l’illustre le début de ce texte: « I AM COLORED but I offer nothing in the way of extenuating circumstances except the fact that I am the only Negro in the United States whose grandfather on the mother’s side was not an Indian chief.»
[3] Il est possible de dire que l’Espagne a réellement été victime d’une légende noire – des mensonges ont été colportés sans arrêt dans le cadre d’une guerre de propagande- mais ironiquement, plusieurs historien-ne-s nationalistes se sont servi-e-s de l’existence de ce biais pour discréditer toutes les critiques. Ici on parle plutôt de «Québec bashing», mais c’est littéralement le même phénomène, avec son lot de réactions stupides de part et d’autre.
[4] Et cela ne constitue absolument pas une critique de leur participation au documentaire.

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À propos de la violence II – machisme et communications

by on Nov.20, 2014, under Général

Ceci est la suite et la conclusion de « Cher Charles et « violence » politique ».

 

Des trucs pacifiques qui nuisent

En 2012, des gens de l’Université de Montréal et d’ailleurs ont tenté de défoncer la porte des bureaux du Recteur avec une banquette de bois. Après l’échec du projet et l’arrivée massive de flics, les manifestant-e-s se sont dirigé-e-s vers le plan B des trois ou quatre meneurs (tous des hommes, mais est-ce vraiment nécessaire de le mentionner): le bureau du député d’Outremont. Problème: le premier étage était occupé par une clinique de maternité et de pédiatrie. Quand j’ai dit à un des meneurs, un militant connu, qu’on devrait vérifier l’horaire de la clinique et revenir un jour de fermeture, afin de perturber seulement le bureau du député, il m’a répondu: « on fait pas d’omelettes sans casser d’oeufs » et a continué de mener une manif obéissante dans son piège. Ce blocage se voulait pacifique, (bien plus pacifique d’ailleurs que du défonçage de porte), mais il a provoqué des conséquences bien plus graves que la fois où Charles (le personnage de la BD de Nico Las) a joué au Toréador avec le manteau d’un flic. Pensez aussi aux manifestations « pacifiques » des militant-e-s antiavortement devant les cliniques aux USA, ou aux actions tout aussi pacifiques des infâmes homophobes de la Westboro Baptist Church.

Ce ne sont que quelques exemples pour illustrer mon point: toutes les actions politiques non-violentes – et c’est-à-dire, et comprenons-nous bien, répondant aux normes de contestation établies par les principales élites militantes – ne s’équivalent pas. Certaines sont extraordinairement chouettes, même quand elles ne débouchent pas sur des actes illégaux! D’autres sont idiotes et nuisibles. Il en va de même pour les actions qui sont perçues comme violentes. Tout condamner d’un bloc, c’est ridicule, dans un cas comme dans l’autre.

 

La prison et le machisme

Dans tout ce débat, il y a une composante assez souvent mise de côté: comme le disait Pwll dans un autre billet, la glorification des actions dites violentes sont souvent l’occasion pour certain-e-s acteurs/trices de tenir un discours machiste. Dans la BD Cher Charles, si plusieurs planches me mettent vraiment très mal à l’aise à cause de leur sexisme ordinaire, il n’y a cependant pas de posture ouvertement machiste à ce sujet: il se trouve simplement qu’on se concentre sur les actions de Charles, et Charles est un homme cisgenre. Cela dit, en mettant toute notre attention sur lui, sur ses gestes, on le dresse comme modèle par excellence des Black Blocs, alors qu’il ne doit rester qu’une expérience d’individu parmi tant d’autres. Le problème sur ce point précis réside surtout dans l’inexistence d’un contre-discours. Par ailleurs, à la soirée de lancement, on vendait des t-shirts sur lesquels on pouvait lire: « Tamagotchi political prisoner boyfriend. Everyone got one in Canada! » Intéressante caricature qui permet de comprendre que le combat contre l’institution carcérale concerne aussi les proches (un propos bien rendu par le film court de Youri, Des profondeurs j’ai crié), mais le pendant féminin ou neutre n’existait tout simplement pas. En bref: peu importe la bonne volonté de l’auteur et des artistes qui ont participé au lancement de la BD, Cher Charles vient renforcer l’image masculine du vandalisme politique.

Et pourtant, des femmes en prison ou en procès parce qu’elles ont cassé, volé, défendu, attaqué ou organisé, ce n’est pas ce qui manque. Je pourrais en nommer plusieurs, parmi mes amies, qui sont confrontées au Léviathan de la justice criminelle. Mais je ne vais pas le faire. Je vais nommer deux femmes que je ne connais pas personnellement: Amélie et Fallon, deux insurgées enfermées au Mexique pour avoir commis des actes « terroristes ». On pourrait aussi parler des femmes (3 accusé-e-s sur 4) qui ont porté le blâme dans l’histoire des fumigènes du métro de Montréal[1].

Et voici une anecdote assez intéressante qui n’a, à ma connaissance, jamais été relevée par le passé. Dans les jours suivant la manifestation de Victoriaville, en 2012, une ligne ouverte de Radio-Canada avait donné la parole, en direct, à une femme assez âgée et très articulée qui avait assisté à l’évènement. Voici à peu près ce qui s’est dit:

PERSONNE: La police est devenue très violente. Et là, tout le monde s’est mis à tirer des roches et il y avait beaucoup de gaz lacrymogène.
ANIMATEUR: Et vous, madame, vous avez quand même pas tiré de roches?!
PERSONNE: Non. J’ai regardé par terre et je n’en ai pas trouvé à proximité.

Devant la légion d’exemples, ce n’est pas la violence qui doit disparaître du discours, mais le portrait jeune et masculin des représentations, la tendance viriliste de la glorification du héros, le romantisme vieillot du martyr pour la cause. Là-dessus, je rejoins parfaitement Pwll (et son article très pertinent, allez le lire), avec qui j’aurais sur le sujet un débat sans doute plus sémantique qu’idéologique.

 

stratégies de communication – de l’efficacité

Un des arguments les plus couramment utilisés par la gauche modérée et opposée à toute résistance violente concerne l’opinion publique. Une opinion publique qui n’existe pas, selon plusieurs activistes de gauche (dont Bourdieu: sa position a été largement reprise pendant la grève étudiante de 2012) – quand celle-ci n’est pas de leur côté bien sûr, parce que quand elle appuie leurs idées, illes s’empressent de dire que « la population est avec nous ». Si donc on se trouve à organiser des manifestations violentes – ce n’est qu’un exemple, hein, pas une incitation – la population aura tendance à la condamner, parce qu’elle est contre la violence. Notons tout de suite que l’opinion publique ne constitue pas selon moi tant une illusion que le Peuple lui-même, une illusion sur laquelle la démocratie base sa légitimité, de la même manière qu’autrefois les monarques basaient leur légitimité en Dieu. P’tite nouvelle: ni l’un ni l’autre n’existent. Mais passons.

Il faut arrêter de toujours se demander si une action sera défendue par un grand nombre. Il faut se demander si elle est défendable. Si elle est nécessaire. Si elle répond correctement à la violence qu’on nous inflige. Le pouvoir a cet avantage sur nous: non seulement il parvient à défendre n’importe quel meurtre, n’importe quel pillage, mais en plus, il parvient à nous les faire désirer.

Pourquoi n’y arriverions-nous pas? Si la population décidait de déplorer le sabotage d’une pelle mécanique avant que celle-ci, par exemple, ne commence à préparer le terrain au creusage d’un puits de gaz de schiste, il faudrait non pas essayer de trouver un mode d’action plus fade et consensuel à opposer à la force brute du lobby énergétique, mais chercher plutôt à défendre l’acte de sabotage de manière plus efficace.

Par ailleurs, il ne faut pas s’attendre à une couverture positive de nos actions. Dans aucune situation, les médias corporatifs n’appuieront massivement une lutte qui mettrait en danger le système qui les nourrit. Allant plus loin que les reporters insipides au discours formaté, les leaders d’opinion prônant naturellement la violence envers les manifestant-e-s ne seront jamais non plus assouvis. Devant nos actions diverses, seule leur stratégie de communication se transforme: leur humeur reste sensiblement la même. Il est vrai que de l’acharnement médiatique a souvent lieu après une manifestation plus radicale. Mais juste avant la manif (très pacifique) du 31 octobre dernier, voici ce qu’une animatrice de radio a dit à Yves Francoeur pour le convaincre de réprimer la foule: « Un groupe d’étudiants qui va paralyser le centre-ville de Montréal. Des gens qui auront pas accès à des soins de santé demain, parce qu’il va y avoir 70 000 personnes dans la rue. » Notez que cette fois-ci, aucune clinique médicale n’a été directement et consciemment bloquée, à ma connaissance, par les manifestant-e-s. Et pourtant, les gens sont toujours supposément mis en danger de mort. Par une manif PACIFIQUE.

De fait, la propagande réactionnaire est tellement efficace qu’elle donne l’illusion de bénéficier de chacune de nos actions, quel que soit leur degré de radicalité. Charest s’est amplement servi de la crise de 2012 pour mousser sa campagne, à un tel point qu’on croirait que c’en est l’ingénieur suprême. Mais détrompez-vous. Il n’en était que le parasite. Les politicien-ne-s n’ont ni l’envergure ni l’intelligence d’organiser d’aussi vastes complots, et encore moins de les contrôler. Cela dit, leurs relationnistes sont juste assez intelligent-e-s pour trouver une attitude à adopter dans toutes les situations.

Nous pourrons subséquemment débattre de stratégies à adopter nous-mêmes pour mieux faire face à l’industrie des communications, puisque c’est ça le véritable nœud du problème. Il y a plusieurs pistes. Ce sera pour une autre fois.

 

S’en sortir libre et en vie, c’est plus important que tout

Je ne le spécifie pas inutilement. Aux actions de sabotage, de vandalisme, d’affichage sauvage, de piratage informatique, à la confrontation émeutière, bref tout ce qui peut être considéré comme des actions violentes, on oppose souvent des blocages et des occupations pacifiques, voire des actions symboliques. Je ne suis pas contre, mais dans certaines situations, celles-ci se révèlent être d’une grande dangerosité. Et je tiens ici à être clair. Je sais que Rémi Fraisse n’est pas mort au milieu d’une chaîne humaine en chantant coumbaya. Idem pour les milliers de manifestant-e-s égyptien-ne-s, tunisien-ne-s du Printemps arabe, les militant-e-s kurdes, etc.

Mais la plupart des matraques que j’ai vu s’abattre sur la tête de mes ami-e-s, au cours de la dernière décennie, c’était pendant des manifs pacifiques. Le seul poivre de Cayenne que j’ai reçu dans les yeux jusqu’à aujourd’hui a été le résultat de résistances passives. Ma seule arrestation et mon seul véritable passage à tabac (menotté) par les flics se sont déroulés alors que je n’avais opposé aucune résistance ni tenté de fuir. L’opinion publique ne fut pas là pour me protéger, ni moi ni aucun-e de mes potes. Au contraire, elle a fait comme elle sait si bien faire: conspuer les victimes, encenser les bourreaux, protéger le système. Plus largement, précisons que plusieurs « ringleaders » du G20 ont fait plus d’un an de prison. Parmi les accusé-es: du monde qui n’ont même pas mis un pied dans une manif à Toronto.

Alors voilà ce que je dis: ce système ne récompensera pas votre pacifisme. Les conséquences ne sont pas toujours équivalentes aux actes: tout dépend du contexte, de vos avocat-e-s, des juges, des flics, etc. Posez des gestes intelligents et ne prenez pas de décisions trop spontanées. Si vous voulez faire une action directe, préparez-vous méticuleusement, ne laissez pas de traces! Si vous pensez que votre action est vouée à l’échec, ne prenez pas ce risque! Et surtout, surtout, restez en vie, et ne vous faites pas prendre.

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[1] Et selon les normes sociales actuelles, il s’agit bien ici d’actions violentes.

 

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Cher Charles et « violence » politique – (1)

by on Oct.24, 2014, under anarchie

I – Télé intérieure et jouissance

« Il y avait un temps où les fleurs avaient le droit d’éclore
Les pétales jaunes et rouges se tendaient comme des voiles
Partout ils claquaient dans une lumière vive et
Leurs couleurs détonnaient dans la grisaille
Boum.

Toi tu as fait pousser de la dent-de-lion
Aux reflets glacés et à la corolle pointue
Devant un Starbucks où tout le monde va

Délicatement tu as planté un tuteur fait avec
Un manche de pancarte
Il tenait enfoncé profond dans celui qui avait
Voulu désherber […]»

-La série des poèmes violents

 

Introduction

Condamner ce que les médias et gouvernements décrivent comme de la violence politique se fait difficilement sans adopter une position privilégiée. Car quand on participe à un débat en dénonçant un comportement décrit par la loi comme criminel et illégal, on ne peut faire face qu’à un parti affaibli et marginalisé, de par sa condition justement potentiellement judiciarisable. Un parti qu’on peut légitimement suspecter d’avoir peur d’exprimer le fond de sa pensée, en raison de la répression brutale que cette libre-expression peut provoquer. Avons-nous réellement besoin de le spécifier? Tous les médias, tous les individus ne peuvent se permettre de publier un texte réellement subversif. Dans un débat sur des actes illégaux, il y a donc un parti qui débute avec un réel avantage, et il serait temps de le reconnaître. Les dés sont pipés en faveur des gens qui condamnent la violence.

C’est dans ce contexte qu’a été publiée la BD Cher Charles. Elle défend ouvertement l’action directe, le vandalisme, la « joie armée ». Évidemment, tout le monde n’a pas apprécié le ton presque naïf de l’oeuvre vis-à-vis de la violence, dont la définition serait d’ailleurs à revoir en profondeur. Je fais donc état ici de mes propres remarques sur le sujet débattu.

Diversité des tactiques, perturbation de la routine

Parmi les postures militantes les plus largement partagées depuis plus d’une décennie, il y a le respect de la diversité des tactiques. Cela signifie grossièrement que l’on doit accepter, autant que possible, le mode de contestation choisi par une mosaïque d’activistes. Évidemment, je suis pour. La diversité des tactiques ne peut pas tout justifier, mais il me semble qu’une solidarité minimale est requise.

Je suis également en faveur des actions qui perturbent la routine. Je ne suis pas de ceux et celles qui cherchent nécessairement des perturbations économiques de grande ampleur, tout simplement parce que je n’y crois pas beaucoup. Cela dit, si ces mêmes actions visant la perte de capital et le ralentissement de la production troublent par le fait même le train-train quotidien du bétail humain, cela me rend heureux.

On parle souvent de la prison intérieure, qui survit dans notre psyché et nous enferme dans une autodiscipline grillagée. Elle nous pousse à ne jamais dévier de notre chemin, à toujours se surveiller, à avoir la trouille de sortir. On devrait tout autant parler de télé intérieure. Celle qui nous pousse à lever le son de nos outils de divertissement mentaux, à considérer tout stimulus extérieur de la même manière qu’on perçoit l’achalant bruit du frigidaire, ou la vision d’une mouche qui se pose sans arrêt sur l’écran pendant une game de hockey. Avec une immobile et silencieuse irritation.

Perturber constamment cette contemplation béate du spectacle me semble être de première nécessité. C’est une des seules manières d’amener les autres à se déconnecter. Et plus la perturbation est audacieuse, brutale, théâtrale, bruyante, plus les excuses pour retard au travail ou à l’école seront bonnes. Et au final, du moment qu’on décroche un peu, on peut constater qu’arriver à l’heure au travail n’est en fait pas si important. Ni même arriver du tout, d’ailleurs.

Casser une vitrine d’une entreprise capitaliste dans un quartier commercial, mettre le feu aux autopatrouilles et danser autour, c’est une manière improvisée mais très efficace de perturber le quotidien. Elle ne me semble ni meilleure ni pire, a priori, que de participer à une action non-violente, en faisant une chaîne humaine devant un Wal-Mart ou en gueulant l’hymne national du Djibouti pendant une conférence de presse de Steven Blaney. Seulement, cette manière de faire frappe mieux l’imaginaire, et avec elle l’univers des possibles explose. Non seulement l’exploiteur est humilié – c’est bien ce que c’est, une humiliation – mais les normes, qui servent de barreaux à notre prison intérieure, sont (du moins temporairement) complètement balayées. C’est ce qui s’est passé au G20 de Toronto, en 2010. Plusieurs l’ont constaté: après le passage des Black Blocs, la rue Yonge s’est transformée en foire carnavalesque. Les habitant-e-s et curieux/euses ont réoccupé leurs rues zébrées par les éclats de vitrines fracassées et les voitures de flics abandonnées. C’était l’euphorie. Les témoins n’en revenaient pas.

De la même manière, la manif du 22 mai 2012 a créé un chaos monumental, résultat de vitrines de banques pétées mêlées à la marche désordonnée et festive de toute une population à l’assaut de normes tyranniques. Au minimum deux personnes ont en outre décidé de se mettre totalement à poil (pas à moitié comme dans les manufestations), défiant ainsi le Code Criminel et commettant, pourquoi pas, une sorte d’acte violent contre la décence.

La magie n’existe pas. L’illusion: oui. On ne peut pas faire sortir une révolution d’un chapeau, par l’action radicale ou modérée. Mais on peut orchestrer le lever du rideau. Si nos chaînes sont imaginaires et volontaires, il faut briser tout ce qui fait mur à notre imagination. Parfois, ça passe par le fait de darder le dragon impuissant avec un bâton pour montrer à tout le monde qu’il n’est pas aussi dangereux qu’on le croit.

L’intérêt à long terme

L’intensité de ces moments de chaos – et parfois réellement d’anarchie[1] – est difficile à déterminer, principalement en raison de l’impossibilité de mesurer l’expérience individuelle de chaque participant-e et de chaque témoin. Il est difficile également d’en évaluer les conséquences sur les moyen et long termes, mais elles ne sont peut-être pas celles que l’on croit, ni aussi importantes qu’on le dit. Il y a quelques années, j’ai demandé à I… ce qu’il avait ressenti en cassant des vitres au G20. Il m’a répondu: « je me suis senti vivre, pour la première fois. » Ces actions ou manifestations n’ont pas besoin d’avoir d’effets à long terme, elles se suffisent à elles-mêmes : elles ont eu lieu, et c’est tout. C’est d’ailleurs à peu près l’une des positions défendues dans Cher Charles. Sans être l’orgasme perpétuel, elles sont comme l’orgasme multiple dans une société où toute jouissance serait proscrite. Elles ne durent pas éternellement mais laissent un souvenir délicieux et donnent envie de recommencer.

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[1] Et non, je ne pense pas que l’anarchie soit nécessairement caractérisée par « l’Ordre ». Dans ce cas-ci, la solidarité émeutière suffit tout à fait.

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La saison des pommes

by on Sep.23, 2014, under Général

Depuis quelques automnes, il est de bon ton de se moquer méchamment des gens qui vont aux pommes à chaque année. C’est souvent vu comme une activité quétaine, démodée, plate, et qui surtout manquerait de raffinement. Assez souvent, des blagues machistes et classistes viennent même se mêler au déluge de mépris démontré à l’égard des cueilleurs/euses, mais aussi à l’égard des pomiculteurs/trices. Ainsi, comme le résume sans originalité d’ailleurs un article d’Urbania, « aucun gars » n’aimerait sincèrement aller aux pommes, et les pomiculteurs/trices seraient des méchant-e-s «overlords» qui profiteraient des cueilleurs/euses naïfs et naïves[1].

 

Aller aux pommes n’est pas forcément démodé et pénible

Avec une grande ignorance, Nightlife, respectant la tendance généralisée chez les snobinards jet-set de Montréal, proposait de troquer la journée des pommes pour la route des vins, et d’instagrammer des photos de vignobles plutôt que des photos d’enfants jouant dans les arbres (je pense pourtant pouvoir exprimer la pensée de plusieurs: dans tous les cas, on s’en câlisse de vos photos).

C’est d’autant plus stupide qu’il est possible de tout faire. Cueillir des pommes peut se faire après la visite d’une cidrerie, et il est possible de s’arrêter ensuite dans d’autres petites boutiques et d’acheter d’autres types de produits régionaux et saisonniers. Remplir un sac de pommes, ça prend cinq minutes. Si c’est fait sur une petite terre familiale, il n’y a pas de queue, on ne vous fait pas monter dans la boîte d’un tracteur pour aller cueillir des pommes à deux kilomètres en montagne, et vous avez en prime accès directement aux pomiculteurs/trices plutôt qu’à un-e étudiant-e de la région déguisé-e en clown et éreinté-e par son travail.

Vous aurez pleinement le temps de déguster les produits dérivés et discuter avant de reprendre le chemin de la route des vins.

 

Pourquoi c’est important

Ben oui, pourquoi me mets-je à défendre une industrie récréo-touristique? Pas mon genre? Les raisons sont cependant fort simples, du moment qu’on y réfléchit. Mais elles deviennent encore plus claires quand on connaît un peu la campagne et l’agriculture, ce qui n’est généralement pas le cas des détracteurs/trices de ce genre d’activités.

Pour aider les petit-e-s producteurs/trices (bio ou pas)

Entre le verger et l’épicerie, il y a des intermédiaires à plus finir – c’est dans la nature de l’exploitation capitaliste. Ce qui fait que le producteur et la productrice, qui fournissent l’essentiel de l’effort (et c’est pas un travail saisonnier, il y a toujours quelque chose à faire) se retrouvent avec souvent moins de 5% de la valeur de la pomme à la vente dans leurs poches. Et à ça, il faut encore enlever le coût de production. Quand vous allez directement cueillir, 100% des revenus vont aux pomiculteurs/trices. Et vous aurez des pommes fraîches (parfois, les pommes prennent plus d’une semaine à parvenir sur les étalages, même en saison), sans cire (ce sont les emballeurs qui enduisent les pommes), mûries à point, choisies une par une, et assez souvent moins chères.

Je pourrais vous parler pendant des semaines de la misère des pomiculteurs/trices. Ça vous remplirait le coeur de révolte. Mais disons simplement qu’inciter les gens à abandonner ça, c’est comme s’opposer au recyclage ou à l’eau potable. Les (petit-e-s) producteurs/trices ont BESOIN des cueilleurs/euses pour survivre. Difficile à accepter pour certain-e-s, mais les familles quétaines et les couples en perdition qui vont cueillir sur une petite terre familiale à l’automne contribuent à sauver le Québec rural comme on l’a toujours connu, tout en brisant son isolement.

Que vous achetiez ou pas des pommes en épicerie ou au Marché Jean-Talon le reste du temps, à l’automne, quelques kilos de pommes directement du verger, ça donne un beau gros coup de main.

 

Paur sauvegarder le paysage

Pour augmenter leur production, les proprios des vergers ont souvent tendance à mettre de côté les arbres de taille standard pour faire pousser des pommiers nains et semi-nains. Résultat: le paysage change petit à petit. Plus de grands arbres aux multiples branches, aux échelles colorées, mais des petits arbustes maigrichons et rabougris, aux branches surchargées.

Plus le verger transfère ses activités de jeu vers des activités de pure production industrielle, plus il sera laid, adapté aux machines plutôt qu’aux êtres humains.

 

Pour améliorer sa consommation et mieux connaître le produit

Les produits transformés en industrie, comme la compote et les tartes contiennent beaucoup trop de sucre, trop de sel, trop de gras, trop d’additifs, etc. En revanche, transformer des pommes à la maison exige très peu d’efforts et de connaissances. C’est un des fruits disponibles sur le marché qui se cuisine le mieux, et de très nombreuses recettes locales la mettent en valeur. La pomme se conserve également très bien: certaines sortes sont encore très fermes après plusieurs semaines passées au frigo. Quand on veut ramener des kilos et des kilos de pommes à la maison, il suffit, pour éviter le gaspillage, de les consommer de façon intelligente: gardez les Empire pour la fin!

 

Ce n’est pas démodé, c’est dans l’intérêt de tout le monde!

En résumé: du moment qu’on aime les pommes, qu’on veuille sortir de la ville (s’il y a lieu) et qu’on en a l’occasion (ce qui n’est malheureusement pas donné à tout le monde), il n’y a pas de bonne raison de ne pas faire un arrêt au verger cet automne, et surtout pas si c’est pour éviter de déplaire aux snobs de Nightlife et d’Urbania! Dans tous les cas, dites-vous que la pomme que vous mangerez (bio ou pas) sera toujours moins vieille et bien meilleure pour la santé que le déchet chimique dont vous ferez l’acquisition (par le vol ou la récupération j’espère, mais il paraît qu’on peut aussi les acheter) au Maxi ou au IGA.

 

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[1] Je l’ai déjà dit, et je le redis: tout est politique, incluant l’humour le plus gras, le plus insignifiant, le plus « deuxième degré ». Aucun type de discours ne mérite son univers parallèle dans lequel les critiques seraient de facto rejetées comme étant non-pertinentes.

L’humour a des fonctions sociales précises. Figurent parmi elles: ridiculiser ou même stigmatiser les comportements perçus comme nocifs, et souvent encourager les comportements perçus comme positifs. Ce peut être un instrument de liberté, quand il est utilisé contre le pouvoir, comme de contrôle social, peu importe l’intelligence de l’humour, peu importe le second degré, quand il est par exemple utilisé d’une certaine manière par des privilégié-e-s contre d’autres groupes.

La mauvaise utilisation d’archétypes par un groupe privilégié est une manière particulièrement dévastatrice de faire de l’humour. Par exemple, rire des assisté-e-s sociaux/ales et/ou des détenu-e-s en mettant de l’avant leur situation prétendument confortable peut faire partie d’un processus de légitimation de leur mise à l’écart. Idem quand on dit que les pomiculteurs/trices profitent des cueilleurs/euses pour s’en mettre plein les poches.

Je suis fatigué de le répéter et de le répéter, mais c’est comme ça. Il faut arrêter de répondre aux critiques en disant: « oui mais c’est rien qu’une joke ». Une joke, c’est juste une joke, mais c’est déjà tout à fait suffisant.

 

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La police au service des flics et de la police

by on Juin.21, 2014, under Général

J’ai parlé il y a un peu plus d’un an de ce que je perçois comme un délabrement de pouvoir civil au profit du pouvoir policier. Dans ce cadre, la police – et en particulier le SPVM – ne se comporte plus comme une police politique classique, dont le rôle serait de soutenir le régime en place. Au contraire, elle se soutient elle-même, en tant que l’incarnation d’un levier de pouvoir qui s’oppose à celui des élu-e-s. Deux séries d’évènements parallèles ont peut-être encouragé ce pouvoir: la grève étudiante de 2012, qui a donné à la flicaille toute la latitude dont elle avait besoin pour devenir plus brutale et surtout agir en toute impunité; puis les divers scandales de collusion. Mais il peut tout aussi bien s’agir d’un mouvement global d’investissements monstrueux dans les institutions répressives et la sécurité, et de ce phénomène qu’on désigne souvent (et pas depuis peu) par le terme de militarisation de la police, sans que les agissements de la population aient réellement quelque chose à voir là-dedans.

La désobéissance civile et la collusion pourraient donc simplement servir d’arguments coïncidant par un malheureux hasard avec un contexte plus large de renforcement de la police. Des relations publiques, nécessairement, mais pas nécessairement de lien de causalité!

La manifestation syndicale (et également corporatiste, jusqu’à un certain point) de mardi dernier et la réaction du pouvoir civil sont une preuve de plus de l’augmentation du rapport de force de la police face aux élu-e-s. D’une part, Montréal a totalement perdu le contrôle déjà assez faible qu’elle avait sur le SPVM. Que des policiers/ères, à l’extérieur de leur shift, participent à des actions de perturbation, ça se peut, avec ou sans feu de poubelles. Mais qu’illes participent au même évènement en uniforme, avec leurs armes, c’est autre chose. On a parlé énormément de l’importance de la « neutralité de l’État », au cours du dernier mandat du PQ. L’État ne perd pas sa « neutralité » quand un-e de ses représentant-e-s prend position avec le port d’un signe religieux quelconque. Il la perd quand ses représentant-e-s et figures d’autorité utilisent leurs privilèges pour servir leurs propres intérêts, ou dans ce cas-ci les intérêts de leur corporation.

Le pouvoir civil, dont la légitimité et la force sont de plus en plus boiteuses, peine à se faire respecter. Est-ce que les objections et enquêtes de Denis Coderre vont réellement mener à quelque chose? Peu probable. Si c’est le cas, du moins, il est fort peu probable que des flics soient blâmé-e-s au point de mettre des individus en réelle difficulté, ou bien qu’un règlement vienne empêcher la même chose de se reproduire plus tard.

Rappelons aussi qu’alors que se déroulait ce rassemblement, un policier déjà poursuivi au civil arrêtait la demanderesse impliquée dans cette même poursuite, Jennifer (Bobette) Paquette, qui était présente au Palais de Justice de Montréal pour une autre cause (le règlement P-6). Cette activiste avait été ciblée, puis brutalisée sauvagement lors de la marche du 1er mai dernier. Elle avait subi des blessures graves. Assez abusif, vous trouvez pas?

Volontairement ou non, la journée du 17 juin 2014 fut donc une démonstration de force de la part des forces policières montréalaises. Quand sa corporation perd des privilèges, elle est prête à participer à des actes de perturbation (assez insignifiants, quand même, c’était pas super dangereux comme feu) que dans un autre contexte, elle punirait sévèrement. De plus, quand un de ses membres doit subir une poursuite judiciaire et donc en théorie répondre de ses actes (et je dis bien: en théorie[1]), il est en droit de mettre sa victime en état d’arrestation et de la détenir pour n’importe quelle broutille.

Cela montre bien que la police est devenue incontrôlable. Et lentement, elle s’éloigne du modèle Gestapo – la police du régime – pour se rapprocher d’un service d’ordre dont les actions sont moins contrôlées, comme les SA (les chemises brunes), ou même n’importe quel gang criminalisé, et dont les desseins sont plus autonomes.

 

La crétinerie arrogante des flics, l’idiotie manipulatrice des policitien-ne-s.

Les flics ne sont pas des lumières. S’illes avaient été intelligent-e-s, illes n’auraient pas paradé en uniforme et en véhicule, avec les autres syndiqué-e-s de la ville. Illes auraient employé plus de discrétion, de subtilité. Mais les flics n’ont pas besoin de faire preuve de finesse pour tromper des tas ahuris de citoyen-ne-s crédules. La sélection naturelle et les luttes de pouvoir n’avantagent pas nécessairement un QI élevé. Disons donc que leurs mensonges et exactions sont manifestes, sans toutefois nuire considérablement à leur position. Pourquoi? Sans doute parce que l’arme de prédilection des flics, c’est leur brutalité, pas l’intelligence. Et que la brutalité savamment appliquée est efficace.

En revanche, l’idiotie des politicien-ne-s finira par leur être fatale. Ce sont les politicien-ne-s qui ont accordé ce pouvoir aux flics. En 2012, mais aussi bien avant, illes ont lâché les chiens sur nous. La classe politique croyait sincèrement que les flics resteraient leurs ami-e-s fidèles et obéissant-e-s, qu’illes reviendraient s’asseoir dès qu’on leur crierait: au pied! Mais lâchée lousse, la police en a profité et se retourne maintenant contre elle (on se souvient entre autres de la querelle entre Hébert et Parent, encore une fois je vous réfère à mon texte de 2013), se servant du prétexte de la corruption[2] ou sincèrement préoccupée par le fond de pension de ses membres. Et les politicien-ne-s, profondément abruti-e-s, continuent de leur accorder de l’équipement neuf, des budgets élargis, et d’appuyer des règlements liberticides[3]. Normal, d’un certain point de vue: étant non-armé-e-s et ne possédant pas le monopole d’une violence physique directe, les élu-e-s ont profondément besoin des flics, beaucoup plus que l’inverse. Qu’aurait fait le maire de Mascouche si sa police avait refusé d’évacuer les dissident-e-s lors de ses conseils, jugeant qu’illes ne commettaient pas d’infraction?

 

Conclusion

Si le pouvoir civil était clairvoyant et dynamique, il chercherait ailleurs que chez la police le moyen de se faire respecter par la population, et lui retirerait une série de privilèges (par exemple, le règlement P-6!) tout en coupant son budget – et pas ses fonds de pension. Mais ceci n’arrivera pas. On ne peut pas compter sur les politicien-ne-s pour nous sauver de l’État policier, que celui-ci leur nuise ou pas. L’État est junkie de flics. Il augmente les doses petit à petit pour encore avoir son buzz. Et il y aura pas de désintox; juste une surdose, juste la mort.

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[1] Si les flics étaient jugé-e-s au criminel avec une cruauté équivalente à celle que subissent les activistes de gauche, il y en aurait eu des dizaines, voire des centaines en prison. Mais je ne la leur souhaiterai pas, parce que je suis contre la prison.

[2] Et en terme de corruption et de mafia, la police n’est pas en reste. Souvenons-nous du cas de Benoît Roberge, mais aussi de Philippe Paul. Deux grosses pointures. Et il y a aussi l’histoire trouble de Peter de Castris, (SQ), qui avait intimidé (et fait tabasser?) un fonctionnaire de Beaconsfield pour obtenir un permis. Ce ne sont que des exemples.

[3] Et que dire du choix de Poëti au sein du conseil des ministres? Ayant minimisé les gestes des flics du SPVM mardi dernier, il prend bien soin de rester fidèle à son ancienne carrière de casseur de gueules.

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Traditionalisme ou barbarie – le cas de Bock-Côté

by on Mai.14, 2014, under Général

Notre définition usuelle de la civilisation

La civilisation ne se caractérise pas par un haut niveau d’empathie ressenti par les membres d’une collectivité quelconque, mais par une cohabitation sociale et normée entre des êtres humains généralement désignés à notre époque par le terme de citoyen-ne-s (civis).

Quand on est «civilisé-e», il n’est pas question de respecter chaque être humain formant le tout mais de respecter des normes établies, qu’elles aient force de loi ou pas. Quand on s’appelle Mathieu Bock-Côté, ces normes sont surtout l’usage « correct » de la langue française et les bonnes manières. Cela peut revêtir, pour lui, une importance inattendue: « Car le respect des formes contribue à la pacification des mœurs. » On pourrait passer beaucoup de temps à démolir cette assertion, mot par mot, et montrer en quoi toutes les disciplines des sciences humaines tendent à prouver que le respect des formes, c’est-à-dire ni plus ni moins le respect des traditions est une valeur ridicule et contradictoire, qui ne peut survivre à une réelle prise de conscience du changement historique[1]. Mais on y reviendra une autre fois.

De l’aveu même de Bock-Côté – et c’est aussi mon avis – la civilisation est la répression de nos désirs et cela se fait donc au service de normes qui ne conviennent pas à nos aspirations. Il y voit une chose extraordinaire, une lutte héroïque menée contre la brutalité. Moi j’y vois au contraire une canalisation de la violence dans la destruction systématique de tout ce qui sort du rang.

Ce qu’on considère comme barbare

Quand je surprends une discussion sur l’excision des jeunes filles quelque part en pays éloigné, j’entends inévitablement le même commentaire: « coutume barbare ». Il est évident que je suis, au-delà de tout relativisme culturel, opposé à une pratique aussi violente. Je garde espoir que dans certains cas, cette mutilation puisse être corrigée par chirurgie.

Certaines campagnes anti-excision, comme en Haute-Égypte, donnent par ailleurs des résultats. Mais cette pratique est loin d’avoir disparu.

Beaucoup sont horrifié-e-s par le maintien de cette tradition, qu’on associe généralement à des sociétés sous-développées, primitives, aux codes culturels peu raffinés. Et pourtant, cette barbarie qu’on leur attribue représente selon moi le comble de la civilisation, du moins selon la définition usuelle également partagée par Mathieu Bock-Côté.

Car l’excision du clitoris, de même que, parfois, la tradition de l’ablation du prépuce (surtout en Occident chrétien), vise une chose: contrôler les dérives du désir, servir des normes sociales difficilement atteignables sans mutilation. Il s’agit en fait de mettre le bistouri au service de la civilisation: forcer le corps à adopter une posture ou un comportement bien vu culturellement. Ici, on parle de tenter de contrer la masturbation dans un cas (tout dépendant de la culture qui l’applique), et tout plaisir sexuel génital dans l’autre, puisque ce dernier pourrait avoir lieu à l’extérieur des liens sacrés du mariage.

Les règles inventées avec le progrès des civilisations tendent généralement vers une affirmation plus solide des schémas de domination. L’honneur familial, qui pollue la vie de la progéniture humaine, vise à protéger les privilèges du patriarcat. Le contrat de mariage (incluant la dot) entre les pères de deux époux/ses est une manière de fixer sur papier une violence qui autrement aurait été écrite à coups de poing dans la chair. Mais il s’agit de la même violence, de la même brutalité. Elle a simplement gagné en efficacité et en raffinement. Dans notre culture démocrate libérale, on observe la même brutalité chez les flics, les politicien-ne-s et les juges qui disent vouloir protéger le « droit des citoyens à la circulation » et violent ironiquement la liberté de circuler à pieds ou à vélo, ou de contester.

Tout le monde n’est pas civilisé

Une personne civilisée, dans l’espace public, est une personne qui, lorsqu’elle s’exprime, emprunte le langage des dominants et respecte les normes à la mode chez l’élite. Ce qui permet à Mathieu Bock-Côté d’être aussi pédant et d’écrire autant d’idioties, ce n’est pas tant son originalité ou la portée de ses idées que sa connaissance et son utilisation des codes culturels – quoique vieillots – en cours dans les médias traditionnels. Idem pour Christian Dufour, qui en 2012, s’était quand même permis de dire que le discours de Gabriel Nadeau-Dubois était celui d’un « batteur de femmes » sans qu’on ait tous et toutes l’impression qu’il manque de classe.

Mais le problème, c’est qu’il existe quelque chose à l’extérieur des médias traditionnels. En cela, Bock-Côté n’est pas nostalgique d’une époque à laquelle tout le monde était poli et bien habillé. Il est nostalgique d’une époque (imaginaire) à laquelle rien ne se rendait jusqu’à nous, public ahuri, sans avoir été approuvé au préalable par une autorité supérieure. C’est ça, la civilisation: on transmet la culture au sommet de la pyramide, et elle s’écoule lentement vers le bas, jusqu’à une base qui n’a pas accès à l’expression, parce qu’on ignore ou rejette sciemment tout ce qui n’est pas conforme ou ce qui n’a pas les moyens de diffuser un discours.

À la limite, Bock-Côté est nostalgique d’une époque (imaginaire) pendant laquelle seulement Bock-Côté pouvait s’exprimer.

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[1] Et soyons sérieux/ses, ce que les nationalistes entendent toujours par « conscience historique », ça n’a rien à voir avec l’histoire et tout à voir avec les mythes fondateurs ou les mythes nationaux.

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La démocratie ne sait que s’imposer.

by on Avr.18, 2014, under Général

Je n’y pensais plus depuis un certain temps, mais voilà que Bakou est intervenu sur l’utilité du vote en renversant le fardeau moral sur le dos des électeurs/trices incrédules. Il y a en effet quasi-unanimité sur le sujet: le vote est un devoir. Ceux et celles qui votent « achètent leur droit de s’exprimer ». Comme si un droit devait pouvoir s’acheter. Encore: il faut voter, parce que nos ancêtres sont morts pour ça. Ah ouais?

Les arguments moralisant les abstentionnistes sont au mieux des tautologies. Pas étonnant: on ne questionne pas davantage le vote que la forme sphérique de notre planète. C’est considéré comme une évidence, et les évidences, eh bien peu de personnes pensent à les défendre convenablement.

La démocratie parlementaire est vue comme l’exemple même de la vertu, de la perfection à laquelle toute société se disant moderne doit aspirer. Atteindre à la légitimité de ce système en restant chez soi le jour des élections, c’est un affront épouvantable. Ça dérange. Alors dire, comme Bakou, que le vote est nuisible! Ça apparaît totalement incongru. Comme si on disait que recycler c’est mal, et renverser des poubelles c’est bien.

Non, je ne suis pas un démocrate.

Je tiens à le clarifier dès le départ. Je ne suis pas pour la démocratie, du moins au sens qu’on lui donne habituellement: celle d’une dictature de la majorité sur les minorités. Je ne repasserai pas sur les arguments mathématiques critiquant la démocratie: disons simplement que des théoriciens des Lumières, dont Condorcet (et merci à Anne Archet de l’avoir signalé dans un statut inspirant sur Facebook), y pensaient déjà.

Être en faveur de la démocratie, représentative ou directe, libérale ou radicale, c’est accepter que les décisions d’un groupe, qui est souvent étranger à nos intérêts, puissent nous affecter[1] et être appliquées par la force.

Actuellement, sans manipulations comptables ou sans faire d’argent, il est à peu près impossible de refuser de financer l’armée, les subventions aux entreprises polluantes, la police, les prisons, etc. Nous devons impérativement non seulement accepter, mais participer à ces décisions prises démocratiquement. Nous devons financer des projets qui nous nuisent au quotidien, et nuisent à d’autres, jusqu’à causer leur mort. La démocratie étend (parfois) du sang sur les mains de ceux et celles qui en acceptent les règles, ceux et celles qui font des révérences aux élu-e-s en disant après les élections que « le peuple a parlé ». Je concède qu’il est cependant défendable de dire qu’il est possible de voter sans accepter les règles.

La gauche a une vision idéalisée de la population. Les plus démocrates pensent que si celle-ci prenait réellement les décisions, tout irait mieux, car ça ferait moins de pouvoir du fameux 1% sur le 99%. Mais la vérité, c’est que la majorité est insensible aux problèmes particuliers. La majorité n’est pas atteinte de maladies aux noms imprononçables. La majorité n’habite pas dans une réserve autochtone. La majorité n’a jamais été criminalisée ou marginalisée. Voilà peut-être ce pourquoi la majorité est en faveur de la peine de mort, contre toute logique d’ailleurs.

Je ne suis pas un démocrate parce que j’ai la conviction que la majorité (même quand j’en fais partie, car il n’y a pas qu’une majorité) a souvent tort, qu’elle est souvent oppressive et violente. Je respecterai ses décisions quand celles-ci n’étrangleront plus personne, et quand les gens pourront s’organiser au gré de leurs aspirations et de leurs affinités.

 De toute façon, notre démocratie à nous est minable

             Tout d’abord parce que la ferveur démocratique de plusieurs est une fumisterie. Sans compter le cynisme des élu-e-s, on côtoie sans arrêt des discours antidémocratiques, et beaucoup les partagent. Le dernier vox-pop de Guy Nantel a fait chou gras, faisant dire à l’inimitable Sophie Durocher (qui s’est vaguement corrigée depuis): «Il y a un permis de conduire. Il devrait y avoir un permis de voter». Beaucoup pensent donc que le droit de vote devrait être conditionnel à certaines connaissances. J’ai déjà dénoncé cette idée en répondant à un article de Pascal Léveillé il y a quelques années. Mais ces propos ne sont pas une exception: ce genre d’idées antidémocratiques fourmille. Il serait d’ailleurs étonnant que des gens en faveur de la peine de mort acceptent cependant de laisser voter le gibier de potence.

Ces réactions sont normales: quand on vous force à partager les mêmes décisions que des gens qui n’ont pas les mêmes intérêts que vous, eh bien en général ça finit par déclencher de l’intolérance.

De plus, quelqu’un qui n’a pas le droit de voter vit incontestablement sous un régime tyrannique, puisqu’il/elle n’a en théorie aucun moyen de participer au gouvernement élu. Une tyrannie souvent modérée et libérale, certes, mais des despotes éclairé-e-s, modéré-e-s et libéraux, ça se trouve, ça aussi. La différence entre les deux, je ne la saisis pas très bien du point de vue de l’opprimé-e.

Et on empêche beaucoup de gens de voter, ne serait-ce que par négligence. Aux dernières élections municipales, un groupe de personnes handicapées a fait circuler des photos de bureaux de vote sur lesquelles on se rendait compte de l’absence totale d’accessibilité. Où donc pensait-on vouloir faire voter les personnes en chaise roulante? Sur le trottoir?

De même, la représentation des moins de 18 ans est totalement absente. À ce sujet, j’ai entendu des choses hideuses. Mais quand vient le temps de mépriser la jeunesse, que ce soit pour dénoncer leur culture ou même leur condition neurologique (qui en ferait des individus inférieurs), rares sont ceux et celles qui se gênent.

Les mineur-e-s vivent tous et toutes sous la dictature la plus dégueulasse. Et cela mène souvent à des abus institutionnels graves: dans ce cas comme dans un autre et comme dans un autre… Les immigrant-e-s doivent aussi attendre d’être considéré-e-s comme des adultes avant d’obtenir le droit de vote. Même quand les débats les concernent directement, illes sont mis-e-s de côté.

Rappelons qu’on a aussi récemment empêché à des étudiant-e-s anglos de s’inscrire sur la liste électorale et qu’on a parallèlement fait un scandale de leur participation aux élections. Le suffrage universel, c’est une belle illusion. Auparavant, le « suffrage universel » était censitaire, masculin, blanc et adulte. Après de chaudes luttes, les femmes, les pauvres, les autochtones et les Juifs/ives ont fini par être inclus-es un peu partout. Sauf qu’il n’y a pas que des adultes avec la citoyenneté et une adresse dans l’Univers.

Mais de toute façon, à quoi bon voter quand on représente une faible minorité marginalisée? Les gauchistes plateauïsant-e-s sont assez fort-e-s pour élire Khadir et David, mais pas les autochtones, ni les itinérant-e-s, ni les punks, ni les sept artistes non-subventionné-e-s de Drummondville, ni les familles pakistanaises de Saint-Henri que leurs voisin-e-s accusent d’être sales (fait vécu). Beaucoup n’auront jamais accès à cette «représentation» mièvre qu’on nous vend comme le triomphe de la liberté. Illes ne pourront jamais aspirer à davantage qu’une attention charitable. Contre cela, Proudhon, en citant un groupe dont j’ai oublié le nom, s’écriait: « On veut la dignité, pas la charité! »

Voter c’est imposer son choix à autrui

Dans cette situation, je ne peux pas me permettre de voter. Comme le disait Bakou, c’est entre autres parce que ça me ferait cautionner ce système. C’est plate à dire, mais nos gestes ont une portée symbolique. Et le symbole est au centre du processus de légitimation. Il n’y a pas plus de président sans peuple que de monarque sans dieu. Mais aussi parce que ça me ferait choisir des maîtres qui rêvent de mettre en prison les trois-quarts de mes potes. On ne peut demander à personne de voter pour son oppresseur, même pour le moins pire d’entre eux, par soi-disant pragmatisme. Pour moi, le pragmatisme, ça devrait être la liberté, pas une fade oppression.

Et même si un-e candidat-e anarchiste ayant tendance à faire des blagues nihilistes se présentait aux élections, je ne pourrais pas voter pour elle/lui. Pourquoi? C’est très simple.

Tout d’abord parce que je ne veux ni être dominé par des étrangers/ères, ni par les mien-ne-s. Je ne veux être dominé par personne d’autre que par moi-même. Ensuite, parce que ça va dans les deux sens. En aucune situation, je n’ai envie d’imposer mon choix politique personnel à quelqu’un d’autre, à forcer tout le monde à vivre selon le mode de domination qui contribuerait le mieux à défendre mes intérêts à moi.

Même si le suffrage devenait universel, même si les majorités posaient des gestes en tout temps rationnels et guidés par l’empathie envers tout le monde, même avec un vote proportionnel convenable (ce qui du reste est plus improbable que l’anarchie), je continuerais de m’abstenir, incluant lors de référendums, parce que voter, ça ne veut pas dire prendre une décision éclairée sur l’avenir du Québec. Ça veut dire vouloir imposer son choix à tout le monde.

Beaucoup le font malgré tout, et pas parce qu’illes sont autoritaires; je comprends leur choix. Le sentiment d’urgence, l’inquiétude, la prudence, une diversité d’autres facteurs… Je ne peux leur reprocher quoi que ce soit, surtout s’illes saisissent l’occasion en temps voulu de changer quelque chose sans attendre qu’un-e leader agisse à leur place. Mais il est si facile de faire des accusations: aussi, je m’attends à ce qu’on respecte également ma décision et qu’on ne fasse pas la morale.*


[1] En tant qu’antiautoritaire, je recherche naturellement des associations libres desquelles je peux me retirer lorsqu’elles ne me conviennent plus. Si jamais je deviens dépendant d’un groupe, il faut au minimum que les décisions prises en commun permettent, lorsque c’est possible, la libre-dissociation. Alors si vous fondez une assemblée dans laquelle on inscrit le droit à la dissidence et que vous appelez ça une démocratie (Ce que Steffen a déjà fait!), eh ben voilà, je suis devenu un démocrate, calcrinak!

 

*Mon premier commentaire est pas apparu, on dirait. Alors je le renvoie directement dans le corps du texte.

J’ai retrouvé l’URL du « brouillon » d’Anne Archet sur Facebook.

Quelques remarques, alors:
-Je n’ai pas été clair sur l’essence des majorités. A.A. l’est dans son billet, magnifiquement synthétique;
-Sa critique de la démocratie directe est plus sévère que celle qu’elle fait de la démocratie représentative. C’est intéressant;
-Les références à la démonstration selon laquelle la démocratie proportionnelle cause problème sont clairement établies.

Autre chose: lisez le billet de Bakou en premier lieu.

Mon billet est une ANNEXE à ce texte.

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