La Tomate noire

Archive for octobre, 2014

Assise entre deux chaises

by on Oct.30, 2014, under Général

familia rara

Dernièrement je suis allée voir ma famille en Amérique du Sud. Comme à chaque fois, je me retrouve dans la drôle de position de me sentir complètement chez moi, en même temps que complètement étrangère. Tout à coup les enjeux anticlassistes, antisexistes et antiracistes, je les vois à travers un prisme différent. Et je me surprends moi-même à trouver normales des choses que je trouverais inacceptables dans le Québec où j’habite maintenant. De la même manière, je me surprends à être confortable dans une identité nationale qu’on m’accole. Je me sens bien dans ce groupe identitaire quand pourtant je crache de toutes mes forces sur une identité fermée de Québécoise.

De la même façon, mes non négociables féministes s’assouplissent. Se surveiller quand on est une femme, accepter de faire plus de tâches ménagères que les hommes, voir les petites filles se faire éduquer à être toujours charmantes et toujours prêtes à donner des baisers. On dirait que je pile sur bien des choses parce que tout à coup je les contextualise d’une autre façon. Ça ne m’empêche pas de hurler « une femme qui se fait agresser ce n’est jamais de sa faute!!! », mais ça m’empêche de sortir en camisole seule ou de prendre un taxi seule. De toute façon, je me fais trop gosser. Peut-être aussi que je réagis moins vivement parce que je n’aime pas qu’on m’accole l’étiquette de gringa. Mes réactions féministes s’adaptent-elles ou suis-je juste moins confortable de les étaler?

Une partie de ma famille a migré aux États-Unis. Beaucoup sont entréEs comme sans-papiers, et je sais que je suis vraiment privilégiée de pouvoir entrer et sortir du Canada comme je veux et tout autant de pouvoir entrer et sortir du pays où je suis née. Ça me fait tellement de peine de les voir et de ne pas pouvoir répondre à leur « viens nous visiter plus souvent! » par un « vous aussi vous devriez venir! ». Ce n’est même pas une question d’argent… Juste une question de frontières.

Je haïs les frontières. Elles me font de la peine à moi et aux gens que j’aime.

Il y en a qui sont partis depuis très longtemps. Assez longtemps pour que leurs enfants, qui sont plus jeunes que moi, aient grandi la majorité de leur vie aux États-Unis. Et je trouve fascinant de constater à quel point certaines parties de leur identité sont en tension. Et dans un moment où ceux et celles qui le peuvent se retrouvent ensemble en Amérique du Sud, ces tensions deviennent visibles.

Je m’explique : les adultes ont voulu migrer pour donner une vie meilleure à leurs enfants et plus de possibilités d’avenir. Ce faisant illes essaient de se rapprocher de la vie des gringos. De la richesse de ces derniers et du mode de vie du « premier monde ». Illes sont super fierEs d’habiter dans de beaux quartiers, que leurs enfants aillent dans de bonnes écoles, puissent s’acheter des voitures qui valent cher et paraissent bien avec de beaux vêtements qui valent cher. Je passe pour une bizarre parce que je m’en contre-câlisse de leurs sacoches Louis Vuitton ou de leur pick-up de l’année. Et des fois ça les blesse. Dans ces moments ils mettent ça sur la faute du fait que « je suis une Canadienne gâtée » et là c’est moi qui suis blessée. Ma grand-mère est super fière que ses enfants et ses petits enfants aient « monté dans l’échelle sociale et aient plus d’argent et des professions ». Ce qui me fait vomir de la société de consommation, eux ils le voient comme un signe que leur vie est meilleure. Et qui suis-je moi pour leur dire le contraire? Je ferme ma gueule plus souvent que d’autre chose. Je suis privilégiée. Crissement privilégiée. Je ne me sens pas légitime de leur faire la leçon. Je ne ne sens pas légitime de leur enlever la joie d’inscrire leurs enfants dans des écoles privées ou de déménager dans un quartier bourgeois.

Leurs enfants, mes cousins-cousines, sont vraiment à cheval entre plein de choses. Par exemple, c’est super important pour eux que personne ne les confonde avec des MexicainEs. D’ailleurs illes, et leurs parents, font toutes sortes de commentaires désobligeants sur les MexicainEs : « Illes sont désordonnéEs, leurs maisons sont sales, illes paraissent mal, n’apprennent pas l’anglais… », tout en ajoutant un « je ne suis pas raciste j’ai plein d’amis Mexicains ». Mais en même temps, quand leurs parents ont l’air un peu maladroitEs, qu’illes se plaignent d’inconfort ou qu’illes utilisent leur derniers gadgets technologiques, leurs enfants prennent un ton agacé pour dire « fais pas ton gringo! », quand ceux et celles qui sont restés en Amérique du sud sont pourtant très fiers de pouvoir se payer ces gadgets.

C’est complexe.

Je ne sais pas quoi penser. D’un côté je suis vraiment heureuse de voir ma famille s’ouvrir des possibilités et améliorer leurs conditions matérielles d’existence, mais de l’autre, je suis torturée de voir que ça vient avec ce mode de vie et ces valeurs occidentales contre lesquelles je lutte de toutes mes forces. D’un côté je déteste vraiment avoir à être moins vindicative dans le comment je vis mes valeurs, d’un autre côté, je me sens bien de faire partie d’une communauté où j’ai l’impression d’être encouragée à sortir d’autres aspects de mon caractère…

Pis vous savez quoi?

De l’eau potable courante pis des douches chaudes c’est le fun en criss.

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Cher Charles et « violence » politique – (1)

by on Oct.24, 2014, under anarchie

I – Télé intérieure et jouissance

« Il y avait un temps où les fleurs avaient le droit d’éclore
Les pétales jaunes et rouges se tendaient comme des voiles
Partout ils claquaient dans une lumière vive et
Leurs couleurs détonnaient dans la grisaille
Boum.

Toi tu as fait pousser de la dent-de-lion
Aux reflets glacés et à la corolle pointue
Devant un Starbucks où tout le monde va

Délicatement tu as planté un tuteur fait avec
Un manche de pancarte
Il tenait enfoncé profond dans celui qui avait
Voulu désherber […]»

-La série des poèmes violents

 

Introduction

Condamner ce que les médias et gouvernements décrivent comme de la violence politique se fait difficilement sans adopter une position privilégiée. Car quand on participe à un débat en dénonçant un comportement décrit par la loi comme criminel et illégal, on ne peut faire face qu’à un parti affaibli et marginalisé, de par sa condition justement potentiellement judiciarisable. Un parti qu’on peut légitimement suspecter d’avoir peur d’exprimer le fond de sa pensée, en raison de la répression brutale que cette libre-expression peut provoquer. Avons-nous réellement besoin de le spécifier? Tous les médias, tous les individus ne peuvent se permettre de publier un texte réellement subversif. Dans un débat sur des actes illégaux, il y a donc un parti qui débute avec un réel avantage, et il serait temps de le reconnaître. Les dés sont pipés en faveur des gens qui condamnent la violence.

C’est dans ce contexte qu’a été publiée la BD Cher Charles. Elle défend ouvertement l’action directe, le vandalisme, la « joie armée ». Évidemment, tout le monde n’a pas apprécié le ton presque naïf de l’oeuvre vis-à-vis de la violence, dont la définition serait d’ailleurs à revoir en profondeur. Je fais donc état ici de mes propres remarques sur le sujet débattu.

Diversité des tactiques, perturbation de la routine

Parmi les postures militantes les plus largement partagées depuis plus d’une décennie, il y a le respect de la diversité des tactiques. Cela signifie grossièrement que l’on doit accepter, autant que possible, le mode de contestation choisi par une mosaïque d’activistes. Évidemment, je suis pour. La diversité des tactiques ne peut pas tout justifier, mais il me semble qu’une solidarité minimale est requise.

Je suis également en faveur des actions qui perturbent la routine. Je ne suis pas de ceux et celles qui cherchent nécessairement des perturbations économiques de grande ampleur, tout simplement parce que je n’y crois pas beaucoup. Cela dit, si ces mêmes actions visant la perte de capital et le ralentissement de la production troublent par le fait même le train-train quotidien du bétail humain, cela me rend heureux.

On parle souvent de la prison intérieure, qui survit dans notre psyché et nous enferme dans une autodiscipline grillagée. Elle nous pousse à ne jamais dévier de notre chemin, à toujours se surveiller, à avoir la trouille de sortir. On devrait tout autant parler de télé intérieure. Celle qui nous pousse à lever le son de nos outils de divertissement mentaux, à considérer tout stimulus extérieur de la même manière qu’on perçoit l’achalant bruit du frigidaire, ou la vision d’une mouche qui se pose sans arrêt sur l’écran pendant une game de hockey. Avec une immobile et silencieuse irritation.

Perturber constamment cette contemplation béate du spectacle me semble être de première nécessité. C’est une des seules manières d’amener les autres à se déconnecter. Et plus la perturbation est audacieuse, brutale, théâtrale, bruyante, plus les excuses pour retard au travail ou à l’école seront bonnes. Et au final, du moment qu’on décroche un peu, on peut constater qu’arriver à l’heure au travail n’est en fait pas si important. Ni même arriver du tout, d’ailleurs.

Casser une vitrine d’une entreprise capitaliste dans un quartier commercial, mettre le feu aux autopatrouilles et danser autour, c’est une manière improvisée mais très efficace de perturber le quotidien. Elle ne me semble ni meilleure ni pire, a priori, que de participer à une action non-violente, en faisant une chaîne humaine devant un Wal-Mart ou en gueulant l’hymne national du Djibouti pendant une conférence de presse de Steven Blaney. Seulement, cette manière de faire frappe mieux l’imaginaire, et avec elle l’univers des possibles explose. Non seulement l’exploiteur est humilié – c’est bien ce que c’est, une humiliation – mais les normes, qui servent de barreaux à notre prison intérieure, sont (du moins temporairement) complètement balayées. C’est ce qui s’est passé au G20 de Toronto, en 2010. Plusieurs l’ont constaté: après le passage des Black Blocs, la rue Yonge s’est transformée en foire carnavalesque. Les habitant-e-s et curieux/euses ont réoccupé leurs rues zébrées par les éclats de vitrines fracassées et les voitures de flics abandonnées. C’était l’euphorie. Les témoins n’en revenaient pas.

De la même manière, la manif du 22 mai 2012 a créé un chaos monumental, résultat de vitrines de banques pétées mêlées à la marche désordonnée et festive de toute une population à l’assaut de normes tyranniques. Au minimum deux personnes ont en outre décidé de se mettre totalement à poil (pas à moitié comme dans les manufestations), défiant ainsi le Code Criminel et commettant, pourquoi pas, une sorte d’acte violent contre la décence.

La magie n’existe pas. L’illusion: oui. On ne peut pas faire sortir une révolution d’un chapeau, par l’action radicale ou modérée. Mais on peut orchestrer le lever du rideau. Si nos chaînes sont imaginaires et volontaires, il faut briser tout ce qui fait mur à notre imagination. Parfois, ça passe par le fait de darder le dragon impuissant avec un bâton pour montrer à tout le monde qu’il n’est pas aussi dangereux qu’on le croit.

L’intérêt à long terme

L’intensité de ces moments de chaos – et parfois réellement d’anarchie[1] – est difficile à déterminer, principalement en raison de l’impossibilité de mesurer l’expérience individuelle de chaque participant-e et de chaque témoin. Il est difficile également d’en évaluer les conséquences sur les moyen et long termes, mais elles ne sont peut-être pas celles que l’on croit, ni aussi importantes qu’on le dit. Il y a quelques années, j’ai demandé à I… ce qu’il avait ressenti en cassant des vitres au G20. Il m’a répondu: « je me suis senti vivre, pour la première fois. » Ces actions ou manifestations n’ont pas besoin d’avoir d’effets à long terme, elles se suffisent à elles-mêmes : elles ont eu lieu, et c’est tout. C’est d’ailleurs à peu près l’une des positions défendues dans Cher Charles. Sans être l’orgasme perpétuel, elles sont comme l’orgasme multiple dans une société où toute jouissance serait proscrite. Elles ne durent pas éternellement mais laissent un souvenir délicieux et donnent envie de recommencer.

_____________

[1] Et non, je ne pense pas que l’anarchie soit nécessairement caractérisée par « l’Ordre ». Dans ce cas-ci, la solidarité émeutière suffit tout à fait.

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SyndiquéEs SEUQAM, je vous salue!

by on Oct.12, 2014, under Général

L'UQAM qui fait du déni. Photo de Claire Bouchard

L’UQAM qui fait du déni.
(photo: Claire Bouchard, tirée du site seuqam.org  )

 

Je voudrais saluer les syndiquéEs du Syndicat des employées et employés de l’UQAM (SEUQAM) pour leur journée de grève de jeudi. Ça fait deux ans que vous n’avez plus de convention collective, que vous avez 0 % d’augmentation de salaire. La totale : les cadres se sont donnés une dernière augmentation de salaire de 6 %.

J’ai trouvé votre piquetage et l’énergie que vous y avez mis magnifique! Je suis agréablement surprise de constater à quel point vous êtes mobiliséEs. Même votre exécutif semble un peu surpris.

Pis je trouve ça génial que vous surpreniez votre exécutif.

Votre exécutif je le trouve un peu … euh… meh…

Tout d’abord de rejeter de la solidarité… Je trouve que c’est un drôle de choix de la part de votre exécutif. Les syndiquéEs SÉTUE sont prêtEs à vous aider dans les actions que vous décidez, de la manière dont vous le décidez. Des associations étudiantes ont voté, en assemblé générale, des mandats d’appui à votre lutte. Un appui ça veut dire respecter et suivre la manière dont le syndicat en lutte (c’est vous ça) décide de mener sa lutte. Quand votre exécutif rejette tout ça du revers de la main je m’interroge sur comment il voit la défense de vos intérêts en rejetant les appuis internes. Par contre, à voir la bonne humeur avec laquelle des syndiquéEs SEUQAM se sont joint à des étudiantEs qui ont voulu passer dans les cours au moment de votre piquetage, je me dis que ce n’est peut-être pas vous, en assemblée générale, qui avez décidé de tasser ces appuis (très pratiques en plus, nous on sait il y a combien de portes à bloquer 😛 ), c’est peut-être votre exécutif qui prend des aises. Je n’en sais rien.

Ensuite, que votre exécutif tente de vous faire peur avec des injonctions pour ne pas faire de piquetage dur, je trouve ça moche. La centrale syndicale à laquelle vous être affiliéEs a énormément d’argent (en plus de ce que vous lui donnez), et sert à s’occuper de ce genre de questions. Je comprends l’argument de la hausse graduelle des moyens de pression, mais ce n’est pas le même argument que « Oh non ! Si on fait un piquetage dur l’UQAM va nous faire mettre une injonction et on n’a pas les moyens de la payer ! ». Mener une lutte dans laquelle tous les membres sont inclusES serait de vous présenter les risques exacts, les solutions à ces risques et de vous demander quel genre d’action vous avez envie de faire une fois que vous avez pensé aux risques. Mener une lutte dans laquelle tous les membres sont inclusES serait de planifier votre plan d’action avec vous, ou par un comité que vous pourrez choisir, pas en cachette en vous avertissant par courriel deux jours avant. Quand votre exécutif s’improvise « professionnels des moyens de pressions » avec la bénédiction de votre centrale, vous êtes dépossédéEs de vos propres modes d’actions. Mais vous êtes peut-être à l’aise avec ça. Qu’est-ce-que j’en sais ?

Finalement, dans la même veine, que votre comité de négociation signe une entente de confidentialité avec l’employeur, ce qui vous empêche de savoir quoi que ce soit sur vos propres négos, je trouve ça très très moche…

Mais je sais bien que ce n’est pas propre au SEUQAM, ces exemples sont très ordinaires dans le monde syndical québécois. Dans une logique d’être les interlocuteurs privilégiés de l’État, la majorité des syndicats québécois se retrouve prise entre un État pro-patronat, un droit du travail abrutissant et un enlisement dans des pratiques corporatistes douteuses. C’est pourquoi je m’émeus quand je vois des syndiquéEs motivéEs et en colère. C’est pourquoi je vous ai trouvé belles et beaux. Parce que vous avez raison d’être en colère et que vous avez toute la légitimité pour l’exprimer.

… Et bon, c’est mon petit côté uqamien, mais j’ai un faible pour les blocages 🙂

Évidement, la journée de  jeudi a aussi apporté son lot de laideur :
Heille le dude avec de l’eau en push push qui en pitchait sur les gens qui passaient dans les cours : stu fais avec un push push d’eau à l’école ?! C’est pour tes cheveux ? Faire peur aux chats ?
Heille le dude en gestion – leader de demain – qui s’est servi de violence physique pour démontrer son profond attachement à son cours : c’est une voie de fait ça.
Heille la prof qui a passé la ligne de piquetage avec une excuse cheap en bouche quand elle est passée devant une gréviste qui travaille dans son propre département : c’est cheap, dégueulasse et ça manque complètement de classe. Après ça tu vas la regarder dans les yeux dans le département ? (Et lol si je te vois parader dans le futur avec un foulard orange SPUQ)
Heille le douchebag qui s’est senti investi de la mission de dire de manière très agressive vendredi, à des gens qui travaillaient, qu’il leur « venait dans la face » pour leur grève de jeudi : t’est crrrrrrrissment laitte !!!

Une chance que j’ai pu t’engueuler en pleine face.

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Cher Charles

by on Oct.08, 2014, under Général

Publié chez Sabotart, 2014.

 

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L’oeuvre est en fait une lettre qui est écrite par Nicolas sous forme de B.D. et s’adresse à Charles, prisonnier politique. Nicolas et Charles se sont connus dans le cadre des manifestations contre le G20 tenues à Toronto en 2010. Plus précisément, leur première rencontre remonte à leur arrestation commune, alors qu’ils et elles étaient une centaine de militantEs à dormir dans le gymnase de l’université de Toronto. Si Nicolas n’écope pas de charges, Charles s’en tire moins bien avec sept mois de détention. Nicolas nous relate sa relation avec Charles avant l’entrée de ce dernier en prison, se remémorant leurs discussions à propos d’Antonin Artaud, leur visite au Salon du livre anarchiste de Montréal de 2011, les soirées à micro ouvert où Charles lisait des passages de bouquins de manière aléatoire, la récupération de nourriture qu’ils pratiquaient à deux, etc.

Nicolas écrit cette lettre devant le manque de solidarité qu’il constate d’une partie de l’entourage de Charles et du portrait réducteur que les médias ont tracé de l’activiste. La B.D. veut d’abord et avant tout nous montrer qui est véritablement ce prisonnier politique, qu’on ne peut réduire à un simple voyou, si ce n’est pas à un terroriste dans certains cas. C’est donc une réflexion sur la violence que mène Nicolas, soulignant que la violence du système est bien plus grande que les gestes de vandalisme que reconnaît avoir commis Charles à Toronto. C’est cette violence systémique que combattent Charles et l’auteur de la B.D., qui ne saisit pas que des victimes du système financier et de la police peuvent se désolidariser de Charles. Cela amène Nicolas à avoir des discussions fictives avec des personnalités et des personnages qui font leur apparition dans la B.D.

Dans le cas de Gandhi, Nicolas souligne que les imagistes utilisent le célèbre militant de la non-violence afin de jouer la carte de la victimisation pour promouvoir leur cause. L’auteur de la B.D. dénonce également au passage l’hypocrisie des paci-flics qui citent Gandhi tout en faisant la job de bras des policiers en s’en prenant physiquement aux casseurs dans les manifestations, phénomène qui s’est propagé lors de la grève étudiante de 2012. Nicolas nous rappelle également que la résistante en Inde coloniale était loin d’être uniquement pacifique, message que les apôtres de la non-violence ne semblent pas vouloir entendre.

Réfoman fait également une apparition dans la BD., un personnage qui veut «apporter de légers ajustements au système sans le détruire». Celui-ci justifie le travail des policiers qui ne font qu’obéir aux ordres, ordres qui proviennent de nos élus que l’on peut remplacer démocratiquement si l’on prend la peine de voter aux quatre ans. Ce discours rappelle à Nicolas le régime nazi où l’on suivait également les ordres d’un parti qui initialement, a pris le pouvoir par la voie démocratique. Nicolas considère que brûler une voiture de police est légitime, dans la mesure où celle-ci fait partie de l’appareil de répression étatique qui maintient les inégalités en place. Réfoman y voit plutôt une mauvaise façon de s’exprimer dans une société démocratique (il adore ce mot), d’autant plus que ce sont les citoyens et les citoyennes qui paient la facture avec leurs impôts. Contrairement à Réfoman, Nicolas n’accorde pas la même importance au vote et au poids de la majorité, ce processus ne rendant pas l’injustice plus légitime en soi. C’est en somme l’inefficacité du réformisme et du pacifisme qui mènent Nicolas et Charles sur la voie du vandalisme, jugée plus salutaire.

Nicolas nous fait voir un côté de Charles que la population en général ignore quand il est question de militantEs ayant commis du vandalisme, les médias réduisant ces derniers et ces dernières à de simples casseurs. On y découvre son côté altruiste et utopiste, distribuant des fruits et des câlins aux inconnuEs, pratiquant la récupération de nourriture et étant impliqué dans des projets de jardins collectifs. C’est un jeune homme au grand cœur que nous découvrons, amant de la musique, de la danse et de la poésie. Je ne doute pas que Charles a agi ainsi parce qu’il est une bonne personne, mais on retrouve un biais favorable à la casse dans cette B.D. ainsi que l’utilisation d’actions plus violentes et ce aux dépens de méthodes que l’auteur juge moins radicales. J’ai conscience qu’une institution financière ne peut être comparée à mon voisin et qu’il est tout à fait injuste qu’une poignée de dirigeants décident du sort de l’humanité, mais je me pose des questions par rapport à l’efficacité du vandalisme pour faire avancer la cause révolutionnaire (personnellement, je ne considère pas que le bris d’une vitrine constitue de la violence. Au mieux on peut parler de violence symbolique. Le problème est que ce geste sera associé à de la violence par plusieurs et force est d’admettre qu’il émane d’une colère et d’une frustration que je comprends tout à fait, mais qui peut mener à des gestes qui me semblent contre-productifs. Au lieu d’expliquer quel est notre projet de société aux gens, on est pris à expliquer le sens de ces actions à la population, qui autrement pourrait très bien sympathiser avec nos objectifs).

Je pense entre autres à cette image de magicien qui tente de détruire le capitalisme et l’État en récitant des formules magiques devant son chaudron. Hors du vandalisme, point de salut? En quoi le vandalisme serait-il une menace pour le capitalisme et l’État? Au contraire, celui-ci ne pourrait-il pas justifier la répression étatique et éloigner les foules des messages plus radicaux? L’auteur laisse entendre que sa B.D. n’est pas qu’une œuvre, mais bien un appel aux armes. Pourquoi pas un appel à l’action à la suite d’une prise de conscience? L’État est très bien positionné pour faire face à une lutte armée, qui ne risque pas de rallier les foules. La non coopération avec le système et une résistance plus réfléchie me semblent davantage porteuses d’espoir. L’auteur de la B.D. est ambigu en ce qui concerne la non coopération envers le système. Il reconnaît une certaine validité à la philosophie de Gandhi qui prônait aux gens d’être le changement qu’ils désirent voir dans le monde, mais il semble juger que cette méthode ne peut avoir d’emprise si elle n’est pas reprise par un nombre significatif d’individus. On sent une certaine impatience chez l’auteur qui l’amène à rejeter cette option, mais c’est pourtant la non coopération et la désobéissance civile qui auraient permis de freiner le régime nazi. C’est sur ce terrain que semble amené l’auteur au moment de sa discussion avec Réfoman, personnage prônant pour sa part le respect des lois et des institutions. Dans le contexte du régime nazi, qui nierait que la désobéissance civile aurait pu être efficace afin d’éviter l’horreur? Le vandalisme et la lutte armée n’auraient vraisemblablement rien changé, bien que certains et certaines pourraient juger que la prise des armes dans ce cas précis était louable, voir nécessaire.

Il est clair que la désobéissance civile doit rejoindre un nombre significatif d’individus, mais n’est-ce pas le cas pour n’importe quelle méthode employée par les révolutionnaires? Et si l’on désire que cette méthode devienne un jour populaire, ne devons-nous pas commencer à la prôner soi-même dans notre vie, ce qui est l’essentiel du message de Gandhi? J’ai conscience que son message a été détourné de son sens originel et qu’il est bien mal représenté par les paciflics et les imagistes de ce monde, mais nous devrions réfléchir davantage avant de rejeter toute forme de résistance non-violente, surtout si ces méthodes sont associées à des caricatures de ce qu’elles pourraient être dans les faits.

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Un cycliste et sa haine des chars

by on Oct.05, 2014, under Débats

L’autre jour je me promenais à vélo sur une des seules pistes cyclables de l’est de Montréal. Bande cyclable devrais-je dire pour respecter les termes officiels employés par la Ville. Je roulais, donc, à la lueur nocturne de mes lampes clignotantes en direction de mon chez-moi. Au moment de croiser une intersection, une voiture roulant dans l’autre sens amorce un virage à gauche (donc dans ma direction). Arrivé nez à nez avec moi, il finit par s’arrêter devant mon imposante paume levée dans sa direction. J’aperçois alors le conducteur qui me fait signe de la main que je n’ai pas fait mon contact visuel avant de traverser l’intersection. Avoir eu l’esprit plus vivace, je lui aurais balancé un truc du genre : « Hey le Sma’t, tu vois pas qu’il fait nuit et qu’il a fallu qu’on soit face à face pour que je te voie la face ? En plus, t’es pas conscient qu’avant même la notion de contact visuel, le Code de la route prévoit des priorités de passage faisant en sorte qu’une ligne droite ait priorité sur un virage ? »

 

Un autre jour, plus récent celui-ci, je suis sur la même rue, mais plus dans l’Ouest, là où il n’y a ni piste ni bande cyclable. J’ai néanmoins la bénédiction des Dieux pour y circuler, car il y a une pancarte qui indique que c’est une route partagée. Il y a même des vélos peinturés sur le sol, du même genre de peinture qu’on fait autour d’un cadavre pour signifier l’endroit et la position où on l’a retrouvé. J’avance lestement tout en gardant une bonne distance avec la cycliste qui est devant moi. Toujours est-il qu’un véhicule venant en direction inverse (encore, tiens !) décide de faire un fameux virage en U et passe à un poil de percuter la cycliste qui me précède. L’automobiliste s’arrête, se rend compte de son geste stupide et lance un « je m’excuse » depuis l’intérieur de son habitacle. Arrivé vis-à-vis l’autre cycliste, je lui lance :

« Y’est malade, lui ! Toi, ça va ?

— Oui, me répond-elle, c’est juste le deuxième aujourd’hui. »

Je lui souhaite bonne chance et reprends ma route, en souhaitant qu’elle arrive à destination promptement.

 

Je voudrais bien avoir tort dans ce que je m’apprête à dire, mais je crois que j’ai malheureusement raison là-dessus : à peu près toute personne faisant du vélo de façon régulière à Montréal passe proche de se faire frapper, emportièrer ou rouler dessus au moins une fois par trajet. Là, j’insiste sur le « régulièrement » pour mettre l’accent sur ceux et celles qui se servent du vélo dans leurs déplacements quoditiens (travail, études, etc.), et non les cyclistes du dimanche (littéralement) qui ne font du vélo que lorsque les voitures sont moins nombreuses et les automobilistes moins dopéEs au café. Bref, faire du vélo est un danger de tous les instants. Les médias traditionnels ont peu tendance à montrer cette dure réalité, à moins que des cyclistes ne meurent ou du moins se retrouvent grièvement blesséEs des suites d’un accident de la route.

 

D’ailleurs, cet été on a connu un nombre important de décès et d’accidents de toutes sortes impliquant cyclistes et automobilistes. Sans surprise, le décompte des vies perdues se retrouve seulement du côté des premiers. C’est là une évidence, mais il me semble que ça vaille la peine de le rappeler, étant donné l’attitude des seconds. Et ce ne sont pas les solutions bidons proposées en toute hâte par les projetmontréalistes plus soucieux de leur image « provélo » que de solutions à long terme qui vont changer les choses. Pelleter le problème sur le trottoir, c’est ajouter du danger dans le parcours des piétons qui sont déjà mis à mal par les automobilistes. Ce sont les chars qui doivent céder de leur emprise sur l’espace public, pas les piétons.

 

Montréal a beau être une des villes les plus vélo friendly de la planète, il n’en demeure pas moins qu’un cycliste tué, ce n’est pas une statistique, c’est un meurtre. Une personne pour qui j’éprouve un mélange d’amour et de mépris a souligné, il y a quelques années, qu’une voiture est comme une arme à feu. Du bout des orteils, comme du bout des doigts, on peut générer assez de puissance pour terrasser un être vivant et lui faucher la vie. J’ajouterais à ça que si on souhaitait faire de Montréal une vraie ville où il fait bon pédaler, on permettrait aux cyclistes de rouler arméEs. En plus, la Ville devrait distribuer gratuitement, une journée par an, des 303 et des AK-47. Comme ça, on pourrait rééquilibrer un peu le rapport de force.

 

Enfin, vous comprendrez que derrière cette apologie des armes à feu se cache plutôt un profond mépris pour l’homo automobilis. J’haïs les armes autant que j’haïs les chars. Voyez-y une mesure de cette haine, et non un appel à s’entretuer. Je sais que le transport en commun, c’est d’la marde… C’est pour ça que j’évite de le prendre huit mois par année, beau temps, mauvais temps. Je le sais que la toune qui joue à la radio est celle qui a joué hier, et avant-hier, et l’autre jour avant et ainsi de suite. C’est correct si vous deviez aller porter les enfants et que c’est trop compliqué, long et chiant d’y aller autrement qu’en auto. Je comprends aussi si votre job est à une heure de chez vous parce que vous voulez vivre dans un milieu exempt de chauffards. Je souhaite la même chose, mais sans avoir à m’exiler dans un dortoir fait en béton. Sachez que le système économique dans lequel on vit se nourrit de la destruction de l’environnement par la perpétuation du règne du char. Tous les éléments culturels qui nous entourent nous encouragent à intégrer l’auto dans notre quotidien, voire d’intégrer notre quotidien dans l’auto. Vouloir aller à l’encontre de ce totalitarisme, c’est s’exposer aux contrôles des agents de sécurité du métro ou aux automobilistes fous furieux. Peu importe la raison qui explique votre décision de prendre l’auto chaque matin, vous contribuez au problème en plus de mettre en danger la vie des autres, pis en plus vous polluez. Ça fait que prenez votre mal en patience et donnez priorité aux cyclistes ! Sinon on va commencer à rendre les coups…

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