La Tomate noire

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FUCA – historique et compte-rendu critique d’un groupe militant du Printemps 2015

by on Août.23, 2016, under Archives, Débats, féminisme

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C’est pour des raisons de mémoire et d’histoire que je tenais à relater ce qui s’est passé durant l’existence connue du groupe FUCA, durant ce qu’on appelle le Printemps 2015. J’étais gréviste en 2012. J’étais gréviste et j’étais, je suis encore, féministe. Je m’activais entre autres au Comité femmes GGI, ce grand comité mobilisation, non-mixte et décentralisé qui a duré aussi longtemps que la grève elle-même. Les féministes grévistes, écoeurées et enragées par la secondarisation des enjeux féministe de la hausse des frais, par l’invisibilisation de leur travail par leurs camarades grévistes et par le sexisme suintant de toute part dans leurs propres milieux d’implication, ont décidé de se regrouper pour mener à bien des projets précis (manifestes, pastiches, manifs, actions de perturbation, sabotage…). Me rappelant très bien avoir passé une grande partie de ma grève de 2012 avec des femmes et ayant noué une partie importante de mes alliances féministes durables à ce moment, j’ai été profondément choquée de lire dans un média de masse, de la bouche même de militantes du Printemps 2015, que les femmes « étaient souvent invisibles en 2012, reléguées dans des rôles de soutien ». Aussi, sachant très bien que les comptes-rendus du Printemps 2015 ne compteraient pas les activités que les femmes ont organisées de manière autonome, il me semblait important de garder des traces autres qu’un groupe facebook et quelques tracts. Ainsi, ce texte existe, car, encore une fois, si les femmes n’écrivent pas et n’interprètent pas leur propre histoire, elles sont vouées à se faire oublier et les femmes qui les suivront auront l’impression de réinventer la roue et ne pourront pas bénéficier des connaissances et des expériences des féministes qui les ont précédées. J’ajoute que ce compte-rendu est basé sur mes souvenirs et des informations que j’ai trouvées sur le groupe fb et qu’il peut être incomplet. J’invite toutes celles qui voudraient ajouter des informations ou partager leurs interprétations à le faire en commentaire ou dans tout espace qu’elles trouveront pertinent.

L’histoire de FUCA pourrait se séparer en trois grands moments. Ils ne sont pas séparés par des murs étanches et bien que j’ai ma préférence personnelle, ultimement, aucune phase n’est meilleure qu’une autre. Elles sont, au contraire, très représentatives du mouvement féministe qui a voulu s’impliquer durant le printemps.

3 moments :
1 – Création du groupe, FB et premières réunions: définitions et discussions
2 – Comité mob et actions
3 – Élargissement intersectionnel et maintien de la grève

1 – Création du groupe, FB et premières réunions: définitions et discussions

En décembre 2014, soit après le début du groupe fb large qui s’est formé pour aider à la mobilisation et à la diffusion d’information concernant le Printemps 2015, une femme a pris l’initiative de former un groupe facebook non-mixte pour les femmes intéressées. Il a tout d’abord été compris comme un comité femmes du Printemps 2015. Au début, ce groupe fb n’était pas fixé sur quelle non-mixité les femmes voulaient adopter. Il n’était pas clair non plus s’il s’adressait seulement aux Montréalaises ou si, profitant d’un espace virtuel, il devait ratisser plus large dans ses invitations. Une première réunion a rapidement été organisée, elle a eu lieu le 5 janvier 2015 à l’UQAM. Dès l’annonce de la réunion, des femmes racisées ont réagi en s’ouvrant sur leur vécu de 2012. Elles écrivaient trouver l’idée d’un comité femmes pour Printemps 2015 intéressante, mais voulaient ouvrir la discussion à propos de la place pour les femmes racisées et des luttes antiracistes et anticolonialistes aux sein de nos mouvements. Il semble que les femmes qui voulaient aller à la réunion étaient ouvertes à ces discussions, mais il semble également que ce sujet n’est pas ressortit avec beaucoup de force durant la rencontre. Des femmes racisées ont formé un sous-comité en début février.

La toute première réunion des femmes intéressées a eu une grande popularité avec plus d’une quarantaine de participantes. Elles ont surtout essayé de définir quels étaient les principes de base du Comité femmes -de Montréal- Printemps 2015 et son mode de fonctionnement. Une deuxième rencontre a eu lieu 2 semaines plus tard. Entre les 2, les femmes ont surtout eu un souci de décentraliser l’accès des réunions des espaces étudiants pour pouvoir inclure plus de travailleuses qui n’étudient pas. Les décisions sur les lieux et les heures étaient prises en groupe étant donné la compréhension des femmes de la portée inclusive de ces décisions. Une adresse courriel a été créée ainsi qu’une mailing list. Encore dans un souci d’inclusivité, au fil du temps quelques tentatives ont été faites de demander au Comité service de garde Printemps 2015 d’aider pour que les mères puissent venir avec leurs enfants aux réunions. Malheureusement un manque de communication a rendu difficile cette collaboration et que ce soit par des membres du comité service de garde ou par les membres de FUCA elles-mêmes, il me semble qu’aucun enfant ne s’est fait garder pendant une réunion.

Parallèlement à ces réunions, se passent aussi d’autres préparations pour le printemps à venir et la volonté du Comité femmes Printemps 2015 de se dissocier de l’organisation large du Printemps 2015 pour être totalement autonome grandissait. Cette volonté d’autonomie est restée très vive durant toute l’existence du groupe. Les femmes présentes à la deuxième réunion ont alors décidé de changer le nom du groupe pour Femmes* unies contre l’austérité ainsi que d’écrire une lettre pour expliquer leur dissociation [1]. Les femmes se sentaient liées au Comité Printemps 2015 (CP2015), mais en même temps, elles n’avaient pas envie d’être récupérées ou de se faire donner des mandats par des personnes ou des comités extérieur-e-s. Il y avait de l’inquiétude et de l’agacement de constater que le manque de structure dans la préparation du printemps à venir faisait que c’était les personnes avec le plus d’expérience militante et le plus de crédit social qui prenaient toute la place au détriment des gens qui ne venaient pas des mêmes réseaux ou n’étaient pas aussi connu-e-s. Lors de la troisième réunion, il a été décidé d’aller à la première assemblée publique de Printemps 2015 en groupe. Lors de la deuxième assemblée publique de Printemps 2015, à la fin mars, aucune femme qui s’impliquait activement dans FUCA n’a voulu y aller pour parler du groupe, de la mobilisation ou des activités de celui-ci. Les participantes n’avaient ni l’intérêt ni le temps.

Par ailleurs, la définition de « femmes » (avec ou sans astérisques) amenait des questionnements pour plusieurs. Il semblait évident pour certaines qu’il fallait définir ce concept pour définir la non-mixité du groupe, mais les différences d’interprétations et d’éducation sur le sujet amenaient des discussions qui semblaient s’embourber, plus que d’éclairer une solution définitive. Pour d’autres, il était suffisant que les femmes qui se reconnaîtraient dans le mot « femme » se sentent incluses en réunion et dans les actions. Il y avait une tension entre la volonté d’inclure toutes les femmes partout, tout le temps, et un pragmatisme qui faisait que les femmes savaient très bien qu’elles ne pourraient pas trouver de définition aussi englobante en consensus. Des femmes trans se sont exprimées sur le sujet et ces avis et propositions ont été beaucoup plus éclairants que toutes les contorsions intellectuelles que les femmes cis ont pu avoir. Finalement, l’astérisque est tombé et après une décision prise en réunion de début mars, le groupe a adopté le nom qu’il allait garder jusqu’à la fin : Femmes unies contre l’austérité (FUCA)

2 – Comité mob et actions

À partir de fin février, FUCA a été plus orienté vers l’organisation d’actions que dans l’établissement d’une structure ou de définitions fixes. Les femmes présentes en réunions avaient envie d’organiser des actions et elles arrivaient avec des idées à partager avec les autres. Toutes les participantes étaient très motivées et sur la même longueur d’onde.

Elles ont été à la manifestation du 8 mars organisée par Femmes de diverses origines où celles-ci leur ont demandé de prendre la parole. Les femmes de FUCA avaient leur toute première bannière avec elles, bannière qu’elles ont ressortie tout au long du printemps.

Elles ont organisé une manif-action contre le Salon de la femme de Montréal [belles photos ici] où elles se sont bien amusées à courir partout dans le Centre des congrès accompagnés des gardes de sécurité et où ceux-ci ont fait fermer les portes du Salon pendant quelques minutes pour ne pas qu’elles y entrent. N’empêche, elles ont fait passer leur message contre « Cet « événement national qui attire le consommateur no1 dans le monde – les femmes ! » [qui] est non seulement catalyseur d’une insécurité perpétuelle, mais le lieu d’une exploitation économique spécifique aux femmes qui nous permet de croire qu’il s’agit du leurre idéal pour nous distraire de notre lutte contre l’austérité. » et leur dénonciation de « ce cirque capitaliste qui profite des standards de beauté patriarcaux pour vendre aux femmes une panoplie de « solutions » à un problème fictif aux conséquences bien réelles ». Elles ont donné des « sacs à surprise », qui contenaient des bonbons et des faits chiffrés sur l’austérité touchant spécifiquement les femmes à des visiteuses qui venaient au Salon, ont déclamé un discours et sont reparties d’aussi joyeuse humeur qu’elles étaient arrivées.

Elles ont aussi organisé une manifestation contre la brutalité policière le 15 mars, Journée internationale contre la brutalité policière [photos et discussions ici]. Elles avaient un triple intérêt à organiser cette manif. Il y avait un agresseur dénoncé à l’intérieur du COBP et il semble qu’à l’époque l’organisation ne voulait pas reconnaître la dénonciation et que la survivante vivait de l’exclusion étant donné cette situation. Les organisatrices voulaient aussi souligner la spécificité des violences policières qui touchent les femmes par une manif mixte. Et finalement, elles voulaient participer à la réappropriation de cette journée et sa décentralisation. En effet, depuis des années le COBP est la seule organisation qui prend l’initiative d’organiser quelque chose le 15 mars et les dernières années avaient vu de plus en plus de répression envers cette manifestation et une désaffectation populaire d’une activité que plusieurs personnes ne trouvaient pas sécuritaire à cause de la fixation de la police à vouloir punir violemment le COBP seulement pour exister. Des femmes de FUCA ont donc voulu faire une activité ouverte au ton familial en même temps que la manif du COBP pour diviser les flics autant que pour attirer des gens qui de toute façon n’allaient plus à la manif du COBP. Étonnamment, la réaction contre cette activité a été extrêmement forte à l’intérieur même de la gauche radicale : « traîtrise », « sabotage » et autres insultes (j’ai moi-même entendu des trucs pas mal sexistes et/ou haineux) ont été proférés contre les organisatrices et contre la survivante concernée. Plein de gens ont fait de la contre-mobilisation active, ce que je n’aurais pas cru possible auparavant. Néanmoins, les gens ont marché [compte-rendu ici] et les organisatrices ont eu des félicitations et des remerciements de la part de gens qui n’allaient plus en manif le 15 mars depuis longtemps. Ce succès du 15 mars 2015 a été invisibilisé et encore aujourd’hui plein de gens « oublient » que les féministes et leurs alliés ont été capables de marcher cette journée-là. Je trouve donc doublement important de mentionner ce succès des FUCA.

Elles sont allées à la radio de CKUT pour parler du printemps et de leurs activités, ont montré une présence à la manifestation anti-PEGIDA de mars et ont aussi commencé a vouloir préparer des ateliers. Le premier, sur le sujet des femmes et de l’austérité, devant avoir lieu pendant la grève étudiante. Ainsi, les réunions continuaient et les priorisations des FUCA entrecroisaient celles de la grève étudiante. Malgré toute la bonne volonté d’inclusion des femmes qui avaient fondé le groupe et s’y investissaient, il était évident que les travailleuses qui n’étudiaient pas y étaient rares. Même si quelques travailleuses faisaient partie du noyau dur de FUCA depuis le tout début, ce groupe, comme tout le reste des groupes formés pour le Printemps 2015, était intimement lié avec la situation étudiante et la grève étudiante.

3 – Élargissement intersectionnel et maintien de la grève

Un peu avant le début de la grève étudiante, qui a commencé la dernière semaine de mars 2015, FUCA est entré dans sa troisième phase. C’est aussi à partir de ce moment où des féministes de l’association étudiante de Concordia « Women’s Studies & Sexuality Studies Student » (WSSA), l’ont le plus investie.

Pendant la première semaine de grève étudiante, les FUCA ont organisé un « brunch féministe » sur le thème de l’austérité et de l’intersectionnalité. Plus qu’un atelier, l’activité se voulait une discussion où toutes les personnes participantes pouvaient s’exprimer sur leur réalité et leurs réflexions afin de construire une trame commune de la violence de l’austérité dans sa spécificité touchant les femmes. L’activité était mixte et les gens étaient invité-e-s à utiliser du matériel d’art mis à leur disposition par les organisatrices. Une personne de la radio de CKUT est venue enregistrer la parole des gens qui le souhaitaient. Le brunch intersectionnel a été un grand succès avec une participation d’une trentaine de personnes. Il a aussi été un succès, car c’est probablement l’activité qui a attiré le plus de gens différents sur une aussi grosse échelle. Les discussions s’y passaient aussi bien en anglais qu’en français de manière très fluide, ce qui n’arrivait pas en réunion même s’il y avait des anglophones. Il y avait des femmes de couleur, des femmes trans, des travailleuses non étudiantes. Même au niveau des étudiantes, il y a eu une grande diversité de disciplines : étudiantes en médecine et sociologie participaient aux mêmes discussions.

La suite de FUCA se confond avec le maintien de la grève étudiante en plusieurs endroits, particulièrement à Concordia et à l’UQAM. Plusieurs étudiantes qui étaient là depuis le début du groupe ont fait le choix de plutôt se concentrer sur le maintien de la grève sur leur campus, surtout les étudiantes de l’UQAM, qui avaient leur propre lutte à mener contre la violence et les expulsions, et ont désaffecté les réunions d’organisation. Au contraire, les étudiantes de Concordia ont impliqué FUCA dans le maintien de leur grève et plusieurs femmes de FUCA ont été solidaires des étudiantes en participant à leurs actions, à leurs levées de cours, blocage et occupation ainsi qu’en diffusant leurs écrits.

À partir de fin avril, il était difficile de se réunir. Pour certaines le temps et l’énergie étaient pris par le maintien de la grève, pour d’autres, par la préparation de la grève du 1er mai dans leur groupe ou leur organisme. À partir de fin mai, il n’y avait plus de réunions et la page du groupe fb n’était utilisée que comme outil de réseautage et de diffusion pour les différentes personnes qui y étaient. Des femmes ont tenté de faire revivre le groupe à l’automne 2015 en organisant une réunion, mais je n’en sais pas plus.

Évidemment, à part FUCA, les féministes et leurs alliés ont été actifs-ves dans plein d’espaces et de situations; des groupes de femmes, des syndicats, des associations étudiantes, des collectifs et des groupes ad hoc ont organisé plusieurs d’activités à thématique féministe partant de la création de bannières au forum de réflexion, en passant par des ateliers sur le bien-être, des journées de care, des conférences, des manifs (mixtes et non-mixtes) et une escouade féministe. Le groupe FB et la mailing list de FUCA ont donc été des occasions renouvelées de réseautage pour les femmes intéressées à sortir de leurs cercles immédiats.

CONCLUSION CRITIQUE

Avec le recul, il me semble évident que malgré les tentatives des femmes de FUCA d’élargir le groupe a plus de femmes travailleuses, le groupe était intimement lié aux étudiantes et à l’énergie qu’elles avaient à mettre dans la mobilisation du printemps. Même si une partie des membres assidues n’étaient pas des étudiantes, ce sont les priorités et le langage de ces dernières qui ont primé sur le reste. La première phase et la dernière en sont les démonstrations les plus évidentes.

Au tout début, la priorité des participantes à été de se structurer et de se définir et elles l’ont fait à la manière d’étudiantes habituées à leurs structures (code morin et assemblée générale) et leur langage (théories féministes et anti-oppressives). Ce qui, déjà en commençant, mettait la table pour une inclusivité assez exclusive. Évidemment, je ne peux pas jeter la pierre aux personnes, qui se sont déplacées et qui ont participé à ces premières rencontres, pour avoir voulu s’organiser sur des bases communes. Après tout, ce problème revient dans tous nos groupes : en formant des groupes avec les gens qui se pointent en rencontre on peut difficilement penser à ceux/celles qui ne se pointent pas… et essayer de penser à ceux/celles qui ne se pointent pas, n’est ce pas nous placer en position paternaliste et faussement bienveillante vis à vis ces personnes? Il semble qu’il n’y ait pas de réponse idéale. Par contre, encore une fois, de constater que l’intention féministe et anti-oppressive se manifeste, par réflexe, dans une longue liste d’épicerie plutôt que dans des gestes concrets (mobiliser dans des lieux de travail non-étudiants, faire de la mob hors de nos zones géographiques de confort, traduire notre matériel dans plusieurs langues…) me fait penser que c’est de nos réflexes que nous devrions nous débarrasser.

Dire sur une feuille de papier qu’on est anticolonialistes me semble bien (et la moindre des choses!), essayer de faire des liens avec des groupes de femmes autochtones et voir comment nous pouvons être leurs complices dans leurs luttes et explorer la possibilité de monter des projets ensemble me semble beaucoup mieux (sinon, est-ce qu’on est vraiment anticolonialistes ou on essaye juste de se donner bonne conscience?). Surtout qu’il y a toujours un risque de s’éterniser dans la théorisation et dans l’adoption de valeurs de principes…pendant ce temps on s’éternise en dehors de l’action, en dehors de l’éducation et en dehors de la construction réelle de liens de solidarité durables. Sur ce sujet, l’influence des femmes de WSSA, s’ajoutant à celle de toutes les autres femmes qui ne venaient pas du milieu militant blanc-francophone a été un influx important pour réfléchir et s’activer de manière intersectionnelle. Peut-être que sortir des milieux blanc-franco-mouvement étudiant pour bâtir des solidarités est une piste de solution valable.

Pendant le brunch intersectionnel, une femme racontait qu’en tant que non-étudiante, le langage intellectuel la rebutait, car il plaçait celles qui le maîtrisait en position de pouvoir vis-à-vis elle. En tant que travailleuse de couleur anglophone, elle avait partagé son vécu de l’austérité, mais ajoutait avec raison que si nous voulions vraiment nous attaquer à la violence de manière intersectionnelle, il fallait également regarder en face cette situation qui hiérarchise les féministes universitaires face à toutes les autres femmes et qui les autorise, par l’autorité académique et leur connaissance des termes autorisés, à parler de/pour les autres femmes. En rebondissant sur cette idée, j’ai repensé à ces discussions sur la définition du mot « femme ». J’ai eu l’impression que les femmes cis se perdaient en conjonctures pendant qu’il aurait peut-être été plus simple, plus inclusif et moins théorisant de demander dès le début aux femmes trans présentes dans le groupe -universitaires et non-universitaires – « avez-vous envie de partager quels sont les pièges à éviter/quels sont les incontournables pour une définition transinclusive? » et de se baser là dessus pour avoir des discussions au lieu de l’ordre l’inverse. Même chose pour les femmes racisées, il me semble que les féministes blanches n’ont jamais demandé aux féministes racisées comment il pourrait y avoir construction de projets communs, comment le groupe pourrait rendre active et réelle l’idée antiraciste qui avait été décidée sur papier. Des féministes de couleur sont venues en réunion et les FUCA ont été actives avec des femmes racisées pour la manif du 8 mars, parce qu’elle était organisée par Femmes de diverses origines, mais j’ai l’impression qu’à part l’activité de brunch intersectionnel, il n’y a eu aucune réelle réflexion qui portait à l’action et à l’autocritique sur ce sujet précis.

Par contre, le fait que ces critiques et ces réflexions aient pu ressortir et s’exprimer en toute liberté dénote du travail des femmes de FUCA pour former des espaces plus égalitaires et moins hiérarchiques. En faisant un travail actif pour se dissocier du poids de la hiérarchie et de l’autorité invisible des vedettes militantes du CP2015, elles ont établi les bases critiques nécessaires à la formation de ces espaces et à la volonté de nouer de nouvelles solidarités. Ce n’était pas parfait, mais c’était une expérience très enrichissante où la majorité des femmes que j’ai vues en réunion et dans les activités ont participé activement aux réflexions, aux plans d’action et aux prises de tâches. Il y avait un souci du step back chez les militantes qui avaient plus d’expérience et chez celles qui sont plus à l’aise de s’exprimer en groupe. Il y avait une envie sincère de diffuser le savoir, les techniques et de laisser la chance à celles qui n’avaient pas ces expériences de faire des discours, des affiches ou d’organiser des réunions. C’était extraordinaire de constater que nous prenions le temps de diffuser ces savoirs et ces techniques parce que les femmes considéraient que ça faisait partie de la tâche en elle-même. En même temps que je constatais une spécialisation des tâches à l’intérieur du CP2015, qui faisait que les mêmes personnes non-élues finissaient par devenir les spécialistes des médias ou de la mobilisation, je constatais également que les femmes de FUCA refusaient ce genre de concentration du savoir et du pouvoir. Nous ne considérions pas que c’était plus long de partager ce pouvoir, nous considérions que c’était le temps normal à prendre. Et ça nous rendait collectivement plus fortes et tissait des liens de solidarité très serrés les unes avec les autres. Nous n’étions pas des amies, même si certaines ont pu le devenir, nous étions des camarades en lutte travaillant sur des projets communs de manière antiautoritaire et anti-hiérarchique, donc de manière féministe. Là-dessus, FUCA a été un succès fulgurant.

Par rapport à la tension action vs théorisation : si la phase 1 n’a pas directement mené à l’action, il ne faut pas oublier que les phases 2 et 3 baignaient constamment dans l’action. Par contre, je ne suis pas sûre que la période de théorisation et de mise en place d’une structure (qui n’a jamais abouti ou été utilisée) de la phase 1 a été nécessaire aux 2 autres moments. Je pense même que nous avons perdu des participantes qui avaient envie de faire quelque chose de plus actif et qui trouvaient ardu de parler de comités et de sous-comités ou qui avaient de la difficulté à suivre la valse des amendements et des sous-amendements. Ce qui me fait dire que se sont deux processus qui auraient pu être menés par 2 groupes différents ou parallèles. À un certain moment, il n’y avait plus 40 personnes en réunion, mais plutôt une douzaine et la dynamique a complètement changé quand des femmes sont arrivées avec des idées précises d’actions à faire. Plus que le fait d’avoir des réunions moins populeuses (j’ai vu des réunions de plusieurs dizaines de féministes durant la grève de 2012), je suis sûre que c’est le fait d’arriver avec des idées précises d’actions qui a changé la dynamique. Certaines personnes qui étaient là depuis le tout début ont pu être un peu décontenancées de constater que le travail commencé n’allait pas être terminé (élaboration d’une charte et d’une structure), mais plus le printemps arrivait – et il arrivait vite – plus il y avait un consensus à se définir dans l’action. À ce moment, FUCA était l’équivalent d’un comité de mobilisation ouvert à toutes les femmes. Il était aussi inclusif que les femmes des toutes premières réunions l’avaient imaginé, mais les femmes qui ne s’y retrouvaient que le temps d’une action ou de quelques réunions n’en savaient rien. Elles étaient là parce qu’elles voulaient que ça bouge et cherchaient d’autres femmes avec qui s’activer. Elles se sont trouvées.

Finalement, dans les 3 moments de FUCA j’ai reconnu le mouvement féministe montréalais dans toute sa complexité, sa colère et sa créativité. Quelle que soit la phase, les discussions et les actions reflétaient les préoccupations d’un mouvement large. Les idées d’anti-hiérarchie et d’inclusivité étaient au centre des pratiques et tout le monde venait en réunion en voulant lutter contre l’austérité telle que soulignée dans le vécu des femmes. Ces points de rencontre ont été constitutifs de comment le groupe a pensé ses actions et s’organisait. Ces apprentissages et ses mises en pratique nous ont fait nouer des liens que nous n’oublierons pas de sitôt et nous ont donnés des connaissances que nous pourrons transmettre à notre tour.

[1]
Cette lettre est écrite suite aux réunions de Femmes* unies contre l’austérité.

Notre comité, appelé à la base Comité Femmes Printemps 2015, a officiellement biffé les termes « Printemps 2015 » de son nom et ce n’est pas un hasard. Près de cinquante femmes se sont présentées à la première réunion et déjà, ça s’est confirmé : tant par désir d’indépendance (le refus de se faire dire quoi faire ou se faire donner des mandats) que pour exprimer clairement le malaise ressenti par des militantes lors des rencontres Printemps 2015. Cette distanciation ne se veut pas une marque de confrontation, mais une volonté de se créer un espace de lutte qui nous représente et nous appartient. Nous serons dans la rue avec vous contre l’austérité et la logique extractiviste; nous avons tout de même quelques critiques à formuler au sujet des instances de Printemps 2015.

D’abord, la première critique entendue lors de nos réunions concerne le noyau militant des comités Printemps 2015, quels que soient ces comités. En effet, il semble que certaines personnes monopolisent l’espace et la prise de décision invisible au sein de Printemps 2015. Cet exécutif invisible a une posture intimidante à l’égard des nouvelles personnes qui désirent s’impliquer, et manifeste une certaine impatience à leur égard. Nous comprenons l’urgence d’agir, mais au détriment de quoi et surtout de qui? Que faites-vous des personnes timides, nouvelles dans les milieux militants, et de toutes celles vivant une oppression systémique et quotidienne?

De plus, plusieurs militantes ont eu l’impression d’avoir carrément manqué le bateau de printemps 2015, et ce dans diverses réunions. Et nous avons entendu de la part même des personnes de l’exécutif invisible des commentaires en ce sens, ou décrédibilisants à leur endroit. Par exemple : « On n’a pas le temps d’expliquer à chaque fois » et « on est tannés des gens qui viennent juste pour regarder ». Bref, un malaise s’est ressenti chez les militantes.

Nous critiquons aussi que les autres luttes aient été mises de côté au nom de la lutte contre l’austérité et la logique extractiviste. Sous la base d’une lutte qui rejoint beaucoup de personnes ont été mises de côtés les luttes moins populaires. L’intersectionnalité des luttes est une pratique à laquelle il faut réfléchir, qui demande des effets mais elle est essentielle.

Une autre problématique soulevée lors des réunions concerne le Comité Large, qui semble être une instance très masculine. Les hommes y prennent effectivement plus de place, en termes d’initiatives et de prises de parole, au détriment d’autres personnes moins privilégiées. Au sein du Comité large, notamment, les interventions verbales sont très majoritairement faites par des hommes. Manifestement, les personnes qui ne sont pas des hommes cisgenres n’étaient pas aussi à l’aise d’intervenir.

Finalement, étant donné que les Comités Printemps 2015 reproduisent des rapports de domination contre lesquels nous nous battons quotidiennement, la création d’un espace de lutte propre était éminemment nécessaire pour les femmes*. Un espace non-mixte s’imposait dans l’optique de lutter sur la base d’une oppression commune.

Féministes tant qu’il le faudra. La lutte sera féministe ou ne sera pas.

Louves enragées

* toute personne assignée comme et/ou s’identifiant comme femme

Autres écrits sur le Printemps 2015:

Leçons de Printemps 2015 : Éviter les pièges cet automne

https://canadiandimension.com/articles/view/spring-2015-anti-austerity-movement-in-quebec-a-critical-perspective

http://www.pressegauche.org/spip.php?article25115

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Mon commentaire de gérante d’estrade sur l’acquittement de Gomeshi (Ode aux survivantes et aux camarades juristes féministes)

by on Mar.26, 2016, under Débats, féminisme

Piétiner le patriarcat

Il me semble que tout le long du procès les juristes féministes ont commenté que ça n’allait pas bien: la défense faisait très bien sa job, la couronne faisait mal la sienne et l’autre enfoiré de Gomeshi avait très « bien » fait sa sale job post-agression de garder toutes les preuves pouvant décrédibiliser les survivantes (même après des années!! y avait tu pas pensé à son affaire!). J’ai donc de la difficulté à comprendre la surprise et le mode réactif des gens. J’ai envie, comme tous les êtres humains dotés d’empathie et de décence (oui oui la ligne est claire dans ma tête), d’envoyer toute ma solidarité aux survivantes et de continuer à dénoncer le système de justice patriarcal libéral, mais en même temps je suis vraiment surprise par la vague de colère que je sens liée à l’espoir que ce procès allait bien finir pour celles qui ont vécu et dénoncé des agressions. Je comprends et je ressens cette saine colère, mais je suis inquiète face au niveau de confiance que mes camarades féministes radicales en général démontrent envers ce système de justice bourgeois, patriarcal et raciste en se laissant être déçues par le résultat final, pourtant prévisible selon nos camarades juristes féministes.

Attachons nos tuques, des procès avec des finales comme ça il va encore y en avoir beaucoup à venir (procédures de l’enquête bâclées, couronne mal préparée, procédures judiciaires pas adaptées à ce genre de crime, feux des projecteurs sur toute la vie privée des victimes, juge méprisant envers les femmes victimes de viol en général). Si le but est de faire changer ce système de justice il faut admettre que des étapes importantes ont été franchies… des accusations ont été portées et il y a eu procès accusant un homme connu, célèbre et avec un grand capital de sympathie (on peut aussi penser à Cosby de l’autre côté de la frontière). C’est pour cette raison que je pense qu’il y aura d’autres finales comme ça: parce que maintenant les crimes d’agressions sexuelles sont prises un peu plus sérieusement par le système, ça pourra se rendre en court, mais ce n’est pas encore pris assez sérieusement pour que les survivantes puissent avoir justice.

J’imagine d’autres procès à venir très douloureux et d’autres survivantes devront être très courageuses et prendre le risque presque inévitable de se faire broyer sous la justice patriarcale libérale en attendant que les choses changent pour vrai. Par contre, je pense aussi qu’il finira par y avoir des victoires, peut-être même que le prochain procès de Gomeshi rendra justice pour les survivantes. Le système de justice de l’État change donc, lentement, parfois à reculons, parfois de manière qui nous semble paradoxale, à nous qui ne connaissons pas le droit. Et il y en aura d’autres des serrements de cœur, des cris de colère et des rassemblements spontanés après un acquittement. Il nous faudra continuer à être fortes collectivement et à appuyer les survivantes qui décident de prendre cette voie par tous les moyens possibles.

Je n’adhère pas à cette lutte réformiste du droit, mais je comprends parfaitement les arguments de celles qui résistent à l’intérieur du système et je remercie de tout cœur ces juristes camarades féministes (et je ne parle pas de la couronne dans le cas Gomeshi) qui avancent dans ce domaine en sachant très bien que les femmes et les personnes liés à des groupes opprimés font face à un système absurdement injuste.

Aujourd’hui mes pensées vont vers les survivantes qui n’ont pas eu justice face à Gomeshi et j’espère qu’elles ressentent tout l’amour qui leur est envoyé. Je veux aussi élargir le sujet en vous disant que mes pensées vont également vers les juristes féministes radicales. Je ne vous envie pas. Vous êtes en position de comprendre le système, ses laideurs, ses pièges et ses limites et malgré tout, vous voulez mener cette lutte de l’intérieur. Se placer du côté des personnes opprimées, dont les femmes agressées, ne vous amènera pas dans les hautes sphères du droit ou ne va pas vous rendre riche, mais vous êtes une composante essentielle des luttes sociales, un appui précieux et essentiel. La colère généralisée, les changements de mœurs et de valeurs ainsi que l’éducation ont un poids important dans les changements législatifs et dans la pratique du droit, mais je crois que ces féministes qui décident d’investir le terrain pour nous expliquer ce qui se passe, pour influencer leurs collègues, en même temps que pour servir de support aux aspects légaux de nos luttes, sont importantes. Autant, mais d’une manière différente, que le courage de celles qui décident de dénoncer en passant par ce système.

Je ne participe pas à cette lutte féministe et réformiste du droit mais je suis capable de reconnaitre le courage et la solidarité de celles qui y sont, ainsi que de saluer le courage de toutes les survivantes d’agressions sexuelles qui s’y font broyer. Toutes mes pensées vont vers ces dernières, pour leur courage et leur force, ainsi que vers ces féministes juristes, pour leur résilience dans un milieu qui me semble plus qu’hostile.

Amour et solidarité

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Lecture : M9A – Il ne reste plus que les monstres par Bruno Massé

by on Juil.27, 2015, under Général

estrella caos

*Spoiler Alert : Pas de gros punch, mais des indices*

-Ah! Fit l’autre femme en grimaçant. Tu penses que ça se termine ce soir? Chérie ça fait juste commencer… tu m’entends? On sera toujours là quelque part, dans votre dos, dans l’ombre, quand vous dormez. Vous avez déjà enfermé ou fusillé les meilleurs d’entre nous, ceux et celles qui se montraient au grand jour, avec de grand idéaux – ceux qui avaient encore de l’espoir.
Elle dévisagea Amélie d’un rictus béant avant d’ajouter, lèvres luisantes de pus :
– Il ne reste plus que les monstres.

Ça faisait bien longtemps que je ne m’étais pas donné le temps de lire un roman et je suis très bien tombée avec le roman M9A Il ne reste plus que les monstres. Je me suis régalée.

Montréal, dans un futur dystopique. En tant que fan de l’univers cyberpunk, j’étais déjà charmée par le cadre du roman et évidement je n’ai pas été déçue : implants cybernétiques, augmentations génétiques, technologie présente dans tous les détails de la vie quotidienne, drogues sophistiquées, forces de l’ordre à la sauce Robocop. Le tout dans un contexte d’inégalités sociales indécentes et meurtrières. C’est dans le futur, mais un futur reconnaissable dans la continuité de la logique d’accumulation de la richesse dans les mains d’une minorité de privilégié-e-s, de destruction de l’environnement et de l’escalade due à l’obsession sécuritaire. C’est un Montréal dans un Québec qu’on est bien capable d’imaginer.

Dans ce Montréal, ceux et celles qui possèdent le pouvoir et la richesse évoluent dans l’Arcologie, monstrueuse pyramide de lumière trônant au centre-ville. L’Arcologie possède tout ce qui est possible de désirer et tout y est contrôlé; climat, loisirs, médias. Les gens qui y sont n’en sortent jamais. Pourquoi sortir de toute façon? : « Leur monde, même s’il est confiné aux frontières de la pyramide, est un paradis ». Sans faire partie de cette élite, d’autres privilégié-e-s habitent dans les banlieues fortifiées, mais la majorité de la population s’entasse et survit dans des ghettos aux conditions de vie dangereuses.

Nous suivons trois personnages : William Saint-Onge, puissant possédant, à la tête de l’Arcologie, il possède sa propre armée privée et est un psychopate qui fait manger la Première ministre dans sa main. Sergente Amélie Lacroix, vétérante de l’armée, excellente flic, habitant dans la banlieue fortifiée de Beloeil, vivant des problèmes psychologiques que nous devinons dûs à ses expériences de violence armée, dans laquelle elle excelle pourtant. Et finalement Hans, anarchiste. Lui et ses camarades sont désespéré-e-s et acculé-e-s au pied du mur par leurs conditions de vie et la répression qu’illes vivent dans le ghetto de La Pointe. La trame narrative s’entrelace par des chapitres très courts où nous voyons évoluer chacun de ces personnages en rotation, jusqu’au dénouement final.

Le rythme du livre est très rapide. Pas de longueurs, pas de temps pour réfléchir, pas le temps pour réellement avoir des personnages préféré-e-s. Évidement, nous avons une équipe préférée et nous voulons qu’elle gagne, même si ce qu’elle fait n’est pas très clair tout au long de la lecture. Plutôt que de nous confondre par les manques d’information sur les personnages où les actions qu’illes posent, ces manques font plutôt deviner les contour d’une gigantesque trame de fond politico-historique où des événements traumatisants pour les personnages font partie de drames à grande échelle sur le territoire. Ça rend très curieux-se et ça nous fait deviner le contexte de fond pendant que notre attention est plutôt fixée sur les actions immédiate des personnages.

Les mystères sont entretenus jusqu’à la fin et les rebondissements sont bien réussis. L’espèce d’étrange course à la montre entre les personnages nous garde en suspend jusqu’à la fin, ce qui m’a fait pardonner une partie du dénouement final que j’ai trouvé un peu cheesy.

C’est un excellent roman d’aventure cyberpunk, dark à souhait. Dans cette ombre d’un futur qui sera peut-être, on oublie le quotidien le temps de quelques heures en espérant que les enfoiré-e-s ne gagnent pas cette fois-ci. Juste pour faire changement de la vraie vie…

M9A Il ne reste que les monstres
Bruno Massé
Éditions Sabotart, 2015, 192p.

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Coup d’oeil sur le côté légal de l’industrie du sexe: danser à Montréal

by on Juil.12, 2015, under féminisme

G. Condo_The Mahattan Strip Club

Merci beaucoup à Karell pour sa générosité dans le partage de son expérience

Questions : pwll et Karell

1- Dans l’industrie du sexe, quel est votre pratique ?

Je suis une danseuse nue ou danseuse exotique. Dans l’industrie de sexe, il existe des établissements conçus pour autoriser des filles à exécuter des danses à la fois aux tables et contacts.

2- Cela fait combien de temps que vous êtes danseuse et dans combien de différents clubs avez-vous travaillé à Montréal?

Depuis 2005, je suis danseuse nue. J’ai travaillé dans plus de 10 clubs différents à Montréal et les environs.

3- Combien de danseuses différentes croyez-vous que vous avez rencontré, d’où venaient-elles?

Je dirais que j’ai rencontré environ 5 000 danseuses différentes. Elles viennent de partout dans le monde (i.e. Du Brésil à Granby, De République Dominicaine au Saguenay, De la Roumanie à Victoriaville, etc…)

4- Êtes-vous une consommatrice, allez-vous dans des clubs de danseuses, danseurs, nu-es pour le plaisir?

Je suis consommatrice dans les clubs de danseurs et de danseuses nues pour le plaisir. D’une part, je suis danseuse nue et il y a une certaine zone de confort à être dans ces établissements, car je connais le fonctionnement et les rudiments. Je m’explique. J’amène toujours un certain budget pour contribuer à l’économie de cette industrie. La manière que je le dépense dépend des femmes ou des hommes qui y travaillent, car je sais pertinemment que nous n’aimons pas ou plus que les gens viennent seulement pour nous voir sans rien faire d’autre. Donc, je choisis une femme ou un homme. Par la suite, je donne un montant d’argent en lien avec sa performance sur le stage, sa beauté ou le plaisir érotique et de séduction. D’autre part, le fait que je suis consommatrice, les hommes ne viennent pas m’achaler ou me harceler, car ils y vont pour voir les filles et leurs amis. Au contraire, ils trouvent cela particulier et tentent, tant bien que de mal, de contribuer. D’ailleurs, je les incite à contribuer à l’économie de cette industrie. Je tente tout simplement être un exemple à suivre lorsque nous sommes consommateurs. Est-ce que j’encourage le commerce du sexe ? Je suis contre le commerce du sexe et la traite des femmes, par contre, lorsque les personnes devraient au moins participer par des applaudissements et apprécier toutes les performances dans ces établissements. En effet, mes propos sont à la fois contradictoires et/ou paradoxaux.

5- Quel âge avez-vous?
37 ans, d’origine haïtienne.

Le travail : Danseuse nue

6- Avez-vous besoin de dépenser pour travailler? De quelle manière et combien pensez-vous dépenser mensuellement?

De toute évidence, je dois dépenser pour travailler, car vous comprendrez que l’apparence physique et matérielle sont des moyens de séductions et de fantaisies pour attirer les consommateurs. Certaines dépenses sont utilisées pour mon bien-être personnel et pour travailler, par exemple, le maquillage, les bijoux, les coiffures, les ensembles (vêtements de travail) le conditionnement physique et nutrition. En ce qui a trait aux dépenses en lien avec le travail, je dirais en premier lieu, le service bar c’est-à-dire, le tarif pour travailler dans l’établissement érotique, en deuxième lieu le taxi et troisième lieu, l’alcool. Maintenant, je dois avouer que je dépense en moyenne 800$ pour le service bar par mois et 1000$ pour les vêtements de travail par année.

7- Est-ce que vous pouvez nous dire ce qu’est un service bar et si c’est une pratique courante? Combien croyez-vous qu’un club peut gagner par les services bar des danseuses mensuellement ou dans une année?

Le service bar est le tarif pour travailler dans l’établissement. Il varie avec l’heure d’arrivé (être prête sur le plancher) pour travailler. Je tiens à souligner que cette pratique est courante et augmente avec les années. Il est particulier, car il fut un temps où les gérants de ces établissements payaient les filles qui travaillaient de manière régulières et à raison de 4 à 5 fois semaine. Où est cette tradition de récompenser les filles qui sont soucieuses de travailler et de déclarer leurs revenus ? Dans une approximation, je dirais que les clubs gagnent par mois 50 000$ par mois, pour une moyenne de 40 femmes qui travaillent sur le plancher, soit 537 600$ par année. Ce calcul comprend seulement les filles qui travaillent seulement durant le soir.

8- Avez-vous été, ou êtes-vous présentement, dans un emploi en dehors de l’industrie du sexe? Avez-vous à faire des dépenses pour cet emploi? Comment trouvez-vous la conciliation entre les deux?

Depuis 2005, je suis étudiante universitaire. J’ai des frais scolaires d’environ 1 200$ par session, soit 3 600$ par année. Depuis 2011, je travaille dans un centre médical dans la fonction publique. J’ai des dépenses relatives aux études scolaires (i.e. clé USB, livres, abonnements, etc.) et de ma pratique dans l’industrie du sexe (i.e. vêtements de travail). Je tiens à souligner que j’ai toujours fait ma déclaration de revenu à la fois comme danseuse et mon emploi régulier. En ce qui concerne la conciliation entre le travail régulier et le travail atypique (danser), il est parfois difficile, car les horaires ne correspondent pas. Prenons par exemple, le travail de nuit implique un manque de sommeil, si je dois me présenter à mon cours à 8h30 am. Aujourd’hui, il est plus difficile de concilier, et cela par choix et expérience, en jumelant mon horaire scolaire qui est fixe en fonction de mon horaire de travail atypique qui est variable.

9- Avez-vous déjà vu ou vécu des situations de violence dans votre milieu de travail, soit dans l’industrie du sexe?

En effet, j’ai déjà vécu et je vis des situations de violence verbale dans mon milieu de travail en tant que danseuse nue. Elle se manifeste au niveau des gérants des établissements en exerçant leur droit de gérance. De toute évidence, il n’a pas de syndicat ou d’association, la Commission des normes du travail, la Commission de la santé et de la sécurité du travail, la Charte des droits et de la liberté de la personne, la Chambre de la jeunesse, une ligne-ressource sans frais pour les victimes d’agression sexuelle, et bien d’autres, qui défendent et protègent les danseuses nues de ces derniers de manière adéquate et équitable. Donc, les gérants peuvent faire du harcèlement psychologique et sexuel auprès des filles par rapport à leur éthique de travail, leur horaire de travail, mais aussi, à leurs origines ethniques. La violence s’exprime au niveau des clients qui fréquentent ces établissements en exerçant leur droit de consommateur. On entend par consommation que les personnes, en général, s’estiment en droit de faire ou de dire des choses qu’on n’entendrait pas en dehors de l’industrie du sexe. Prenons par exemple, un client qui se dit qu’il paye pour avoir des danses contacts. Celui-ci s’attribue le droit de donner des claques sur les fesses ou sur le visage, sous prétexte, qu’il peut tout faire, car il a payé, et cela, arrive bien souvent à un montant médiocre, soit 15$ en raison de 4 minutes. Il se donne aussi le droit de dire des choses qu’en temps normal, on n’entendrait pas en dehors de l’industrie du sexe. Par exemple, un client se dit qu’il peut exprimer ses fantasmes ou de demander les positions sexuelles que la fille aiment, sous prétexte, qu’il voudrait joindre ses fantasmes et ses positions sexuelles avec cette dernière.

10- Dirigez-vous vos clients dans la manière de vous toucher? Quelle est leur réaction?

Depuis 2009, la majorité des établissements érotiques à Montréal offrent aux clients des danses contacts. Il y a seulement le Club Wanda’s qui ne s’est pas transformé. Il y a deux raisons où je dirige les clients dans la manière de me toucher. La première est en raison de mes chirurgies mammaires et la deuxième est dans ma période prémenstruelle, mes seins sont ultras sensibles. Il est évident que tout se dit, mais c’est de la manière qu’on le dit. Donc, je réussis à me faire respecter parce que je ne suis pas agressive et impulsive lorsque je donne mes explications.

11- Vous sentez-vous en sécurité à l’intérieur du club? Avez-vous l’impression que des employés(es) sont là pour assurer votre sécurité?

En théorie, ces établissements érotiques engagent des hommes qui doivent assurer la sécurité et veiller à ce que l’ambiance dans les clubs ne soit pas interrompue par les clients, par exemple, les batailles. En pratique, il arrive que les clients tentent de prendre avantage des femmes concernant le nombre de chansons et les montants. Dans ces situations, les clients n’ont pas nécessairement l’argent sur eux ou ne veulent pas ou plus dépenser, même après avoir caressé, touché, palpé etc. Certains agents de sécurité accuseront rapidement et brusquement la femme, sous prétexte, qu’elle nuit à la réputation du club et fait atteinte à la dignité du client. À mon avis, lorsqu’on explique clairement et précisément, nous évitons ce genre de situation. Dans tous les cas, j’assure moi-même ma propre sécurité.
* Il est important que cette explication ne s’applique pas à tous les agents de sécurité. Tout dépend de la considération et du respect que les gérants accordent à l’égard des filles. Dans la même veine, les agents de sécurité assureront la sécurité en fonction du gérant.

12- Est-ce que vous avez déjà vu ou vécu des situations de discrimination, d’inégalité ou d’injustice face aux danseuses ou entre elles?
J’ai déjà vécu des situations de discrimination, d’inégalité ou d’injustice face aux danseuses. J’appellerais une discrimination systématique en raison de mon origine ethnique. La première discrimination se situe lorsque je tente de travailler dans les établissements érotiques, les gérants me disent systématiquement que je peux travailler, mais tout dépend du quota des filles de la même origine ethnique qui travaillent ce soir-là, par exemple. La deuxième discrimination se manifeste lorsque les gérants me demandent si je suis pimpée. En d’autres termes, ils désirent savoir si j’ai des liens avec certains des personnes d’origine ethniques, et plus majoritairement, noires qui peuvent faire le recrutement pour de la prostitution dans l’établissement.

13- Avez-vous, ou connaissez-vous des danseuses, qui ont cotisé à du chômage, qui ont fait des demandes de congé de maternité ou qui ont fait des réclamations à la Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST) après une blessure?

Non, ces mécanismes de sécurité d’emploi n’existent pas dans l’industrie du sexe. Donc, les femmes assurent les dépenses de leurs temps d’arrêt de travail (i.e. congé de maternité ou blessure physique).

Le senti

15- Avez-vous déjà arrêté ou pensé à arrêter ou à prendre une pause, pour quelles raisons?

J’ai arrêté pour 2 ans et demi en raison d’une maladie inflammatoire touchant la peau. De toute évidence, j’utilise mon corps pour solliciter les clients. Donc, il m’était inconcevable de poursuivre dans l’industrie du sexe. J’ai recommencé à travailler, seulement, en juin 2013. Je ne prévois pas arrêter de danser, mais lorsque je prends une pause, c’est durant la période de mes études ou examens.

16- Avez-vous remarqué des changements au travers le temps dans les pratiques et la clientèle des clubs?

En 10 ans, j’ai remarqué divers changements au travers le temps dans la pratique incluant la clientèle dans les clubs.

Tout d’abord, il fut un temps où travailler dans un club était un privilège et une exclusivité, pour les femmes. En aucun temps, les gérants des clubs ne devaient les retrouver dans un autre club. Voilà la clause de l’exclusivité. Dans le même ordre d’idées, les femmes étaient recrutées non seulement pour leurs charmes et leurs attributs physiques, mais pour leur intelligence et leurs compétences (savoir-être, savoir-faire et surtout savoir-relationnel). À l’époque, la moyenne d’âge des femmes était de 25-30 ans. Les femmes s’assuraient que les conversations, l’ambiance et le divertissement soient à la hauteur de la réputation du club et à la noblesse de la femme. À l’intérieur du club, il y avait un code d’éthique au niveau de l’apparence, soit par des robes élégantes jusqu’aux chevilles, bijoux, manucure et pédicure, etc… Nulle femme ne devait danser devant les clients avec des positions explicites. Gare à celles qui voulaient bifurquer des lois non écrites. Dans un autre ordre d’idées, l’image de la femme était dans la distinction, la séduction, l’élégance, et surtout, la beauté. Autrefois, les femmes n’avaient pas à quémander ou à solliciter les clients pour faire des danses non-contacts. Dans le même ordre d’esprit, les danses non-contacts étaient 8$ et/ou 10$ dollars. Saviez-vous qu’à l’époque les danses non-contacts étaient avec un petit banc où les hommes pouvaient admirer les femmes comme si elles étaient sur un piédestal? De plus sur la scène, les femmes faisaient des spectacles incroyables, voire à couper le souffle. Bref, c’était du vrai divertissement !

En ce qui a trait aux changements au travers le temps auprès de la clientèle des clubs, ils se retrouvent au niveau des attitudes et des comportements ainsi que dans le code vestimentaire. Auparavant, les attitudes des clients étaient plus respectueuses, raffinées, et surtout, courtoises. Étant donné que la sollicitation était interdite auprès des hommes, ces derniers prenaient le temps de se présenter et de nous séduire afin de nous faire faire des prestations à la table. Ensuite, les comportements des clients se qualifiaient en termes de la fidélisation. Les hommes venaient en grand nombre pour voir leurs effeuilleuses préférées et défrayaient des sommes faramineuses à titre d’appréciation. De plus, ils étaient attentionnés, complaisants et compréhensifs. En guise de reconnaissance, lorsque les clients venaient au club c’était un événement, car ils applaudissaient, ils ovationnaient les prestations des filles sur le stage et dépensaient largement. Je tiens à souligner que la situation économique de l’époque favorisait l’utilisation des cartes de crédit et les client déclaraient le tout sur les dépenses de leurs compagnies de travail. Évidemment, l’ambiance du club était plus festive et agréable. Enfin, les clients étaient soumis à un code vestimentaire dans le club. Ils étaient habillés en costard (veston et cravate) et la majorité étaient des hommes d’affaires. Il y a 10 ans, les hommes d’affaires venaient manger à l’heure du midi afin de conclure des opportunités d’affaires. D’ailleurs, c’est de cette façon que les clubs de Montréal ont bâti leur réputation et leur notoriété. Ces rencontres entre hommes d’affaires supportaient l’économie de l’industrie du sexe.

Ensuite, le service bar est le mécanisme pour les femmes de travailler et pour les gérants de clubs de s’assurer de la ponctualité des femmes sur le plancher. Donc, cette pratique a toujours été une pratique courante, mais moins dispendieuse, voire une cotisation de 5$ de jour, par exemple en 2005. Auparavant, les gérants de club géraient l’administration de paye à raison de 4 à 5 jours de travail par semaine. Selon une source sûre, les payes ont arrêté en 2002, Chez Parée et en 2004, au Super Sex. C’est terminé, ce beau temps-là ! En somme, cette transformation me porte à réfléchir sur la reconnaissance aux conditions de travail des femmes à travailler pour le club. Auparavant, les gérants de club s’assuraient de l’exclusivité des femmes dans leurs clubs. Cela était le principal moyen de rétention du personnel. En plus, les femmes n’avaient pas à solliciter les clients, car elles avaient une contribution financière à la semaine par le club. En conséquence, la compétition entre les femmes était moindre et l’ambiance était à son paroxysme. N’est-il pas particulier de constater que l’argent conduit la majorité des consommateurs à être avare en face des femmes qui exercent leurs pratiques ? Parce qu’il faut le dire, sans elles, les clubs n’existeraient pas !

À l’heure actuelle, les femmes travaillent dans divers club en raison de la baisse de l’économie dans l’industrie du sexe. Ce qui conduit les femmes à ne plus considérer le club comme un endroit privilégié. L’exclusivité est devenue inexistante dans les clubs en lien avec divers facteurs tels que le taux de roulement des femmes dans les clubs, le faible rétention du recrutement, la moyenne d’âge des filles de 18-25 ans. À mon avis, le fait que les gérants des clubs ne paient plus les femmes à travailler ce qui conduit à la précarisation du travail. En conséquence, les gérants de clubs abusent de leur droit de gérance en menaçant les femmes à travailler dans des horaires insensées, des conditions de travail exécrables et surtout, en leur demandant un service bar hors de prix. Ces derniers servent un mauvais traitement aux femmes sous prétexte qu’il aura toujours des femmes qui se plieront à leurs exigences en raison de la notoriété du club. Force est de constater qu’ils entretiennent cette logique et qu’ils ont raison.

Actuellement, les femmes ne soucient plus des longues conversations, de l’ambiance et du divertissement. De toute évidence, l’apparence demeure la source la plus importante pour la pratiquante et le consommateur. Serait-ce les effets pervers de notre société de consommation ? À mon humble avis, l’avènement, en 2008-2009, des danses contacts dans la majorité dans les établissements érotiques sur l’Île-de-Montréal a amené les femmes à ne pas ou plus se soucier des lois non écrites, car tout ce qui compte est la consommation pour le client (i.e. faire danser les filles et de leur demander plus d’option à la danse) et pour les danseuses (i.e. faire le plus de danses contacts afin de faire plus d’argent). Il n’y a plus de contrôle, dans le sens commun, du sens classique du mot morale. De plus, les danses contacts mènent à la fois une compétition entre les filles et à la sollicitation. En général, cela suggère aux consommateurs de faire des propositions alléchantes afin que les femmes acceptent de se prostituer. Acceptent-elles en raison du manque d’argent amassé durant son quart de travail ou acceptent-elles parce qu’elles sont forcées de recueillir un certain montant tous les soirs ? Il est particulier de comparer que les femmes qui faisaient des danses non-contacts avant, faisaient plus d’argent que celles qui font des danses contacts d’aujourd’hui.

En ce qui a trait aux attitudes et aux comportements ainsi que dans le code vestimentaire des clients, on y remarque que ces derniers parcourent des distances incroyables (i.e. Boston, New York, Washington DC, Miami, etc…) sur la route afin de découvrir le night life de la ville de Montréal. Les clubs de danseuses sont des attractions incontournables pour ceux-ci. En réalité, lorsqu’ils sont dans le club, ils manquent de respect ou de tact. Par exemple, je me présente à un groupe de Boston. Ces derniers viennent célébrer le bachelor de leurs amis. Le bachelor a l’autorisation d’avoir des danses à 15$, mais les autres qui occupent l’espace dans le club s’abstiennent, sous prétexte, qu’ils sont extrêmement fatigués en raison de la distance parcourue pour venir à Montréal. J’ai un autre exemple qui me vient à l’esprit. Il arrive que les hommes se rencontrent dans les bars de danseuses pour célébrer leur amitié ou pour souligner l’anniversaire d’un d’entre eux. Lorsque j’arrive à leur table pour me présenter, ils me disent immédiatement : « excuse-nous nous parlons ou bien hein, ça fait longtemps que nous nous ne sommes pas parlés [rencontrés], peux-tu revenir dans dix minutes ? » De toute évidence, ça m’emmerde de voir qu’ils nous manquent de respect.

La fidélisation des clients s’est transformée, au fil des années et/ou des soirées, en termes de prostitution. Sans même se présenter ou nous séduire, aujourd’hui, les hommes ne se contentent plus des prestations des filles. À l’intérieur d’une brève conversation, il arrive fréquemment que les hommes nous demandent si nous serions prêtes à participer à des partys privés dans leur chambre d’hôtel. Peut-on dire que la normalisation de la pratique amène le consommateur à éliminer le plaisir du divertissement aux dépens de la consommation immédiate ? Sommes-nous dans une restauration rapide du corps de la femme? Autant on exigeait de la femme d’avoir une apparence sophistiquée (i.e. robes élégante jusqu’aux chevilles, bijoux, manucure et pédicure) et on exigeait aux hommes de se vêtir de vestons et cravates. Ce code vestimentaire amenait, selon moi, un prestige et un standard de fréquenter ce genre d’institutions érotiques. Aujourd’hui, les hommes sont habillés en jeans, t-shirt et casquette de baseball. Les femmes se contentent de faire des chirurgies esthétiques, sans prendre le temps de prendre soin de leurs corps (i.e. conditionnement physique et nutrition), du moins, c’est mon opinion de la nouvelle génération. Y a-t-il un laisser-aller de la part de tous en ce qui concerne la fierté de se réunir dans un bar de danseuses? Aujourd’hui, la raison principale de visiter les établissements érotiques se cristallise dans une banalisation. Les clubs de danseuses sont-ils devenus les tavernes de notre société moderne ?

17- Comment choisissez-vous le club où travailler, quels sont vos critères? Est-ce que toutes les danseuses ont accès à tous les clubs?

Je choisis le club où je veux travailler en lien avec l’achalandage, l’ambiance et la réputation du club.

18- Comment croyez-vous qu’un client moyen décrirait une danseuse parfaite?

Actuellement, le client moyen décrirait la danseuse parfaite comme étant prête à exhausser tous ses caprices, ses fantaisies, voire la sollicitation à la prostitution.

19- Comment croyez-vous qu’un patron moyen décrirait une danseuse parfaite?

Actuellement, un patron moyen décrirait une danseuse parfaite en termes qu’elle respecte son horaire, qu’elle paye son service bar, mais surtout, qu’elle n’ait jamais de problèmes auprès des clients.

20- Comment décririez-vous votre travail idéal en tant que danseuse?

Actuellement, la danseuse décrirait son travail idéal : d’avoir fait plus de 500$ par chaque quart de travail, d’avoir une prestation financière hebdomadaire offerte par les gérants des clubs, d’avoir des clients qui ont de l’argent à dépenser et qui ont envie d’avoir du plaisir avec les femmes, d’avoir des clients qui ont le potentiel d’assurer plus d’une heure et plus de travail aux femmes quand ils les choisissent, d’avoir des clients réguliers afin de combler les soirées où l’achalandage est moindre. Tels sont mes fantasmes en tant qu’effeuilleuse.

Arrière-plan

23- Que pensez-vous de l’expression « travail du sexe »?

Dans le cas qui nous occupe, les danseuses aux danses contacts exercent des relations sexuelles en termes de préliminaires (i.e. toucher des parties du corps intimes, les seins). Les consommateurs ont des relations sexuelles en termes de réactions physiques en touchant les parties intimes du corps de la femme. Premièrement, on associe le terme « travail », car il permet la reproduction des biens (i.e. matériels) et la production des services (i.e. services tertiaires). Deuxièmement, on confond le terme « travail », car il fournit un salaire. Troisièmement, dans son ensemble, le travail se caractérise par l’offre et la demande sur le marché du travail. En premier lieu, à ces énoncés, je répondrai que le terme « travail » porte à confusion, car il comprend le terme « service ». Certains diront que les femmes servent au divertissement dans l’industrie du sexe. Pour ce faire, les consommateurs donnent une rémunération. En second lieu, les danseuses nues doivent se soumettre à la pratique courante du bar service. Il y a bien longtemps que les femmes ne reçoivent plus de salaire des gérants des clubs. En plus de participer obligatoirement à cette pratique, on ne mentionne jamais à quel point les femmes doivent rester dans le club, même s’il y a aucun client qui s’y présente. Non seulement, elles paient pour exercer leur pratique, mais elles passent des longues heures avant de faire, parfois, 30$. Donc, le salaire n’est pas systématique et automatique, mais il varie selon l’achalandage et la générosité de clients. En troisième lieu, le terme « travail » se définit par le processus d’entrée et de sortie de l’emploi se faisant par le marché du travail. Pour une danseuse, il est facile d’entrer dans la pratique, mais énormément difficile d’en sortir. Admettons que nous parlons du marché du travail, pourriez-vous m’expliquer que danser dans les bars de danseuses nues mène directement à une discrimination, une exclusion et une stigmatisation à l’égard de la femme ? Une chance que ce n’est pas socialement accepté par la société civile ! Pouvons-nous arrêter dire que c’est un « travail comme les autres ». Je ne connais aucun autre travail qui implique une forme d’exploitation ou d’aliénation sexuelle auprès des femmes et des enfants. De plus, il y a aucun club de danseuses qui assure un programme d’aide aux employés et à leurs familles (P.A.E.) afin veiller à mon capital humain par les moyens suivants : interventions en situation de crise ou post-traumatique, coaching de gestion, soutien et accompagnement lors de problèmes de dépendances, accompagnement en cas de plaintes pour harcèlement, médiation et résolution de conflits, consolidation d’équipes, diagnostics organisationnels, conférences et formations sur mesure, etc…Voilà ce que je réponds à ceux et celles qui disent que c’est un travail.

24- Quel est le portrait que vous aimeriez laisser de vous et/ou de l’industrie du sexe avec cette entrevue?

Mon ambition ou mon rêve serait de contribuer aux sciences sociales en écrivant un mémoire ou un recueil sur mon expérience de 10 ans dans l’industrie du sexe.

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Idées fausses sur l’action non-violente

by on Mar.28, 2015, under Débats, Général

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J’entends beaucoup de choses sur la violence, la non-violence, la possibilité d’amener les flics « de notre côté » ou les signes de peace dans les manifs. Je ne suis pas une experte de la question, mais je constate qu’il y a une masse de personnes qui ont envie de penser à ces enjeux. De la même manière, je pense que c’est très contre-productif de lever le nez sur des idées que les gens expriment juste parce qu’ils disent « non-violence ». J’ai donc pris la liberté de traduire et d’adapter une partie d’un livre appellé Unarmed Insurrections. People Power Movements in Nondemocracies pour élargir la discussion.

Ce texte ne s’adresse ni à des gens qui trouvent que c’est une bonne idée de faire des câlins à des flics et qui veulent les convaincre « d’être de notre côté », ni à des gens qui ne sont pas capable de voir que les tactiques utilisées par nos mouvements sont majoritairement non-violentes (grèves générales, blocages, occupations…), mais s’adresse plutôt à des gens qui constatent que la diversité des tactiques est essentielle à un mouvement social qui se veut large, inclusif et qui sait que tout mouvement social progressif et anti-oppressif est en opposition avec l’ordre établi.

Source : Kurt Schock, Unarmed Insurrections. People Power Movements in Nondemocracies, University of Minnesota Press, Minneapolis, 2005, p. 6-12.

Voici 19 des idées fausses les plus communes à propos de la non-violence :

1- L’action non-violente n’est pas l’inaction (même si ça peut inclure le refus de porter une action qui est attendue par les oppresseurs), ce n’est pas de la soumission, ce n’est pas l’évitement du conflit et ce n’est pas se résigner de manière passive. Dans les faits, l’action non-violente est un moyen direct pour poursuivre le conflit avec les opposants et est un rejet sans équivoque de l’inaction, de la soumission et de la passivité.

2- Tout ce qui est non-violent n’est pas considéré comme de l’action non-violente. L’action non-violente réfère à des actions spécifiques qui sont risquées et impliquent de la pression non-violente ou des moyens de coercition non-violents dans des interactions conflictuelles entre deux groupes opposés.

3- L’action non-violente n’est pas limitée à des activités politiques sanctionnées par l’État. L’action non-violente peut-être légale ou illégale. La désobéissance civile est une violation délibérée de la loi dans un but social ou politique et est un mode d’action non-violent fondamental.

4- L’action non-violente n’est pas composé d’actions politiques régulées ou institutionnalisées comme écrire des lettres, voter ou faire du lobbying. Contrairement au cas des gens qui s’engagent dans des actions politiques régulées et institutionnalisées, il y a toujours un élément de risque pour les gens qui choisissent l’action non-violente car elle défie les autorités.

5- L’action non-violente n’est pas une forme de négociation ou de compromis. La négociation et le compromis peuvent ou non accompagner les conflits poursuivis par l’action non-violente comme ils peuvent ou non accompagner l’action violente. En d’autres mots, l’action non-violente est un moyen de poursuivre un conflit et doit être distingué d’un moyen de résolution du conflit.

6- L’action non-violente ne dépend pas de l’autorité morale, de la honte des opposants, ou de la conversion de leur point de vue pour promouvoir un changement politique. Si la conversion du point de vue des opposants peut des fois arriver, le plus souvent l’action non-violente promeut le changement politique au travers la coercicion non-violente qui force l’opposant à faire des changements en lui sapant son pouvoir. Bien sûr, la pression morale peut être mobilisée, mais en l’absence de pressions politiques et économique il est improbable qu’un changement se produise.

7- Les gens qui utilisent l’action non-violente ne s’attendent pas à ce que l’État ne réagisse pas avec violence. La réaction violente du gouvernement n’est pas une indication de l’échec de l’action non-violente. En fait, les gouvernements répondent avec violence précisément parce que l’action non-violente est une menace pour leur pouvoir. Éliminer l’utilisation de l’action non-violente parce que des gens meurent ou sont blessés est tout aussi illogique que d’éliminer l’utilisation de résistance armée parce que des gens meurent et sont blessés. Lutte non-violente ne veut pas dire une absence de violence.

8- Ceci étant dit, la souffrance n’est pas une part essentielle de la résistance non-violente. La vision de la souffrance comme étant centrale à la résistance non-violente est basée sur la fausse assomption que l’action non-violente est de la résistance passive et qu’elle essaie de produire du changement en essayant de convaincre les oppresseurs. L’action non-violente est beaucoup plus sophistiquée que la fausse conception qui illustre l’image des activistes acceptant la violence physique des agents de leurs oppresseurs dans l’espoir que leur souffrance va convertir les opposants ou gagner la sympathie publique.

9- L’action non-violente n’est pas une méthode qui s’utilise seulement en dernier recourt, quand les moyens violents ne sont pas disponibles. Comme l’action violente peut être utilisée même quand il n’y a pas d’armes disponibles, l’action non-violente peut aussi être utilisée à la place de méthodes violentes.

10- L’action non-violente n’est pas une méthode d’action politique « bourgeoise » ou « classe moyenne ». Des actions non-violentes ont été, et peuvent être, mises en œuvre par toutes les classes, des esclaves jusqu’aux classes élevées. Pour des raisons évidentes, elles sont utilisées par les gens qui ont le moins de pouvoir, des gens qui n’ont pas accès au pouvoir, plus fréquemment que par des gens en position de pouvoir.

11- L’usage de l’action non-violente n’est pas limitée à la poursuites de but « réformistes » ou « modérés ». Il peut également être utilisé pour atteindre des buts « radicaux ». Par exemple, Anders Corr a documenté l’usage étendu de la non-violence dans les luttes pour la terre et le logement à travers le monde. Les défis au relations découlant de la propriété privée peuvent difficilement être considérées réformistes, modérés ou bourgeoises. De la même manière, le mouvement féministe a défié de manière radicale les rapports patriarcaux presque entièrement par des méthodes qui n’incluaient pas la violence. Les défis à l’ordre établi peuvent être radicaux et non-violents.

12- Si par sa nature même l’action non-violente requiert de la patience, ça ne veut pas dire que la production de changement politique sera lente en soi comparé à l’action violente. Des luttes violentes qui ont servi de modèle pour des générations de révolutionnaires ont pu prendre des décennies pour réussir.

13- Les moyens de l’action non-violente ne sont pas structurellement déterminés. Il y a des relations dans le temps et l’espace entre les contextes politiques et l’usage d’une stratégie, mais les méthodes utilisées pour défier des rapports politiques oppressifs ne sont pas déterminés par le contexte politique. Des processus d’apprentissage, de diffusion et de changements sociaux peuvent conduire à l’instauration d’actions non-violentes dans des contextes ou situations qui ont historiquement été caractérisés par des conflits violents. Certainement, le contexte des conflits et les enjeux influencent les stratégies de résistance, mais pas d’une manière déterministe.

14- L’efficacité de l’action non-violente n’est pas liée à l’idéologie des oppresseurs. Les croyances des oppresseurs peuvent influencer les dynamiques du conflit, mais elles ne sont pas uniquement ce qui détermine les aboutissants des luttes menées au travers de méthodes d’actions non-violentes.

15- De manière similaire, l’efficacité de l’action non-violente n’est pas en fonction de la répression des oppresseurs. Des campagnes d’action non-violente ont été efficaces dans des contextes répressifs brutaux et inefficaces dans des contexte de démocratie plus ouverte. La répression, bien sûr, contraint l’habilité à s’organiser, à communiquer, à mobiliser et à s’engager dans l’action collective et élargit les risques à participer à des actions collectives. Néanmoins, la répression est seulement un des facteurs qui influencent les trajectoires des luttes basées sur l’action non-violente.

16- La mobilisation de masse de gens dans des campagnes d’actions non-violentes dans des contextes dit «non-démocratiques » ne dépend pas de l’obligation qu’ont les gens à y participer. Si des campagnes d’actions non-violentes ont inclus la coercition pour mobiliser, la coercition n’est pas une caractéristique des mobilisations de masse. Des exemples démontrent que quand les communautés étaient vivement divisées ou que les campagnes n’étaient pas assez publicisées la coercition avait plus de risques d’être utilisé. Au contraire, quand des solidarités étaient construites entre les communautés et que les gens étaient bien au courant des campagnes, la coercition avait le moins de chance d’arriver.

17- Contrairement aux idées populaires et universitaires, les personnes qui décident de s’engager dans l’action non-violente sont rarement des pacifistes. Les personnes qui s’engagent dans l’action non-violente ont différentes idées, dont le pacifisme peut faire partie, mais le pacifisme n’est pas ce qui ressort chez les gens qui font le choix de l’action non-violente.

18- De manière similaire, les gens qui s’engagent dans l’action non-violente n’ont pas à savoir que c’est ce qu’ils font. Ainsi, l’implantation de méthodes non-violentes ne sont pas nécessairement reconnues comme « non-violentes » par les gens qui les pratiquent et ces personnes n’ont certainement pas à adhérer à une théorie de la non-violence ou à un code moral pour réussir et diffuser leurs stratégies.

19- Les campagnes d’actions non-violentes n’ont pas besoin d’un leader charismatique pour réussir même si certaines en ont eu. En fait, elles n’ont pas besoin du tout de leaders.

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PEGIDA : racisme islamophobe et sexisme

by on Mar.25, 2015, under féminisme, Général

28 mars15

Le samedi 28 mars PEGIDA Québec se réunira pour sa « Première action » à Montréal, en plein « Petit Maghreb ». PEGIDA est un mouvement d’origine allemande (Patriotische Europäer gegen die Islamisierung des Abendlandes – Patriotes européens contre l’islamisation de l’occident) qui a inspiré un pendant québécois qui pue autant. Des deux côtés de l’océan, PEGIDA se nourrit au racisme et encourage la stigmatisation et l’exclusion des personnes musulmanes en utilisant un discours alarmiste qui oppose une civilisation occidentale supposément laïque, moderne et progressive contre l’imaginaire du musulman barbare dont les femmes sont toujours captives et violentées. Le mouvement PEGIDA est aussi porteur d’idées fascisantes. Par ces appels à l’imaginaire identitaire de la nation accompagnés d’un discours qui rejette et stigmatise les musulman-e-s, PEGIDA encourage le découpage de la société en différentes communautés qui ne devraient pas avoir les même droits.

Au niveau global, ces idées s’inscrivent dans une période où le militarisme occidental légitimise une guerre invisible contre le « terrorisme ». Guerre invisible pour nous, mais qui tue de manière impitoyable des milliers de personnes dont la majorité écrasante sont des civil-e-s. Guerre qui contribue également à la stigmatisation des personnes musulmanes qui vivent en occident. Ces idées se placent aussi dans un contexte de crise sociale et de politiques d’austérité ce qui augmente l’insécurité sociale et les tensions. Au Québec, le gouvernement libéral alimente les inégalités sociales déjà existantes pendant que certains partis politiques profitent du repli nationaliste identitaire pour lancer des appels populistes et irresponsables en participant activement à l’idée que les musulman-e-s sont dangereux. Ainsi, l’État participe à la construction du racisme et du sexisme ambiant en ciblant particulièrement les femmes dans la sphère publique (tout en prétendant « les aider à se libérer ») et en faisant des séparations constantes entre « eux » et « nous ».

L’islamophobie est le racisme qui vise les personnes de religion musulmane (où même des personnes « ayant l’air » musulmanes). Sous le couvert d’un attachement à l’égalité, à la liberté d’expression et à la laïcité, PEGIDA Québec, comme les autres mouvements PEGIDA en Europe, est un repère d’idées islamophobes qui ont des conséquences réelles graves pour les conditions de vie, l’autonomie, l’accès aux services, et la sécurité des musulman-e-s.

Quelques chiffres :

De janvier 2013 à octobre 2013 le Collectif Québécois Contre l’Islamophobie (CQCI) a reçu 142 plaintes pour des actes et des propos islamophobes au Québec. Sur ces 142 cas au moins 114 des victimes étaient de femmes.

Les femmes musulmanes représentent 84,4% des victimes d’actes islamophobes et les femmes portant le foulard représentent 77% des victimes d’agressions physiques ou verbales selon le rapport annuel de 2013 du Collectif contre l’islamophobie en France.

Une des conséquences très concrète de la montée de l’islamophobie sont ces agressions de femmes. Elles sont agressées pour deux raisons indissociables : parce qu’elles sont musulmanes et parce qu’elles sont des femmes. La montée de l’islamophobie banalise les violences vécues par les personnes de religion musulmane et banalise leur exclusion.

En tant que féministe, je pense qu’un outil important pour l’émancipation des femmes est la capacité à faire des choix et je crois que donner des choix aux femmes en misant sur l’égalité des chances dans la société (éducation accessible, emplois accessibles, logements accessibles, le choix d’avoir ou non des enfants, le choix de comment s’habiller, le choix d’avec qui on veut partager de l’intimité…) et beaucoup plus porteur d’une égalité que la pseudo laïcité violente que les islamophobes réclament.

Je refuse de toutes mes forces que des femmes subissent de la violence parce qu’elles sont des femmes et parce qu’elles sont musulmanes. Je suis en solidarité avec elles, avec leurs familles et leurs proches. Je refuse également que le féminisme serve à faire valoir des pensées fascisantes basées sur l’exclusion et la violence.

NON À PEGIDA, AU QUÉBEC ET PARTOUT AUTOUR DU MONDE! NON À L’ISLAMOPHOBIE!

À samedi tout le monde!

Rassemblement contre le racisme et l’islamophobie
Samedi 28 mars 15:30
Coin pie IX/Bélair

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Les 15 mars se suivent… et ne se ressemblent pas toujours

by on Mar.16, 2015, under Général

En fait je dis ça, mais je ne parle pas pour tout le monde. Pour beaucoup de gens malheureusement, le 15 mars a encore fini avec un ticket (l’article 500.1) après une attente interminable dans la slush frette, pris en souricière par le SPVM équipé pour aller en guerre.

Récapitulons :

15mars 01

Je suis passée au rassemblement du COBP coin Berri/Ontario un peu avant 15h. Il y avait déjà au moins 8 fois le nombre de flics que de personnes qui voulaient se réunir pour dénoncer la brutalité policière : des poussins, des antiémeutes, des autos, des vans, allouette! Je suis restée quelques minutes puis j’ai pris le chemin de la manif féministe où j’avais décidé d’aller cette année. Surprise! Plein de gens contre la brutalité policière, mais une seule voiture de flic sur le côté de la Place Philip.

C’est n’importe quoi! Des gens au SPVM prennent des décisions complètement arbitraires et sont payé-e-s et récompensé-e-s pour ça (moi aussi des fois j’ai envie de crier « mes taxes! »). La manif féministe était affichée comme une « manif contre la brutalité policière » et n’a pas donné son trajet. Le rassemblement du COBP était affiché comme un rassemblement, donc n’a pas à donner son trajet. Que les flics prennent un plaisir dégoûtant à s’habiller en GI Joe pour aller réprimer du monde pas armé, pas équipé en nous faisant croire que c’est parce que « la manif n’a pas donné son itinéraire » pour finalement l’arrêter pour cause d’« action concertée destinée à entraver la circulation des véhicules routiers  » (Criss c’est 2 articles différents! Nous prenez-vous pour des caves?!) est encore une preuve à placer dans la grande liste de « les flics font ce qu’y veulent quand y veulent pis APRÈS y trouvent un article pour se justifier ».

15mars 02

15mars 03

Le rassemblement pour la manif féministe était agréable, plein de gens différents, de ballons et j’ai vu quelques enfants. J’ai aussi eu l’agréable surprise de voir une bannière abolitionniste (mais wtf la barre du A en Kalachnikov?!), ça m’a surpris parce qu’on n’entend pas les abolos dans la gauche radicale (gauche radicale ou juste gauche comme nous le faisaient remarquer deux filles de l’industrie il y a quelques mois). Juste avant le départ de la manif, un groupe qui s’était tenu en retrait du reste des gens a décidé de ne pas faire partie de la manifestation et a crié que c’était à cause de la bannière abolo. Je me suis fait le commentaire que je n’avais jamais assisté au départ de gens à cause de malaises causés par la position abolitionniste pendant que j’ai assisté à beaucoup de départs à cause de l’inverse. Pourtant gang il va bien falloir trouver un moyen de se parler un jour, ça serait dommage de laisser les lignes de la CLÉ et de Stella diriger nos réflexions féministes et nos choix d’alliances dans la gauche radicale.

15mars 04

Nous avons donc pris la rue! Oui oui! La rue!

Je souligne ici l’absurdité totale de vivre dans un « État de droit » qui se gargarise aux mots « droits fondamentaux » et « Constitution » et de se rendre compte que maintenant, à chaque fois que nous décidons de prendre la rue de la même manière que les manifs l’ont fait des années durant, on s’expose à de la violence et de la répression policière.

15mars 05

15mars 06

15mars 07

On a marché sur Ste-Catherine jusqu’à St-Laurent puis monté St-Laurent vers le Nord. C’était très libérateur de crier « FLICS, MACHISTES, ASSASSINS! » en marchant. La manif était de bonne humeur, les gens étaient content-e-s de marcher. Wow on a marché presque une heure! Les flics nous suivaient en auto mais j’en ai pas vu beaucoup… On était très très loin de la gang à l’allure paramilitaire que j’avais vue coin Berri/Ontario. La manif s’est tout de même fait disperser près de la rue Rachel… Comme quoi… Mais je suis quand même plus qu’heureuse d’avoir été capable de marcher dans une manif féministe pour le 15 mars!

De retour vers la maison, en apprenant que le rassemblement du COBP était sur Berri (à 50 mètres d’où je les avais vus quelques heures auparavant!), pris en souricière, j’ai décidé de passer par là. Il y avait quelques personnes et quelques bannières. Les gens, même les gens qui ne faisaient que passer, étaient complètement renversés quand on leur racontait pourquoi les flics bloquaient le carré Sherbrooke-Ontario-Berri au complet, avec un armement et un équipement qui leur serait plus utile pour combattre Daesh en Syrie, mais qu’illes utilisaient pourtant pour mater un rassemblement pacifique.

15mars 08

15mars 09

15mars 10

15mars 11

15mars 12

Il y a eu quelques discours et des bannières. On a rit des flics et on a essayé de faire du bruit pour s’encourager et encourager la gang en bas. À moment donné la flicaille s’est tannée de nous et nous a poussé-e-s sur le trottoir en nous disant de nous en aller.

On a changé de bord de rue.

15mars 13

Les pieds mouillés, j’ai fini par partir, non sans plusieurs pensées pour les gens dans la souricière.

J’espère que vous allez bien.

NO JUSTICE NO PEACE, SMASH THE POLICE!

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Faique y’a des fachos qui ont eu une tite peur pour leurs tis événements?

by on Mar.02, 2015, under Général

En soirée, le groupe Légitime Violence et ses invités français In Memoriam ont tenu un concert dans un lieu tenu confidentiel, par crainte de perturbation par des militants antifascistes ou par la police. [1]
En matinée, ce sont «trois représentants» du groupe d’extrême droite italien Casapound et de son aile jeunesse Blocco studentesco qui donnaient une conférence publique à l’invitation de la Fédération des Québécois de souche (FQS) et du groupe La bannière noire. Là encore, les organisateurs n’ont pas révélé où aurait lieu leur évènement.

conférence Casapound Italia et Blocco Studentesco

conférence Casapound Italia et Blocco Studentesco2
[Photos venant de la page fb de la Fédération des Québecois de souche]

Vous le savez que vous êtes watché-e-s. Vous le savez que des gens vont toujours s’interposer et vous gâcher votre fun de cracher votre marde d’extrême-droite. Ces idées d’exclusion, de haine, de hiérarchie et d’autorité, c’est juste non. La Fédération des Québécois de souche peut ben déguiser son fascisme sous un verni de traditions québécoises et d’inquiétudes pour la majorité et Légitime Violence peut ben chanter : « Ces petits gauchistes efféminés qui se permettent de nous critiquer n’oseront jamais nous affronter. On va tous les poignarder!», vous avez quand même besoin de passer par le bouche-à-oreille pour être sûr-e-s de réaliser vos événements. De la même manière, quand Légitime Violence « ne se qualifie pas publiquement de fasciste, mais plutôt d’«anti-antifasciste» », il n’y a personne de cave. Y’a pas juste vous qui savez que nous savons que dans le fond vous êtes des fascistes qui invitez des groupes fascistes, y’a le lectorat de La Presse en entier qui le sait. Vous trouvez sûrement que c’est un bon moment (austérité et appauvrissement qui vient avec, réflexe de repli identitaire des majoritaires qui se sentent « menacé-e-s » – De quoi? Ça reste un mystère -, contexte global d’islamophobie et de colonialisme néo-libéral) pour encourager les idées fascisantes, mais vous savez aussi que si vous vous montrez de manière décomplexée ça ne passera pas.

Vous allez toujours trouver des gens sur votre route.

En plus, Montréal a cela de très pratique que tout le monde se sent antifasciste dans la gauche radicale. Être antifasciste n’est pas une appellation tant contrôlée ici, même si des groupes et des personnes mettent (heureusement!) une énergie particulière à cette lutte. Donc, avec toute la gauche radicale qui se sent interpellée par les idées de marde que vous essayez de transmettre, ben vous faites bien de vous cantonner à des trous inconnus et de spinner votre marde entre vous.

Vous allez toujours trouver des gens ben motivé-e-s à vous barrer le chemin.

Pour nos archives :
In Memoriam les accompagnait sur scène, selon l’affiche du spectacle. Le groupe français est une figure historique du «rock identitaire français», un courant intimement lié à l’extrême droite.
Casapound «peut être qualifiée comme étant une organisation d’extrême droite de type fasciste, dans le sens que ses fondements idéologiques sont à retracer dans l’expérience du fascisme historique italien», a indiqué une spécialiste de la question, Caterina Froio, à La Presse. Mme Froio est chercheuse postdoctorale à l’Université Paris 2. «Le groupe a incorporé dans sa rhétorique des positions plus ouvertement xénophobes», a-t-elle ajouté.

[1] Toutes les citations sont prises dans l’article de La Presse L’extrême droite se réunit à Montréal publié le 2 mars 2015.

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Une autre manif que celle du COBP pour le 15 mars? Quelle bonne idée!

by on Fév.26, 2015, under Général

15 mars 2015

On veut toute la gang être dans la rue pour la Journée contre la brutalité policière. On veut, mais ça devient de moins en moins motivant à chaque année. S’il y a 10 ans c’était pas mal risqué (de se faire blesser ou arrêter), je trouve que c’est devenu carrément impossible (de ne pas se faire blesser ou arrêter) de manifester avec la manif du COBP le 15 mars. Y’en a à qui ça dérange moins, qui peuvent et qui veulent prendre un niveau plus élevé de risques, mais y’en a d’autres qui ne peuvent pas ou qui ne le veulent pas. Les personnes sans citoyenneté, les parents avec ou sans leurs enfants, les gens avec des handicaps, les gens qui ont vécu des traumatismes à cause de la brutalité policière, ou juste les gens qui ne le sentent pas; il y a toutes sorte de raisons pour ne pas vouloir s’exposer à un niveau élevé de risques mais de vouloir manifester quand même.

Il me semble que le 15 mars est une journée assez consensuelle pour qu’on puisse facilement mettre en pratique la diversité des tactiques. Diviser la ville par nos différentes actions directes en permettant à des gens différents de se joindre à des actions à leur goût ça me semble possible à une date où tout les militant-e-s veulent exposer la même chose : que la police est une machine d’une extrême violence (qui tue!!!) qui carbure à l’arbitraire et aux préjugés dans l’impunité la plus totale. En fait, d’un point de vue tactique il faudrait multiplier les actions. Dans un monde parallèle, j’imagine des manifs, des manifs différentes avec une différente énergie et des gens différents, mais aussi des vigiles à la mémoire des victimes, des activités d’éducation populaire et pourquoi pas des actions artistiques? Moi un 15 mars avec une gang qui peint une fresque sur une longueur de rue, pendant que la manif du COBP est ailleurs, que la manif féministe est plus loin, que le rassemblement familial est là-bas et la vigile en souvenir des disparu-e-s s’installe ici, je trouverais ça pas mal génial.

Le choix d’une manif féministe mixte, née d’une volonté d’un « safer space » sans agresseur-e-s et d’une ambiance familiale me semble très intéressante. Les discussions sur les agressions dans les cercles militants prennent, heureusement, de plus en plus de place et il me semble sain de commencer à ouvrir ce genre d’espaces dans nos manifs et de l’écrire clairement dans l’invitation. La volonté d’en faire un événement familial me semble aussi intéressante et nécessaire. Je pense que c’est important que tout le monde puisse se réapproprier cette date et une ouverture envers les familles me semble être essentielle à cette inclusivité féministe. Aussi, les femmes subissent une brutalité spécifique quand elles subissent de la brutalité policière et attirer l’attention là-dessus me semble essentiel :

La police est une profession marquée par une forte misogynie, et par un fort machisme ; les policiers sont en général sexistes à l’endroit de leurs collègues féminins, ou des femmes en général. Les policiers peuvent aussi être violents contre les femmes. En fait, leur formation et les outils dont ils disposent (ressources d’identification, armes, etc.) les transforment en redoutables prédateurs. (Francis Dupuis-Déri, La violence des policiers contre des femmes, pour le COBP)

Justement, je viens de relire le petit document du COBP appelé La violence des policiers contre des femmes qui est toujours d’actualité et que je vous conseille vivement de lire, de relire et de diffuser :

Cette recherche a pour objectif de documenter et d’analyser quelques formes de violences policières contre des femmes, principalement au Québec, et de déconstruire le mythe qui présente les policiers comme de généreux protecteurs de la veuve et de l’orphelin. Nous avons documenté des cas de violence de policiers contre des policières, considérant que les services de police sont empreints d’une ambiance fortement machiste et misogyne; des cas de négligence lors d’interventions en matière de violence conjugale ; des cas de violence de policiers contre des femmes qu’ils ne connaissaient pas; des cas de violence de policiers contre leur conjointe et ex-conjointe ; des cas de violence policière contre des militantes de gauche et d’extrême gauche.

En fait, je ne vois qu’un seul problème à la multiplication des actions pour le 15 mars : pour certaines personnes ça va être plus dur de décider quoi faire… Je pense qu’on peut vivre avec ça comme inconvénient 😉

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Quelle non-mixité?

by on Fév.01, 2015, under féminisme

no boys allowed

Pendant longtemps, j’ai pensé qu’écrire « sont inclues comme femmes toutes celles qui s’identifient comme femmes* » était suffisant pour que la non-mixité soit inclusive, mais maintenant je dois me rendre à l’évidence : cette petite phrase a ses limites. Je vois des réunions s’éterniser sur le sujet de ce qui est inclus à l’intérieur de « femmes* », je vois des groupes fb se perdre dans des conversations où tout le monde danse bien inconfortablement entre des définitions parce que dans le fond aucune de nous ne veut (et ne devrait) définir monolithiquement ce qu’est une femme*.

Avant d’aller plus loin, explorons notre propre histoire féministe: la non-mixité femmes est un leg des premières féministes radicales parce que dans leur vision politique les femmes sont une classe en soi, une classe qui est en lutte contre la classe des hommes, la classe des hommes ayant ses propres intérêts et sa propre violence à défendre. Les femmes avaient donc besoin de safe spaces non-mixtes non seulement pour s’organiser politiquement afin de lutter contre leur oppression spécifique, mais parce qu’elles voulaient échanger sur le sujet de leurs corps. C’est à ce moment qu’elles ont fait toutes sortes d’expériences en lien avec leurs corps, comme regarder attentivement leurs vulves à l’aide de miroirs ou goûter à leur sang menstruel. La relation entre non-mixité et leur propre biologie était intrinsèque pour elles parce qu’elles vivaient dans un monde où on ne parlait jamais du corps des femmes, qui était perçu comme un truc sale, impur et plus proche de l’animal que de l’humain. La non-mixité était un espace où elles pouvaient explorer, s’informer et échanger a propos de ces corps. Un espace où les hommes n’allaient pas exiger, avec une moue dégoûtée, de changer de sujet « parce que ce sont des choses de femmes ». C’est sur cette base d’affinité politique, mais aussi biologique qu’a été créée l’idée de la non-mixité femme.

Aujourd’hui, dans nos cercles féministes, j’ai l’impression que nous essayons de prendre ce concept apparu dans un contexte politico-historique particulier et que nous essayons de le bricoler pour en garder l’essence (le safer space entre gens qui se rassemblent pour lutter sous les mêmes affinités politiques) tout en tenant mordicus à affirmer une affinité de l’expérience d’être une femme*. Pourtant les féministes queers nous ont appris qu’être une femme* n’est pas nécessairement vécu comme une binarité d’une classe opposée à celle des hommes*. Les féministes queers considèrent qu’être femme* est une identité de genre qui ne fait absolument pas partie d’une binarité, mais d’une multiplicité, et travaillent activement pour déconstruire cette idée de binarité. Nous savons maintenant que les femmes* n’ont pas toutes une vulve, un vagin, des menstruations ou un utérus. Nous comprenons que des femmes* ne se reconnaissent pas et se sentent exclues dans des espaces non-mixtes femmes* qui s’engagent dans des sujets biologisants.

Les deux visions politiques (radicale et queer) ont des implications importantes et je ne crois pas du tout que les deux soient irréconciliables, mais je pense qu’en tant que féministes il faut arrêter de se mentir et de penser que nous pouvons être une grande sororité: nous n’en sommes pas une, même si nous pouvons être des alliées les unes des autres tout dépendant de la lutte. Il y a trop de différences entre les femmes*. Les femmes des Premières nations ont des intérêts en opposition directe avec les femmes blanches, les femmes vivant avec des handicaps ont à lutter contre les intérêts des femmes qui ne vivent pas de handicaps et les femmes des classes défavorisées ont à lutter contre les intérêts des femmes bourgeoises. Écrire dans nos réunions politiques « sont inclues toutes celles qui s’identifient comme femmes* » est un mensonge. Nous ne voulons pas que les Jeunes libérales, des femmes catho anti-choix ou les femmes du CA de la corporation des propriétaires immobiliers se pointent à nos réunions féministes ouvertes. Et nous ne le voulons pas pour d’excellentes raisons : parce qu’elles ne sont pas nos alliées dans les luttes politiques (contre le capitalisme, le racisme, le patriarcat, le capacitisme…) que nous menons au jour le jour.

Il y aurait peut-être alors lieu de s’interroger sur quel genre de non-mixité nous visons. Je n’ai pas la panacée qui va miraculeusement nous sortir de cette impasse où nous nous acculons nous-même joyeusement, je tente seulement de lancer des pistes de réflexion sur une réactualisation de la non-mixité dans un contexte féministe. Je pense qu’il faut se demander pourquoi nous voulons nous organiser en non-mixité. Est-ce que c’est pour se réunir sous la base de notre oppression commune en tant que femmes*? Est-ce qu’on est vraiment en train de se faire croire que l’expérience de sexisme d’une femme cis hétérosexuelle ayant à vivre en fauteuil roulant est exactement la même que celle d’une femme trans lesbienne possédant l’usage de ses deux jambes? Ne sommes-nous pas dans un romantisme de sororité?

Comme je le disais, je n’ai pas la baguette magique qui répond à toutes ces questions, mais je pense pouvoir avancer quelques idées à débattre. Quand nous voulons ratisser large et être générales, pourquoi pas une « non-mixité féministe »? Il y aurait à craindre que des hommes* voudraient se pointer mais nous pourrions êtres claires sur le fait qu’ils n’auraient pas la parole pendant la réunion. Quand nous voulons parler de sujets spécifiques pourquoi ne pas annoncer une non-mixité qui mettrait l’accent entre le lien qu’il peut y avoir entre les femmes* et ce sujet? Par exemple, un atelier où il est clairement exprimé que la non-mixité féministe se fait sur la base d’intérêt du sujet des plantes médicinales et des corps de femmes cis aura beaucoup moins tendance à être polémique qu’un vague « c’est une activité non-mixte où sont invitées toutes celles qui s’identifient comme femmes* » où la tentative d’inclusion peut être blessante à cause du sujet même. De la même manière, si un collectif féministe anti-spéciste organise un party cupcake vegan féministe non-mixte sur la base d’affinités anti-spécistes et qu’elles l’annoncent comme ça, elles n’auront pas à définir les identités qui sont inclues. La non-mixité se ferait ainsi sur une base affinitaire et non identitaire, parce que si les identités sont fluctuantes et multiples, nous ne devrions pas essayer de les mettre dans une petit boîte. Les femmes* connaissent leur identité, c’est un fait que nous sommes toutes capables de répéter et de respecter, alors pourquoi encore vouloir embarquer dans ces définitions? Évidement, cela peut marcher seulement si nous continuons à nous autogérer par le respect. Personne ne devrait, comme personne ne l’est présentement, être la gardienne de la non-mixité. Les femmes* connaissent leur identité et leurs intérêts, si elles considèrent qu’elles ont leur place dans un événement non-mixte où l’intérêt principal a été clairement nommé, personne ne devrait questionner ça.

Dans mes deux exemples d’activités c’est une non-mixité féministe où les femmes* sont spécifiquement invitées. Mais ce ne sont pas les mêmes qui se sentiront interpellées par chacune de ces non-mixités. Et c’est correct. Ce n’est pas parce que nous sommes des femmes* que nous avons universellement les mêmes expériences, intérêts ou choix de luttes. Je pense que nous devons assumer la diversité, les tensions et les contradictions à l’intérieur du grand Nous femmes* sinon nous allons reproduire des exclusions. Sinon, certains sujets ou approches féministes ne seront jamais explorés, présentés et débattus quand d’autres vont majoritairement l’être et vont aller de soi comme « naturellement féministes ». Si nous n’assumons pas notre diversité féministe et nos contradictions, certaines personnes ne se sentiront jamais inclues et d’autres vont se sentir universellement inclues quelle que soit l’activité.

Ce qui m’amène, pour terminer, à l’automatisme de la non-mixité femmes*. Je ne sais pas si c’est parce que nous évoluons dans un milieu très blanc et très francophone mais j’ai des fois l’impression que c’est la seule non-mixité que nous sommes en mesure de revendiquer et la seule que nous tenons absolument à appliquer. Pourtant, chacun/e d’entre nous possède plein de facettes d’identités, plein d’expériences d’oppressions de différentes structures violentes, plein d’intérêts politiques différents. Si je suis d’accord que la non-mixité est essentielle au féminisme, en tant qu’espace politique elle est aussi essentielle à d’autres luttes. Peut-être que des fois, organiser des non-mixités sous d’autres bases que seulement celle du sexe/genre pourrait aussi nous aider à connecter ailleurs que dans nos cercles blancs/franco/anarcho-mouvement étudiant. Peut-être qu’on serait plus à même de mieux comprendre cette intersectionnalité que nous connaissons tant en théorie mais que nous peinons beaucoup à mettre en pratique.

Qu’en pensez-vous?

Note : Je ne pense pas maîtriser encore bien l’utilisation de l’étoile (*) quand j’écris. Je suis désolée si j’ai pu heurter des personnes par une mauvaise utilisation. N’hésitez pas à m’en faire part.

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