La Tomate noire

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Idées fausses sur l’action non-violente

by on Mar.28, 2015, under Débats, Général

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J’entends beaucoup de choses sur la violence, la non-violence, la possibilité d’amener les flics « de notre côté » ou les signes de peace dans les manifs. Je ne suis pas une experte de la question, mais je constate qu’il y a une masse de personnes qui ont envie de penser à ces enjeux. De la même manière, je pense que c’est très contre-productif de lever le nez sur des idées que les gens expriment juste parce qu’ils disent « non-violence ». J’ai donc pris la liberté de traduire et d’adapter une partie d’un livre appellé Unarmed Insurrections. People Power Movements in Nondemocracies pour élargir la discussion.

Ce texte ne s’adresse ni à des gens qui trouvent que c’est une bonne idée de faire des câlins à des flics et qui veulent les convaincre « d’être de notre côté », ni à des gens qui ne sont pas capable de voir que les tactiques utilisées par nos mouvements sont majoritairement non-violentes (grèves générales, blocages, occupations…), mais s’adresse plutôt à des gens qui constatent que la diversité des tactiques est essentielle à un mouvement social qui se veut large, inclusif et qui sait que tout mouvement social progressif et anti-oppressif est en opposition avec l’ordre établi.

Source : Kurt Schock, Unarmed Insurrections. People Power Movements in Nondemocracies, University of Minnesota Press, Minneapolis, 2005, p. 6-12.

Voici 19 des idées fausses les plus communes à propos de la non-violence :

1- L’action non-violente n’est pas l’inaction (même si ça peut inclure le refus de porter une action qui est attendue par les oppresseurs), ce n’est pas de la soumission, ce n’est pas l’évitement du conflit et ce n’est pas se résigner de manière passive. Dans les faits, l’action non-violente est un moyen direct pour poursuivre le conflit avec les opposants et est un rejet sans équivoque de l’inaction, de la soumission et de la passivité.

2- Tout ce qui est non-violent n’est pas considéré comme de l’action non-violente. L’action non-violente réfère à des actions spécifiques qui sont risquées et impliquent de la pression non-violente ou des moyens de coercition non-violents dans des interactions conflictuelles entre deux groupes opposés.

3- L’action non-violente n’est pas limitée à des activités politiques sanctionnées par l’État. L’action non-violente peut-être légale ou illégale. La désobéissance civile est une violation délibérée de la loi dans un but social ou politique et est un mode d’action non-violent fondamental.

4- L’action non-violente n’est pas composé d’actions politiques régulées ou institutionnalisées comme écrire des lettres, voter ou faire du lobbying. Contrairement au cas des gens qui s’engagent dans des actions politiques régulées et institutionnalisées, il y a toujours un élément de risque pour les gens qui choisissent l’action non-violente car elle défie les autorités.

5- L’action non-violente n’est pas une forme de négociation ou de compromis. La négociation et le compromis peuvent ou non accompagner les conflits poursuivis par l’action non-violente comme ils peuvent ou non accompagner l’action violente. En d’autres mots, l’action non-violente est un moyen de poursuivre un conflit et doit être distingué d’un moyen de résolution du conflit.

6- L’action non-violente ne dépend pas de l’autorité morale, de la honte des opposants, ou de la conversion de leur point de vue pour promouvoir un changement politique. Si la conversion du point de vue des opposants peut des fois arriver, le plus souvent l’action non-violente promeut le changement politique au travers la coercicion non-violente qui force l’opposant à faire des changements en lui sapant son pouvoir. Bien sûr, la pression morale peut être mobilisée, mais en l’absence de pressions politiques et économique il est improbable qu’un changement se produise.

7- Les gens qui utilisent l’action non-violente ne s’attendent pas à ce que l’État ne réagisse pas avec violence. La réaction violente du gouvernement n’est pas une indication de l’échec de l’action non-violente. En fait, les gouvernements répondent avec violence précisément parce que l’action non-violente est une menace pour leur pouvoir. Éliminer l’utilisation de l’action non-violente parce que des gens meurent ou sont blessés est tout aussi illogique que d’éliminer l’utilisation de résistance armée parce que des gens meurent et sont blessés. Lutte non-violente ne veut pas dire une absence de violence.

8- Ceci étant dit, la souffrance n’est pas une part essentielle de la résistance non-violente. La vision de la souffrance comme étant centrale à la résistance non-violente est basée sur la fausse assomption que l’action non-violente est de la résistance passive et qu’elle essaie de produire du changement en essayant de convaincre les oppresseurs. L’action non-violente est beaucoup plus sophistiquée que la fausse conception qui illustre l’image des activistes acceptant la violence physique des agents de leurs oppresseurs dans l’espoir que leur souffrance va convertir les opposants ou gagner la sympathie publique.

9- L’action non-violente n’est pas une méthode qui s’utilise seulement en dernier recourt, quand les moyens violents ne sont pas disponibles. Comme l’action violente peut être utilisée même quand il n’y a pas d’armes disponibles, l’action non-violente peut aussi être utilisée à la place de méthodes violentes.

10- L’action non-violente n’est pas une méthode d’action politique « bourgeoise » ou « classe moyenne ». Des actions non-violentes ont été, et peuvent être, mises en œuvre par toutes les classes, des esclaves jusqu’aux classes élevées. Pour des raisons évidentes, elles sont utilisées par les gens qui ont le moins de pouvoir, des gens qui n’ont pas accès au pouvoir, plus fréquemment que par des gens en position de pouvoir.

11- L’usage de l’action non-violente n’est pas limitée à la poursuites de but « réformistes » ou « modérés ». Il peut également être utilisé pour atteindre des buts « radicaux ». Par exemple, Anders Corr a documenté l’usage étendu de la non-violence dans les luttes pour la terre et le logement à travers le monde. Les défis au relations découlant de la propriété privée peuvent difficilement être considérées réformistes, modérés ou bourgeoises. De la même manière, le mouvement féministe a défié de manière radicale les rapports patriarcaux presque entièrement par des méthodes qui n’incluaient pas la violence. Les défis à l’ordre établi peuvent être radicaux et non-violents.

12- Si par sa nature même l’action non-violente requiert de la patience, ça ne veut pas dire que la production de changement politique sera lente en soi comparé à l’action violente. Des luttes violentes qui ont servi de modèle pour des générations de révolutionnaires ont pu prendre des décennies pour réussir.

13- Les moyens de l’action non-violente ne sont pas structurellement déterminés. Il y a des relations dans le temps et l’espace entre les contextes politiques et l’usage d’une stratégie, mais les méthodes utilisées pour défier des rapports politiques oppressifs ne sont pas déterminés par le contexte politique. Des processus d’apprentissage, de diffusion et de changements sociaux peuvent conduire à l’instauration d’actions non-violentes dans des contextes ou situations qui ont historiquement été caractérisés par des conflits violents. Certainement, le contexte des conflits et les enjeux influencent les stratégies de résistance, mais pas d’une manière déterministe.

14- L’efficacité de l’action non-violente n’est pas liée à l’idéologie des oppresseurs. Les croyances des oppresseurs peuvent influencer les dynamiques du conflit, mais elles ne sont pas uniquement ce qui détermine les aboutissants des luttes menées au travers de méthodes d’actions non-violentes.

15- De manière similaire, l’efficacité de l’action non-violente n’est pas en fonction de la répression des oppresseurs. Des campagnes d’action non-violente ont été efficaces dans des contextes répressifs brutaux et inefficaces dans des contexte de démocratie plus ouverte. La répression, bien sûr, contraint l’habilité à s’organiser, à communiquer, à mobiliser et à s’engager dans l’action collective et élargit les risques à participer à des actions collectives. Néanmoins, la répression est seulement un des facteurs qui influencent les trajectoires des luttes basées sur l’action non-violente.

16- La mobilisation de masse de gens dans des campagnes d’actions non-violentes dans des contextes dit «non-démocratiques » ne dépend pas de l’obligation qu’ont les gens à y participer. Si des campagnes d’actions non-violentes ont inclus la coercition pour mobiliser, la coercition n’est pas une caractéristique des mobilisations de masse. Des exemples démontrent que quand les communautés étaient vivement divisées ou que les campagnes n’étaient pas assez publicisées la coercition avait plus de risques d’être utilisé. Au contraire, quand des solidarités étaient construites entre les communautés et que les gens étaient bien au courant des campagnes, la coercition avait le moins de chance d’arriver.

17- Contrairement aux idées populaires et universitaires, les personnes qui décident de s’engager dans l’action non-violente sont rarement des pacifistes. Les personnes qui s’engagent dans l’action non-violente ont différentes idées, dont le pacifisme peut faire partie, mais le pacifisme n’est pas ce qui ressort chez les gens qui font le choix de l’action non-violente.

18- De manière similaire, les gens qui s’engagent dans l’action non-violente n’ont pas à savoir que c’est ce qu’ils font. Ainsi, l’implantation de méthodes non-violentes ne sont pas nécessairement reconnues comme « non-violentes » par les gens qui les pratiquent et ces personnes n’ont certainement pas à adhérer à une théorie de la non-violence ou à un code moral pour réussir et diffuser leurs stratégies.

19- Les campagnes d’actions non-violentes n’ont pas besoin d’un leader charismatique pour réussir même si certaines en ont eu. En fait, elles n’ont pas besoin du tout de leaders.

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PEGIDA : racisme islamophobe et sexisme

by on Mar.25, 2015, under féminisme, Général

28 mars15

Le samedi 28 mars PEGIDA Québec se réunira pour sa « Première action » à Montréal, en plein « Petit Maghreb ». PEGIDA est un mouvement d’origine allemande (Patriotische Europäer gegen die Islamisierung des Abendlandes – Patriotes européens contre l’islamisation de l’occident) qui a inspiré un pendant québécois qui pue autant. Des deux côtés de l’océan, PEGIDA se nourrit au racisme et encourage la stigmatisation et l’exclusion des personnes musulmanes en utilisant un discours alarmiste qui oppose une civilisation occidentale supposément laïque, moderne et progressive contre l’imaginaire du musulman barbare dont les femmes sont toujours captives et violentées. Le mouvement PEGIDA est aussi porteur d’idées fascisantes. Par ces appels à l’imaginaire identitaire de la nation accompagnés d’un discours qui rejette et stigmatise les musulman-e-s, PEGIDA encourage le découpage de la société en différentes communautés qui ne devraient pas avoir les même droits.

Au niveau global, ces idées s’inscrivent dans une période où le militarisme occidental légitimise une guerre invisible contre le « terrorisme ». Guerre invisible pour nous, mais qui tue de manière impitoyable des milliers de personnes dont la majorité écrasante sont des civil-e-s. Guerre qui contribue également à la stigmatisation des personnes musulmanes qui vivent en occident. Ces idées se placent aussi dans un contexte de crise sociale et de politiques d’austérité ce qui augmente l’insécurité sociale et les tensions. Au Québec, le gouvernement libéral alimente les inégalités sociales déjà existantes pendant que certains partis politiques profitent du repli nationaliste identitaire pour lancer des appels populistes et irresponsables en participant activement à l’idée que les musulman-e-s sont dangereux. Ainsi, l’État participe à la construction du racisme et du sexisme ambiant en ciblant particulièrement les femmes dans la sphère publique (tout en prétendant « les aider à se libérer ») et en faisant des séparations constantes entre « eux » et « nous ».

L’islamophobie est le racisme qui vise les personnes de religion musulmane (où même des personnes « ayant l’air » musulmanes). Sous le couvert d’un attachement à l’égalité, à la liberté d’expression et à la laïcité, PEGIDA Québec, comme les autres mouvements PEGIDA en Europe, est un repère d’idées islamophobes qui ont des conséquences réelles graves pour les conditions de vie, l’autonomie, l’accès aux services, et la sécurité des musulman-e-s.

Quelques chiffres :

De janvier 2013 à octobre 2013 le Collectif Québécois Contre l’Islamophobie (CQCI) a reçu 142 plaintes pour des actes et des propos islamophobes au Québec. Sur ces 142 cas au moins 114 des victimes étaient de femmes.

Les femmes musulmanes représentent 84,4% des victimes d’actes islamophobes et les femmes portant le foulard représentent 77% des victimes d’agressions physiques ou verbales selon le rapport annuel de 2013 du Collectif contre l’islamophobie en France.

Une des conséquences très concrète de la montée de l’islamophobie sont ces agressions de femmes. Elles sont agressées pour deux raisons indissociables : parce qu’elles sont musulmanes et parce qu’elles sont des femmes. La montée de l’islamophobie banalise les violences vécues par les personnes de religion musulmane et banalise leur exclusion.

En tant que féministe, je pense qu’un outil important pour l’émancipation des femmes est la capacité à faire des choix et je crois que donner des choix aux femmes en misant sur l’égalité des chances dans la société (éducation accessible, emplois accessibles, logements accessibles, le choix d’avoir ou non des enfants, le choix de comment s’habiller, le choix d’avec qui on veut partager de l’intimité…) et beaucoup plus porteur d’une égalité que la pseudo laïcité violente que les islamophobes réclament.

Je refuse de toutes mes forces que des femmes subissent de la violence parce qu’elles sont des femmes et parce qu’elles sont musulmanes. Je suis en solidarité avec elles, avec leurs familles et leurs proches. Je refuse également que le féminisme serve à faire valoir des pensées fascisantes basées sur l’exclusion et la violence.

NON À PEGIDA, AU QUÉBEC ET PARTOUT AUTOUR DU MONDE! NON À L’ISLAMOPHOBIE!

À samedi tout le monde!

Rassemblement contre le racisme et l’islamophobie
Samedi 28 mars 15:30
Coin pie IX/Bélair

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Lire Malatesta. Pensées sur les tactiques, la violence et la révolution – Reading Malatesta. Thoughts on tactics, violence and revolution

by on Déc.09, 2014, under anarchie

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Par: Sebastian Kalicha
Traduction: pwll

-English version below-

Errico Malatesta (1853 – 1932) est un de ces anarchistes du 19e/20e siècle que nous lisons en constatant que les problèmes auxquels les anarchistes font face aujourd’hui n’ont pas vraiment changés depuis cette époque. Malatesta discutait de problèmes et d’idées qui sont vraiment pertinentes pour le mouvement anarchiste contemporain, comme les questions de tactiques et d’organisation. Ainsi, il ne devrait pas être traité comme un “vieux barbu” sans pertinence (que quelques anarchistes contemporains déclarent sans pertinence dans une tentative désastreuse de mettre de côté leur propre histoire), mais devrait être lu et discuté de manière critique.

L’anarchisme de Malatesta peut grossièrement être décrit comme situé quelque part entre le collectivisme de Bakounine et l’approche communiste de Kropotkine. Il était situé tant dans les tendances anarchistes “classiques”, qu’entre-elles. Malatesta rejetait l’anarchisme individualiste, hésitait à clairement s’aligner avec l’anarcho-syndicalisme – affirmant que les syndicats avaient toujours tendance à être réformistes, pas révolutionnaires – et a eu sa part de problèmes avec des parties du courant anarcho-communiste – notamment les plateformistes, dont il pensait que la structure organisationnelle était trop rigide. Il voulait un mouvement anarchiste qui soit un mouvement de la classe ouvrière, un mouvement de masse. Ni crypto-élitiste, de culture clandestine (comme Bakounine l’envisageait des fois ), ni une potentiellement condescendante “avant-garde”.

Malatesta, la guerre et le “Ravacholisme”

Un thème aussi historiquement important que pertinent aujourd’hui est l’idée de Malatesta par rapport aux tactiques (i.e. la question de la violence). Encore ici, nous retrouvons Malatesta entre différentes approches, sans spécifiquement en adopter une. Avant de parler de tactiques, de révolution, de violence et de non-violence, il doit être mentionné que Malatesta est un des anarchistes qui, de manière passionnée et publique, a confronté le (petit) groupe d’anarchistes qui supporta l’Entente durant la Première Guerre mondiale. Le fameux Manifeste des seize, pro-guerre et signé par des anarchistes comme Peter Kropotkine et Jean Grave, qui a mené à un désaccord dans le mouvement anarchiste avec des gens comme Emma Goldman, Rudolf Rocker, Ferdinand Domela Nieuwenhuis, Lilian Wolfe et Alexander Berkman qui argumentaient contre les “anarchistes pro-guerre”.

Malatesta était aussi en complète opposition avec la dite “propagande par le fait”, i.e., contre les anarchistes qui pensaient gagner les masses à des causes révolutionnaires par des assassinats, des attentats et des bombes qui viseraient les représentants haïs du système oppressif. À ce moment, Malatesta connaissait déjà la toxicité de ces tactiques pour le mouvement anarchiste et à quel point cela était contre-productif pour tout ce pourquoi les anarchistes luttent. Il a une fois décrit comme un de ses meilleurs souvenir l’échec du phénomène anarchiste de courte durée qu’il appelait le “Ravacholisme”.

Malatesta et la violence

Malatesta avait des idées contradictoires en ce qui touchait à la violence et le rôle qu’elle devait jouer dans l’action anarchiste, ou idéalement dans la révolution. D’un côté, il était très clair dans son avertissement aux anarchistes sur les conséquences destructives que la violence peut avoir – et a toujours eu – et à quel point cela est incompatible avec l’idéal anarchiste. D’un autre côté, il ne préconisait rien de moins que la lutte armée comme moyen d’une révolution victorieuse. Il voulait armer la classe ouvrière en entier (en comparaison avec un petit groupe pratiquant la guérilla armée), afin que les travailleurs-euses puissent renverser la bourgeoisie par la force. C’est paradoxal: d’un côté Malatesta sonne comme un fidèle anarcho-pacifiste non violent, qui est capable d’expliquer de manière très convaincante pourquoi la violence est un outil oppressif et réactionnaire qui trahit et travaille contre le but anarchiste d’une société libre, progressiste et non-répressive; de l’autre côté, sa conclusion n’est pas de renoncer à la violence comme un moyen révolutionnaire, mais de préconiser l’inverse: la lutte armée. Il n’est jamais venu à la même conclusion que l’anarchiste néerlandais Bart de Ligt qui disait: plus il y a de violence, moins il y a de révolution.

Les moyens et les fins

Nous discutons ici du principe central à la théorie et la praxis anarchiste: la relation entre les fins et les moyens. Les anarchistes ont toujours su que les moyens déterminent et définissent les fins. Si les moyens sont répressifs, violents et réactionnaires, la fin ne sera rien d’autre. Les anarchistes, incluant Malatesta, prennent cette règle très au sérieux, notamment dans leur querelle avec les marxistes; ils savent bien que l’État ne va pas s’évanouir tranquillement, mais qu’il doit être renversé complètement immédiatement, sinon il ne va jamais disparaître. Il savent que si les révolutionnaires utilisaient des moyens répressifs comme l’État, la révolution ne va pas finir en une société non répressive, libre et sans État. Il est intéressant de noter que la question de la violence a toujours été la grosse “exception” dans cette relation entre moyens et fins. Malatesta a très clairement exprimé que le but pour lequel il luttait était celui d’une société en paix, non violente et libre. Il n’y a pas de place pour la violence et la coercition (qui vont inévitablement causer d’autres violences et actes coercitifs) dans l’anarchie. Tout de même, Malatesta pensait aussi que ce but de paix et de non-violence pouvait être atteint au travers les moyens les plus violents et coercitifs possibles: la lutte armée, la guerre civile, la révolution militarisée. Simone Weil a dit que “la guerre révolutionnaire est la mort des révolutions”. Pendant que les anarchistes ont toujours été très prudent-e-s dans leur poursuite de la relation entre moyens et fins dans tous les aspects de leurs politiques, encore aujourd’hui plusieurs d’entre eux/elles l’ignorent quand arrive la question de la violence.

Comme Malatesta, les anarchistes de notre temps ne semblent pas s’attarder à une analyse anarchiste et une critique de la violence. Les anarchistes ont toujours critiqué la “violence organisée de l’État”, mais au lieu de critiquer et de rejeter la violence comme étant un outil fondamentalement étatiste et oppressif, ils ont souvent fait une chose troublante: légitimer leur propre usage de la violence en référant à la violence de l’État. En d’autres mots, ils utilisent l’État comme une excuse pour leurs propres actions. Essentiellement, ils et elles laissent l’État déterminer leurs actions quand ils disent: “l’État est violent, nous devons/pouvons/devrions donc répondre de la même manière.” La violence est le seul sujet où les anarchistes utilisent de manière répétitive et ouverte les comportements de l’État comme une justification et un point de référence pour leur propre praxis. Ce n’est plus l’anarchie et les principes anarchistes qui déterminent les moyens, mais l’État! Il est presque comique de constater que ceci ne cause pas plus de débats dans un mouvement anarchiste qui souligne légitimement l’importance de politiques préfiguratives. Certain/es oublient souvent que si, comme anarchistes, nous voulons abolir l’État, c’est justement parce qu’il est coercitif, répressif et, oui, violent! La lutte contre la violence, peu importe sa forme (structurelle et directe/physique) et par qui elle est utilisé, est un des fondements de ce que les anarchistes combattent avec beaucoup de passion- la coercition, la domination, la hiérarchie, les inégalités. Donc, une précondition pour une critique fondamentale de la domination et des inégalités doit aussi être une critique radicale de la violence. Une critique anarchiste de la domination semble incomplète sans une telle critique – elles sont reliées.

L’anarchiste britannique Nicolas Walter a dit que la violence (tout comme l’État!) n’est pas une force neutre qui fait ce qui est bon parce qu’elle est entre de bonnes mains. Ceci est vrai même si nous reconnaissons qu’il y a une différence entre la violence de l’oppresseur et celle de l’oppressé/e. Comme dans le cas de Malatesta, il semble y avoir un manque de compréhension des alternatives aux moyens de lutte violents dans l’anarchisme contemporain. Malatesta a écrit que renoncer à la violence veut dire renoncer à l’activité révolutionnaire. C’était faux au 19e/20e siècle (des groupes et des individus anarchistes non violent révolutionnaires existaient en même temps que Malatesta) comme c’est faux aujourd’hui. L’action non violente n’est ni réformiste ni passive (même si elle peut l’être); ce n’est pas seulement une praxis qui arrête avant d’user de violence contre les humains. C’est un large et complet répertoire de modes d’actions (directes) subversifs, ancrés dans une riche histoire, qui peuvent être utilisés. Ainsi, dans l’histoire du mouvement anarchiste, il est possible de trouver des groupes et des individus qui ont pris la relation entre les moyens et les fins de manière sérieuse, également dans le cas de la violence. Ils/elles y ont vu la relation entre violence et domination, et donc rejeté les moyens violents hors de leurs principes anarchistes – préconisant plutôt une révolution non-violente

“Quel sera le résultat de la Révolution?”

Malatesta n’était pas un révolutionnaire non-violent, même s’il semble des fois surprenant qu’il ne soit pas arrivé à cette conclusion quand nous lisons des parties de son travail où il apparaît comme un critique anarchiste, passionné et avisé en ce qui concerne les moyens violents:

“Violence, i.e., physical force, used to another’s hurt, which is the most brutal form the struggle between men can assume, is eminently corrupting. It tends, by its very nature, to suffocate the best sentiments of man, and to develop all the anti-social qualities: ferocity, hatred, revenge, the spirit of domination and tyranny, contempt of the weak, servility towards the strong. And this harmful tendency arises also when violence is used for a good end. […] How many men who enter on a political struggle inspired with the love of humanity, of liberty, and of toleration, end by becoming cruel and inexorable proscribers. How many sects have started with the idea of doing a work of justice in punishing some oppressor whom official « justice » could not or would not strike, have ended by becoming the instruments of private vengeance and base cupidity. And the Anarchists who rebel against every sort of oppression and struggle for the integral liberty of each and who ought thus to shrink instinctively from all acts of violence which cease to be mere resistance to oppression and become oppressive in their turn also are liable to fall into the abyss of brutal force. […] Thus the danger of being corrupted by the use of violence, and of despising the people, and becoming cruel as well as fanatical persecutors, exists for all. And if in the coming revolution this moral degradation of the Anarchists were to prevail on a large scale, what would become of Anarchist ideas? And what would be the outcome of the Revolution?” (1)

Pour être clair: il ne s’agit pas ici d’avoir “tort” ou “raison”, d’avoir la “bonne” interprétation de l’anarchisme, étant donné que je ne crois pas en la “vérité anarchiste”. C’est plutôt en lien avec la réflexion sur la théorie et la praxis anarchiste, ainsi que sur le fait d’aborder les contradictions qui devraient être discutées et débattues. Pour le sujet de ce texte, Errico Malatesta semble être un très bon exemple historique, étant donné qu’il était un critique, en même temps qu’un défenseur, de ce qu’il appelait “la violence révolutionnaire”. Et ce sujet est – comme nous le savons tous/tes – encore pertinent pour nous aujourd’hui.

(1) Errico Malatesta: „Violence as a Social Factor“. In: Robert Graham (ed.): Anarchism: A Documentary History of Libertarian Ideas. Volume One. From Anarchy to Anarchism (300 CE to 1939). Black Rose Books, Montreal/New York/London 2005, p. 160

Reading Malatesta. Thoughts on tactics, violence and revolution

by Sebastian Kalicha

Errico Malatesta (1853 – 1932) is one of those 19th/20th-century anarchists, where you notice while reading that the problems that anarchists are facing today haven’t really changed that much since then. In fact, Malatesta discussed problems and ideas that seem very relevant to the contemporary anarchist movement like tactics and organising. Hence, he shouldn’t be treated as an irrelevant „old man with beard“ (who some contemporary anarchists declare irrelevant in a disastrous attempt to ditch their own history), but he should be read and critically discussed.

Malatesta’s anarchism can roughly be described as somewhere between Bakunin’s collectivist and Kropotkin’s communist approach. Malatesta rejected individualist anarchism, hesitated to fully align with anarcho-syndicalism – claiming that unions always have the tendency to be reformist, not revolutionary – and had his problems with parts of the anarcho-communist current – notably with the platformists, who he thought had an organisational structure that was too rigid. He wanted the anarchist movement to be a movement of the working class, a mass movement, neither a krypto-elitist, clandestine subculture (like Bakunin sometimes envisioned), nor a potentially patronising “vanguard”.

Malatesta, war and “Ravacholism”

A topic that is both historically important as well as relevant for us today are Malatesta’s ideas about tactics (i.e. the question of violence). Again, we find Malatesta between different approaches, not fully aligning himself with a specific one. Before talking about the question of tactics, revolution, violence and non-violence, it first should be mentioned that Malatesta was one of the anarchists who publicly and passionately confronted the (small) group of anarchists who supported the Entente during World War 1. The famous pro-war Manifesto of the Sixteen, signed by anarchists like Peter Kropotkin and Jean Grave, led to a rift in the anarchist movement, with people like Emma Goldman, Rudolf Rocker, Ferdinand Domela Nieuwenhuis, Lilian Wolfe and Alexander Berkman arguing against the “pro-war-anarchists”.

Malatesta was also in complete opposition to the so-called “propaganda of the deed”, i.e., to anarchists who thought they could win the masses for the revolutionary cause through assassination attempts and bombings targeting the hated representatives of the oppressive system. Malatesta knew already back then how toxic such a tactic was to the anarchist movement and how counter-productive it is for everything anarchists push for. He once described it as one of his nicest memories that he added to the failure of the short-lived anarchist phenomenon of “Ravacholism”, as he called it.

Malatesta on violence

Concerning violence, and what role it should play in anarchist action or, ideally, revolution, Malatesta was quite contradictory. On the one hand, he was very vocal in warning anarchists of the destructive consequences violence can have – and always has had! – and how incompatible it was with the anarchist ideal. On the other hand, he was advocating nothing less than armed struggle as the means for a successful revolution. He wanted to arm the entire working class (in contrast to just a small armed guerilla army), so that the workers could overthrow the bourgeoisie by force. It is paradoxical: on the one hand, Malatesta sounds like a staunch non-violent anarcho-pacifist, who is able to explain very convincingly why violence is an oppressive and reactionary tool that betrays and works against the anarchist goal of a free, progressive and non-repressive society; on the other hand, the conclusion for him is not to renounce violence as a means for the revolution, but to advocate the direct opposite: armed struggle. He never came to the conclusion of Dutch anarchist Bart de Ligt who said: the more violence, the less revolution.

Means and ends

What we have to discuss here is one principle that is central and crucial to anarchist theory and praxis: the relation of ends and means. Anarchists always knew that the means determine and define the ends. Are the means repressive, violent and reactionary, the end will be exactly the same and nothing else. Anarchists, including Malatesta, were very committed to this rule, most notably in their quarrel with the Marxists; they argued that the state won’t “wither away” at some point, but that it has to be overthrown immediately, otherwise there’s no turning back. They knew that if revolutionaries used repressive means in the same way the state did, the revolution wouldn’t end in a non-repressive, free and stateless society. Interestingly enough, the question of violence was always the big “exception” in this relation of means and ends. Malatesta made it very clear that the goal he was fighting for was a peaceful, non-violent and free society. There is no place for violence and coercion (which inevitably cause one another) in anarchy. Still, Malatesta thought that the peaceful and non-violent goal could be reached through the most violent and coercive means possible: armed struggle, civil war, militarised revolution. Simone Weil said that “revolutionary war is the death of revolutions”. While anarchists were always very cautious in following the relation of means and ends in all aspects of their politics, to this day many of them ignore it when it comes to the question of violence.

Just like Malatesta, anarchists these days don’t seem to pay a lot of attention to a fundamental anarchist analysis and critique of violence. Anarchists have always criticised the “organised violence of the state”, but instead of criticising and rejecting violence as a fundamentally statist and oppressive tool, anarchists have often done something quite unsettling: they have legitimated their own use of violence by referring to the violence of the state; in other words, they have used the state as an excuse for their own actions. Basically, they let the state determine their actions when stating: “The state is violent, so we have to/can/should respond in the same fashion.” Violence is the only topic where anarchists repeatedly and openly use the state’s behaviour as a justification and a point of reference for their own praxis. It is no longer anarchy and anarchist principles determining the means, but the state! It is almost comical that this does not cause more debate in an anarchist movement that is rightfully pointing to the importance of prefigurative politics. Anarchists often seem to forget that we as anarchists want to abolish the state exactly because it is coercive, repressive and, yes, violent! A precondition and a fundamental root of things that anarchists fight with great passion – coercion, domination, hierarchy, inequality – is violence, regardless of how it exactly appears (structurally or directly/physically) and who is using it. Therefore, a precondition for a fundamental critique of domination and inequality has to be a radical critique of violence. An anarchist critique of domination seems incomplete without such a critique – they have to come together.

The British anarchist Nicolas Walter said that violence (just like the state!) is not a neutral force that does the right things just because it’s in the right hands. This is even true if we acknowledge that there is a difference between the violence of the oppressor and that of the oppressed. Just like in the case of Malatesta, there seems to be a lack of understanding of the alternatives to violent means of struggle in contemporary anarchism. Malatesta once wrote that renouncing violence means renouncing revolutionary activity. That was wrong in the 19th/20th century (there were explicit revolutionary non-violent anarchist groups and individuals existing at the time of Malatesta) just like it is wrong today. Non-violent action is neither reformist nor passive (even though it can be); it is not just a praxis that stops at the point of using violence against humans. There is a wide range and a whole repertoire of subversive modes of (direct) action that can be used, not to mention the rich history that it has. As mentioned, even in the historical anarchist movement one can find groups and individuals, which took the relation of means and ends also in the case of violence seriously, who saw the relation of violence and domination, and therefore rejected violent means out of their anarchist principles – advocating for non-violent revolution.

“What would be the outcome of the Revolution?”

Malatesta was not one of them, even though it seems sometimes surprising that he did not draw this conclusion if you read the parts of his work where he appears as a passionate and clear-sighted anarchist critic of violent means:

“Violence, i.e., physical force, used to another’s hurt, which is the most brutal form the struggle between men can assume, is eminently corrupting. It tends, by its very nature, to suffocate the best sentiments of man, and to develop all the anti-social qualities: ferocity, hatred, revenge, the spirit of domination and tyranny, contempt of the weak, servility towards the strong. And this harmful tendency arises also when violence is used for a good end. […] How many men who enter on a political struggle inspired with the love of humanity, of liberty, and of toleration, end by becoming cruel and inexorable proscribers. How many sects have started with the idea of doing a work of justice in punishing some oppressor whom official « justice » could not or would not strike, have ended by becoming the instruments of private vengeance and base cupidity. And the Anarchists who rebel against every sort of oppression and struggle for the integral liberty of each and who ought thus to shrink instinctively from all acts of violence which cease to be mere resistance to oppression and become oppressive in their turn also are liable to fall into the abyss of brutal force. […] Thus the danger of being corrupted by the use of violence, and of despising the people, and becoming cruel as well as fanatical persecutors, exists for all. And if in the coming revolution this moral degradation of the Anarchists were to prevail on a large scale, what would become of Anarchist ideas? And what would be the outcome of the Revolution?” (1)

Just to be clear: this is not about being “right” or “wrong”, if someone has the “right” interpretation of anarchism or not, since I don’t believe in “the anarchist truth”. This is about reflection on anarchist theory and praxis and about tackling aspects of it, where I see contradictions that need to be addressed and debated. For the questions discussed, Errico Malatesta seems to be a very good historical example, since he was both a critic and an advocate for what he called “revolutionary violence”. And this topic is – as we all know – still very relevant for us today.

(1) Errico Malatesta: „Violence as a Social Factor“. In: Robert Graham (ed.): Anarchism: A Documentary History of Libertarian Ideas. Volume One. From Anarchy to Anarchism (300 CE to 1939). Black Rose Books, Montreal/New York/London 2005, p. 160

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