La Tomate noire

anarchie

Lire Malatesta. Pensées sur les tactiques, la violence et la révolution – Reading Malatesta. Thoughts on tactics, violence and revolution

by on Déc.09, 2014, under anarchie

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Par: Sebastian Kalicha
Traduction: pwll

-English version below-

Errico Malatesta (1853 – 1932) est un de ces anarchistes du 19e/20e siècle que nous lisons en constatant que les problèmes auxquels les anarchistes font face aujourd’hui n’ont pas vraiment changés depuis cette époque. Malatesta discutait de problèmes et d’idées qui sont vraiment pertinentes pour le mouvement anarchiste contemporain, comme les questions de tactiques et d’organisation. Ainsi, il ne devrait pas être traité comme un “vieux barbu” sans pertinence (que quelques anarchistes contemporains déclarent sans pertinence dans une tentative désastreuse de mettre de côté leur propre histoire), mais devrait être lu et discuté de manière critique.

L’anarchisme de Malatesta peut grossièrement être décrit comme situé quelque part entre le collectivisme de Bakounine et l’approche communiste de Kropotkine. Il était situé tant dans les tendances anarchistes “classiques”, qu’entre-elles. Malatesta rejetait l’anarchisme individualiste, hésitait à clairement s’aligner avec l’anarcho-syndicalisme – affirmant que les syndicats avaient toujours tendance à être réformistes, pas révolutionnaires – et a eu sa part de problèmes avec des parties du courant anarcho-communiste – notamment les plateformistes, dont il pensait que la structure organisationnelle était trop rigide. Il voulait un mouvement anarchiste qui soit un mouvement de la classe ouvrière, un mouvement de masse. Ni crypto-élitiste, de culture clandestine (comme Bakounine l’envisageait des fois ), ni une potentiellement condescendante “avant-garde”.

Malatesta, la guerre et le “Ravacholisme”

Un thème aussi historiquement important que pertinent aujourd’hui est l’idée de Malatesta par rapport aux tactiques (i.e. la question de la violence). Encore ici, nous retrouvons Malatesta entre différentes approches, sans spécifiquement en adopter une. Avant de parler de tactiques, de révolution, de violence et de non-violence, il doit être mentionné que Malatesta est un des anarchistes qui, de manière passionnée et publique, a confronté le (petit) groupe d’anarchistes qui supporta l’Entente durant la Première Guerre mondiale. Le fameux Manifeste des seize, pro-guerre et signé par des anarchistes comme Peter Kropotkine et Jean Grave, qui a mené à un désaccord dans le mouvement anarchiste avec des gens comme Emma Goldman, Rudolf Rocker, Ferdinand Domela Nieuwenhuis, Lilian Wolfe et Alexander Berkman qui argumentaient contre les “anarchistes pro-guerre”.

Malatesta était aussi en complète opposition avec la dite “propagande par le fait”, i.e., contre les anarchistes qui pensaient gagner les masses à des causes révolutionnaires par des assassinats, des attentats et des bombes qui viseraient les représentants haïs du système oppressif. À ce moment, Malatesta connaissait déjà la toxicité de ces tactiques pour le mouvement anarchiste et à quel point cela était contre-productif pour tout ce pourquoi les anarchistes luttent. Il a une fois décrit comme un de ses meilleurs souvenir l’échec du phénomène anarchiste de courte durée qu’il appelait le “Ravacholisme”.

Malatesta et la violence

Malatesta avait des idées contradictoires en ce qui touchait à la violence et le rôle qu’elle devait jouer dans l’action anarchiste, ou idéalement dans la révolution. D’un côté, il était très clair dans son avertissement aux anarchistes sur les conséquences destructives que la violence peut avoir – et a toujours eu – et à quel point cela est incompatible avec l’idéal anarchiste. D’un autre côté, il ne préconisait rien de moins que la lutte armée comme moyen d’une révolution victorieuse. Il voulait armer la classe ouvrière en entier (en comparaison avec un petit groupe pratiquant la guérilla armée), afin que les travailleurs-euses puissent renverser la bourgeoisie par la force. C’est paradoxal: d’un côté Malatesta sonne comme un fidèle anarcho-pacifiste non violent, qui est capable d’expliquer de manière très convaincante pourquoi la violence est un outil oppressif et réactionnaire qui trahit et travaille contre le but anarchiste d’une société libre, progressiste et non-répressive; de l’autre côté, sa conclusion n’est pas de renoncer à la violence comme un moyen révolutionnaire, mais de préconiser l’inverse: la lutte armée. Il n’est jamais venu à la même conclusion que l’anarchiste néerlandais Bart de Ligt qui disait: plus il y a de violence, moins il y a de révolution.

Les moyens et les fins

Nous discutons ici du principe central à la théorie et la praxis anarchiste: la relation entre les fins et les moyens. Les anarchistes ont toujours su que les moyens déterminent et définissent les fins. Si les moyens sont répressifs, violents et réactionnaires, la fin ne sera rien d’autre. Les anarchistes, incluant Malatesta, prennent cette règle très au sérieux, notamment dans leur querelle avec les marxistes; ils savent bien que l’État ne va pas s’évanouir tranquillement, mais qu’il doit être renversé complètement immédiatement, sinon il ne va jamais disparaître. Il savent que si les révolutionnaires utilisaient des moyens répressifs comme l’État, la révolution ne va pas finir en une société non répressive, libre et sans État. Il est intéressant de noter que la question de la violence a toujours été la grosse “exception” dans cette relation entre moyens et fins. Malatesta a très clairement exprimé que le but pour lequel il luttait était celui d’une société en paix, non violente et libre. Il n’y a pas de place pour la violence et la coercition (qui vont inévitablement causer d’autres violences et actes coercitifs) dans l’anarchie. Tout de même, Malatesta pensait aussi que ce but de paix et de non-violence pouvait être atteint au travers les moyens les plus violents et coercitifs possibles: la lutte armée, la guerre civile, la révolution militarisée. Simone Weil a dit que “la guerre révolutionnaire est la mort des révolutions”. Pendant que les anarchistes ont toujours été très prudent-e-s dans leur poursuite de la relation entre moyens et fins dans tous les aspects de leurs politiques, encore aujourd’hui plusieurs d’entre eux/elles l’ignorent quand arrive la question de la violence.

Comme Malatesta, les anarchistes de notre temps ne semblent pas s’attarder à une analyse anarchiste et une critique de la violence. Les anarchistes ont toujours critiqué la “violence organisée de l’État”, mais au lieu de critiquer et de rejeter la violence comme étant un outil fondamentalement étatiste et oppressif, ils ont souvent fait une chose troublante: légitimer leur propre usage de la violence en référant à la violence de l’État. En d’autres mots, ils utilisent l’État comme une excuse pour leurs propres actions. Essentiellement, ils et elles laissent l’État déterminer leurs actions quand ils disent: “l’État est violent, nous devons/pouvons/devrions donc répondre de la même manière.” La violence est le seul sujet où les anarchistes utilisent de manière répétitive et ouverte les comportements de l’État comme une justification et un point de référence pour leur propre praxis. Ce n’est plus l’anarchie et les principes anarchistes qui déterminent les moyens, mais l’État! Il est presque comique de constater que ceci ne cause pas plus de débats dans un mouvement anarchiste qui souligne légitimement l’importance de politiques préfiguratives. Certain/es oublient souvent que si, comme anarchistes, nous voulons abolir l’État, c’est justement parce qu’il est coercitif, répressif et, oui, violent! La lutte contre la violence, peu importe sa forme (structurelle et directe/physique) et par qui elle est utilisé, est un des fondements de ce que les anarchistes combattent avec beaucoup de passion- la coercition, la domination, la hiérarchie, les inégalités. Donc, une précondition pour une critique fondamentale de la domination et des inégalités doit aussi être une critique radicale de la violence. Une critique anarchiste de la domination semble incomplète sans une telle critique – elles sont reliées.

L’anarchiste britannique Nicolas Walter a dit que la violence (tout comme l’État!) n’est pas une force neutre qui fait ce qui est bon parce qu’elle est entre de bonnes mains. Ceci est vrai même si nous reconnaissons qu’il y a une différence entre la violence de l’oppresseur et celle de l’oppressé/e. Comme dans le cas de Malatesta, il semble y avoir un manque de compréhension des alternatives aux moyens de lutte violents dans l’anarchisme contemporain. Malatesta a écrit que renoncer à la violence veut dire renoncer à l’activité révolutionnaire. C’était faux au 19e/20e siècle (des groupes et des individus anarchistes non violent révolutionnaires existaient en même temps que Malatesta) comme c’est faux aujourd’hui. L’action non violente n’est ni réformiste ni passive (même si elle peut l’être); ce n’est pas seulement une praxis qui arrête avant d’user de violence contre les humains. C’est un large et complet répertoire de modes d’actions (directes) subversifs, ancrés dans une riche histoire, qui peuvent être utilisés. Ainsi, dans l’histoire du mouvement anarchiste, il est possible de trouver des groupes et des individus qui ont pris la relation entre les moyens et les fins de manière sérieuse, également dans le cas de la violence. Ils/elles y ont vu la relation entre violence et domination, et donc rejeté les moyens violents hors de leurs principes anarchistes – préconisant plutôt une révolution non-violente

“Quel sera le résultat de la Révolution?”

Malatesta n’était pas un révolutionnaire non-violent, même s’il semble des fois surprenant qu’il ne soit pas arrivé à cette conclusion quand nous lisons des parties de son travail où il apparaît comme un critique anarchiste, passionné et avisé en ce qui concerne les moyens violents:

“Violence, i.e., physical force, used to another’s hurt, which is the most brutal form the struggle between men can assume, is eminently corrupting. It tends, by its very nature, to suffocate the best sentiments of man, and to develop all the anti-social qualities: ferocity, hatred, revenge, the spirit of domination and tyranny, contempt of the weak, servility towards the strong. And this harmful tendency arises also when violence is used for a good end. […] How many men who enter on a political struggle inspired with the love of humanity, of liberty, and of toleration, end by becoming cruel and inexorable proscribers. How many sects have started with the idea of doing a work of justice in punishing some oppressor whom official « justice » could not or would not strike, have ended by becoming the instruments of private vengeance and base cupidity. And the Anarchists who rebel against every sort of oppression and struggle for the integral liberty of each and who ought thus to shrink instinctively from all acts of violence which cease to be mere resistance to oppression and become oppressive in their turn also are liable to fall into the abyss of brutal force. […] Thus the danger of being corrupted by the use of violence, and of despising the people, and becoming cruel as well as fanatical persecutors, exists for all. And if in the coming revolution this moral degradation of the Anarchists were to prevail on a large scale, what would become of Anarchist ideas? And what would be the outcome of the Revolution?” (1)

Pour être clair: il ne s’agit pas ici d’avoir “tort” ou “raison”, d’avoir la “bonne” interprétation de l’anarchisme, étant donné que je ne crois pas en la “vérité anarchiste”. C’est plutôt en lien avec la réflexion sur la théorie et la praxis anarchiste, ainsi que sur le fait d’aborder les contradictions qui devraient être discutées et débattues. Pour le sujet de ce texte, Errico Malatesta semble être un très bon exemple historique, étant donné qu’il était un critique, en même temps qu’un défenseur, de ce qu’il appelait “la violence révolutionnaire”. Et ce sujet est – comme nous le savons tous/tes – encore pertinent pour nous aujourd’hui.

(1) Errico Malatesta: „Violence as a Social Factor“. In: Robert Graham (ed.): Anarchism: A Documentary History of Libertarian Ideas. Volume One. From Anarchy to Anarchism (300 CE to 1939). Black Rose Books, Montreal/New York/London 2005, p. 160

Reading Malatesta. Thoughts on tactics, violence and revolution

by Sebastian Kalicha

Errico Malatesta (1853 – 1932) is one of those 19th/20th-century anarchists, where you notice while reading that the problems that anarchists are facing today haven’t really changed that much since then. In fact, Malatesta discussed problems and ideas that seem very relevant to the contemporary anarchist movement like tactics and organising. Hence, he shouldn’t be treated as an irrelevant „old man with beard“ (who some contemporary anarchists declare irrelevant in a disastrous attempt to ditch their own history), but he should be read and critically discussed.

Malatesta’s anarchism can roughly be described as somewhere between Bakunin’s collectivist and Kropotkin’s communist approach. Malatesta rejected individualist anarchism, hesitated to fully align with anarcho-syndicalism – claiming that unions always have the tendency to be reformist, not revolutionary – and had his problems with parts of the anarcho-communist current – notably with the platformists, who he thought had an organisational structure that was too rigid. He wanted the anarchist movement to be a movement of the working class, a mass movement, neither a krypto-elitist, clandestine subculture (like Bakunin sometimes envisioned), nor a potentially patronising “vanguard”.

Malatesta, war and “Ravacholism”

A topic that is both historically important as well as relevant for us today are Malatesta’s ideas about tactics (i.e. the question of violence). Again, we find Malatesta between different approaches, not fully aligning himself with a specific one. Before talking about the question of tactics, revolution, violence and non-violence, it first should be mentioned that Malatesta was one of the anarchists who publicly and passionately confronted the (small) group of anarchists who supported the Entente during World War 1. The famous pro-war Manifesto of the Sixteen, signed by anarchists like Peter Kropotkin and Jean Grave, led to a rift in the anarchist movement, with people like Emma Goldman, Rudolf Rocker, Ferdinand Domela Nieuwenhuis, Lilian Wolfe and Alexander Berkman arguing against the “pro-war-anarchists”.

Malatesta was also in complete opposition to the so-called “propaganda of the deed”, i.e., to anarchists who thought they could win the masses for the revolutionary cause through assassination attempts and bombings targeting the hated representatives of the oppressive system. Malatesta knew already back then how toxic such a tactic was to the anarchist movement and how counter-productive it is for everything anarchists push for. He once described it as one of his nicest memories that he added to the failure of the short-lived anarchist phenomenon of “Ravacholism”, as he called it.

Malatesta on violence

Concerning violence, and what role it should play in anarchist action or, ideally, revolution, Malatesta was quite contradictory. On the one hand, he was very vocal in warning anarchists of the destructive consequences violence can have – and always has had! – and how incompatible it was with the anarchist ideal. On the other hand, he was advocating nothing less than armed struggle as the means for a successful revolution. He wanted to arm the entire working class (in contrast to just a small armed guerilla army), so that the workers could overthrow the bourgeoisie by force. It is paradoxical: on the one hand, Malatesta sounds like a staunch non-violent anarcho-pacifist, who is able to explain very convincingly why violence is an oppressive and reactionary tool that betrays and works against the anarchist goal of a free, progressive and non-repressive society; on the other hand, the conclusion for him is not to renounce violence as a means for the revolution, but to advocate the direct opposite: armed struggle. He never came to the conclusion of Dutch anarchist Bart de Ligt who said: the more violence, the less revolution.

Means and ends

What we have to discuss here is one principle that is central and crucial to anarchist theory and praxis: the relation of ends and means. Anarchists always knew that the means determine and define the ends. Are the means repressive, violent and reactionary, the end will be exactly the same and nothing else. Anarchists, including Malatesta, were very committed to this rule, most notably in their quarrel with the Marxists; they argued that the state won’t “wither away” at some point, but that it has to be overthrown immediately, otherwise there’s no turning back. They knew that if revolutionaries used repressive means in the same way the state did, the revolution wouldn’t end in a non-repressive, free and stateless society. Interestingly enough, the question of violence was always the big “exception” in this relation of means and ends. Malatesta made it very clear that the goal he was fighting for was a peaceful, non-violent and free society. There is no place for violence and coercion (which inevitably cause one another) in anarchy. Still, Malatesta thought that the peaceful and non-violent goal could be reached through the most violent and coercive means possible: armed struggle, civil war, militarised revolution. Simone Weil said that “revolutionary war is the death of revolutions”. While anarchists were always very cautious in following the relation of means and ends in all aspects of their politics, to this day many of them ignore it when it comes to the question of violence.

Just like Malatesta, anarchists these days don’t seem to pay a lot of attention to a fundamental anarchist analysis and critique of violence. Anarchists have always criticised the “organised violence of the state”, but instead of criticising and rejecting violence as a fundamentally statist and oppressive tool, anarchists have often done something quite unsettling: they have legitimated their own use of violence by referring to the violence of the state; in other words, they have used the state as an excuse for their own actions. Basically, they let the state determine their actions when stating: “The state is violent, so we have to/can/should respond in the same fashion.” Violence is the only topic where anarchists repeatedly and openly use the state’s behaviour as a justification and a point of reference for their own praxis. It is no longer anarchy and anarchist principles determining the means, but the state! It is almost comical that this does not cause more debate in an anarchist movement that is rightfully pointing to the importance of prefigurative politics. Anarchists often seem to forget that we as anarchists want to abolish the state exactly because it is coercive, repressive and, yes, violent! A precondition and a fundamental root of things that anarchists fight with great passion – coercion, domination, hierarchy, inequality – is violence, regardless of how it exactly appears (structurally or directly/physically) and who is using it. Therefore, a precondition for a fundamental critique of domination and inequality has to be a radical critique of violence. An anarchist critique of domination seems incomplete without such a critique – they have to come together.

The British anarchist Nicolas Walter said that violence (just like the state!) is not a neutral force that does the right things just because it’s in the right hands. This is even true if we acknowledge that there is a difference between the violence of the oppressor and that of the oppressed. Just like in the case of Malatesta, there seems to be a lack of understanding of the alternatives to violent means of struggle in contemporary anarchism. Malatesta once wrote that renouncing violence means renouncing revolutionary activity. That was wrong in the 19th/20th century (there were explicit revolutionary non-violent anarchist groups and individuals existing at the time of Malatesta) just like it is wrong today. Non-violent action is neither reformist nor passive (even though it can be); it is not just a praxis that stops at the point of using violence against humans. There is a wide range and a whole repertoire of subversive modes of (direct) action that can be used, not to mention the rich history that it has. As mentioned, even in the historical anarchist movement one can find groups and individuals, which took the relation of means and ends also in the case of violence seriously, who saw the relation of violence and domination, and therefore rejected violent means out of their anarchist principles – advocating for non-violent revolution.

“What would be the outcome of the Revolution?”

Malatesta was not one of them, even though it seems sometimes surprising that he did not draw this conclusion if you read the parts of his work where he appears as a passionate and clear-sighted anarchist critic of violent means:

“Violence, i.e., physical force, used to another’s hurt, which is the most brutal form the struggle between men can assume, is eminently corrupting. It tends, by its very nature, to suffocate the best sentiments of man, and to develop all the anti-social qualities: ferocity, hatred, revenge, the spirit of domination and tyranny, contempt of the weak, servility towards the strong. And this harmful tendency arises also when violence is used for a good end. […] How many men who enter on a political struggle inspired with the love of humanity, of liberty, and of toleration, end by becoming cruel and inexorable proscribers. How many sects have started with the idea of doing a work of justice in punishing some oppressor whom official « justice » could not or would not strike, have ended by becoming the instruments of private vengeance and base cupidity. And the Anarchists who rebel against every sort of oppression and struggle for the integral liberty of each and who ought thus to shrink instinctively from all acts of violence which cease to be mere resistance to oppression and become oppressive in their turn also are liable to fall into the abyss of brutal force. […] Thus the danger of being corrupted by the use of violence, and of despising the people, and becoming cruel as well as fanatical persecutors, exists for all. And if in the coming revolution this moral degradation of the Anarchists were to prevail on a large scale, what would become of Anarchist ideas? And what would be the outcome of the Revolution?” (1)

Just to be clear: this is not about being “right” or “wrong”, if someone has the “right” interpretation of anarchism or not, since I don’t believe in “the anarchist truth”. This is about reflection on anarchist theory and praxis and about tackling aspects of it, where I see contradictions that need to be addressed and debated. For the questions discussed, Errico Malatesta seems to be a very good historical example, since he was both a critic and an advocate for what he called “revolutionary violence”. And this topic is – as we all know – still very relevant for us today.

(1) Errico Malatesta: „Violence as a Social Factor“. In: Robert Graham (ed.): Anarchism: A Documentary History of Libertarian Ideas. Volume One. From Anarchy to Anarchism (300 CE to 1939). Black Rose Books, Montreal/New York/London 2005, p. 160

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Cher Charles et « violence » politique – (1)

by on Oct.24, 2014, under anarchie

I – Télé intérieure et jouissance

« Il y avait un temps où les fleurs avaient le droit d’éclore
Les pétales jaunes et rouges se tendaient comme des voiles
Partout ils claquaient dans une lumière vive et
Leurs couleurs détonnaient dans la grisaille
Boum.

Toi tu as fait pousser de la dent-de-lion
Aux reflets glacés et à la corolle pointue
Devant un Starbucks où tout le monde va

Délicatement tu as planté un tuteur fait avec
Un manche de pancarte
Il tenait enfoncé profond dans celui qui avait
Voulu désherber […]»

-La série des poèmes violents

 

Introduction

Condamner ce que les médias et gouvernements décrivent comme de la violence politique se fait difficilement sans adopter une position privilégiée. Car quand on participe à un débat en dénonçant un comportement décrit par la loi comme criminel et illégal, on ne peut faire face qu’à un parti affaibli et marginalisé, de par sa condition justement potentiellement judiciarisable. Un parti qu’on peut légitimement suspecter d’avoir peur d’exprimer le fond de sa pensée, en raison de la répression brutale que cette libre-expression peut provoquer. Avons-nous réellement besoin de le spécifier? Tous les médias, tous les individus ne peuvent se permettre de publier un texte réellement subversif. Dans un débat sur des actes illégaux, il y a donc un parti qui débute avec un réel avantage, et il serait temps de le reconnaître. Les dés sont pipés en faveur des gens qui condamnent la violence.

C’est dans ce contexte qu’a été publiée la BD Cher Charles. Elle défend ouvertement l’action directe, le vandalisme, la « joie armée ». Évidemment, tout le monde n’a pas apprécié le ton presque naïf de l’oeuvre vis-à-vis de la violence, dont la définition serait d’ailleurs à revoir en profondeur. Je fais donc état ici de mes propres remarques sur le sujet débattu.

Diversité des tactiques, perturbation de la routine

Parmi les postures militantes les plus largement partagées depuis plus d’une décennie, il y a le respect de la diversité des tactiques. Cela signifie grossièrement que l’on doit accepter, autant que possible, le mode de contestation choisi par une mosaïque d’activistes. Évidemment, je suis pour. La diversité des tactiques ne peut pas tout justifier, mais il me semble qu’une solidarité minimale est requise.

Je suis également en faveur des actions qui perturbent la routine. Je ne suis pas de ceux et celles qui cherchent nécessairement des perturbations économiques de grande ampleur, tout simplement parce que je n’y crois pas beaucoup. Cela dit, si ces mêmes actions visant la perte de capital et le ralentissement de la production troublent par le fait même le train-train quotidien du bétail humain, cela me rend heureux.

On parle souvent de la prison intérieure, qui survit dans notre psyché et nous enferme dans une autodiscipline grillagée. Elle nous pousse à ne jamais dévier de notre chemin, à toujours se surveiller, à avoir la trouille de sortir. On devrait tout autant parler de télé intérieure. Celle qui nous pousse à lever le son de nos outils de divertissement mentaux, à considérer tout stimulus extérieur de la même manière qu’on perçoit l’achalant bruit du frigidaire, ou la vision d’une mouche qui se pose sans arrêt sur l’écran pendant une game de hockey. Avec une immobile et silencieuse irritation.

Perturber constamment cette contemplation béate du spectacle me semble être de première nécessité. C’est une des seules manières d’amener les autres à se déconnecter. Et plus la perturbation est audacieuse, brutale, théâtrale, bruyante, plus les excuses pour retard au travail ou à l’école seront bonnes. Et au final, du moment qu’on décroche un peu, on peut constater qu’arriver à l’heure au travail n’est en fait pas si important. Ni même arriver du tout, d’ailleurs.

Casser une vitrine d’une entreprise capitaliste dans un quartier commercial, mettre le feu aux autopatrouilles et danser autour, c’est une manière improvisée mais très efficace de perturber le quotidien. Elle ne me semble ni meilleure ni pire, a priori, que de participer à une action non-violente, en faisant une chaîne humaine devant un Wal-Mart ou en gueulant l’hymne national du Djibouti pendant une conférence de presse de Steven Blaney. Seulement, cette manière de faire frappe mieux l’imaginaire, et avec elle l’univers des possibles explose. Non seulement l’exploiteur est humilié – c’est bien ce que c’est, une humiliation – mais les normes, qui servent de barreaux à notre prison intérieure, sont (du moins temporairement) complètement balayées. C’est ce qui s’est passé au G20 de Toronto, en 2010. Plusieurs l’ont constaté: après le passage des Black Blocs, la rue Yonge s’est transformée en foire carnavalesque. Les habitant-e-s et curieux/euses ont réoccupé leurs rues zébrées par les éclats de vitrines fracassées et les voitures de flics abandonnées. C’était l’euphorie. Les témoins n’en revenaient pas.

De la même manière, la manif du 22 mai 2012 a créé un chaos monumental, résultat de vitrines de banques pétées mêlées à la marche désordonnée et festive de toute une population à l’assaut de normes tyranniques. Au minimum deux personnes ont en outre décidé de se mettre totalement à poil (pas à moitié comme dans les manufestations), défiant ainsi le Code Criminel et commettant, pourquoi pas, une sorte d’acte violent contre la décence.

La magie n’existe pas. L’illusion: oui. On ne peut pas faire sortir une révolution d’un chapeau, par l’action radicale ou modérée. Mais on peut orchestrer le lever du rideau. Si nos chaînes sont imaginaires et volontaires, il faut briser tout ce qui fait mur à notre imagination. Parfois, ça passe par le fait de darder le dragon impuissant avec un bâton pour montrer à tout le monde qu’il n’est pas aussi dangereux qu’on le croit.

L’intérêt à long terme

L’intensité de ces moments de chaos – et parfois réellement d’anarchie[1] – est difficile à déterminer, principalement en raison de l’impossibilité de mesurer l’expérience individuelle de chaque participant-e et de chaque témoin. Il est difficile également d’en évaluer les conséquences sur les moyen et long termes, mais elles ne sont peut-être pas celles que l’on croit, ni aussi importantes qu’on le dit. Il y a quelques années, j’ai demandé à I… ce qu’il avait ressenti en cassant des vitres au G20. Il m’a répondu: « je me suis senti vivre, pour la première fois. » Ces actions ou manifestations n’ont pas besoin d’avoir d’effets à long terme, elles se suffisent à elles-mêmes : elles ont eu lieu, et c’est tout. C’est d’ailleurs à peu près l’une des positions défendues dans Cher Charles. Sans être l’orgasme perpétuel, elles sont comme l’orgasme multiple dans une société où toute jouissance serait proscrite. Elles ne durent pas éternellement mais laissent un souvenir délicieux et donnent envie de recommencer.

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[1] Et non, je ne pense pas que l’anarchie soit nécessairement caractérisée par « l’Ordre ». Dans ce cas-ci, la solidarité émeutière suffit tout à fait.

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Actions non-violentes et glorification machiste

by on Août.27, 2014, under anarchie

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Pizzeria Anarchia et résistance non-violente

À Vienne, Pizzeria Anarchia, un squat qui coopérait avec des habitantEs du même immeuble pour résister aux deux enfoirés de spéculateurs qui se servaient (et se servent encore) de toutes sortes de méchancetés pour se débarrasser des locataires qui possédaient des baux, dans le but de rénover l’immeuble au complet et de louer les appartements beaucoup plus cher, s’est fait évincer à la fin juillet. Je vous passe les détails de cette lutte locale qui touche aux écrasants problèmes de logements abordables à Vienne pour plutôt vous parler d’un aspect qui m’a particulièrement frappée en tant que Montréalaise nourrie au grain de la-non-violence-c-est-dont-ben-pas-radical-ta-yeule-toé-pis-tes-signes-de-peace.

Pendant l’éviction, une personne a crié par la fenêtre que le groupe avait un consensus de résister de manière non-violente, et illes l’ont répété en entrevue après les événements. Les gens ont résisté pendant toute la journée, mais ça faisait longtemps qu’illes se préparaient, de manière aussi courageuse qu’ingénieuse (soudures et béton inclus), pour finalement se faire sortir de force. Illes étaient 19 à l’intérieur et ça a pris plus de 1500 flics, un canon a eau, les forces spéciales de la police, leur petit tank, un complet blocage de 3 coins de rues de chaque côté de la bâtisse et toute la journée pour les sortir. Ce qui a paru dans les médias mainstream à été des questionnements sur la compétence de la police ainsi que d’autres questionnements sur qui étaient ces enfoirés de propriétaires et comment une telle escalade avait pu arriver.

Je pense que personne ne peut ici nier que les gens qui squattaient étaient non seulement super bien organiséEs, mais que leurs méthodes d’action directe sont on ne peut plus radicales. Une fois la poussière des émotions retombée, la petite montréalaise que je suis est restée avec une question : pourquoi avoir souligné, de manière insistante, le consensus sur la non-violence de leur action ?

Dans notre contexte montréalais, on a un problème de définition. Les paciflics sont dangereuxSES pour notre sécurité parce que la violence symbolique de péter des fenêtre leur fait plus de peine que d’essayer de casser la gueule des gens qui pètent des vitrines, les imagistes sont plus intéresséEs à bien paraître qu’à faire des gains ou à se défendre, et certaines personnes pensent que protéger les voitures de flics en cas d’émeute est plus important que de faire front commun. À cause de toutes ces expériences nous avons tendance à placer toute la non-violence dans le même panier de la passivité ou de la collaboration avec les flics.

Nous nous trompons, comme le montrent les camarades de Vienne. L’action directe non-violence n’est pas passive, ou sans confrontation, et aucune lutte anti-oppressive qui utilise l’action directe ne peut jamais collaborer avec les autorités. À mon avis il faut faire une différence entre les actions qui collaborent avec les autorités et celles qui restent dans un mode confrontationnel, ça me semble beaucoup plus porteur que d’affirmer que toute action qui refuse de tirer des roches sur des gens lourdement équipés est niaiseuse. Dans ma tête, une action non-violente n’est pas nécessairement pacifiste: Pacifism is hugely influenced by conflict aversion. It really shows its middle classness in that way. There is a tremendous level of yearning for harmony because many pacifists see conflict itself as the problem. On the other hand, nonviolent revolutionaries welcome conflict, depend on it, and see polarization as absolutely essential. Whereas most pacifists hate polarization, we welcome it as long as polarization happens in such way that we’re on the winning side ! And then, of course, lots of pacifists are OK with capitalism, and nonviolent revolutionaries are not. They are strongly anticapitalist, and often antistate.*

Grève de 2012 et actions non violentes

Rendue là, j’en profite pour vous rappeler notre grève de 2012. J’en parle parce que c’est notre expérience la plus intense et la plus longue d’organisation et de coordination d’actions. J’en profite donc pour rappeler que toutes les actions imaginées ont été non-violentes, et je ne parle pas des flash mobs, des créations artistiques ou des Ma-nue-festations. Je parle des blocages de ponts et du port. Je parle de trashage de réunion d’actionnaires de banques, d’occupation du bureau d’une ministre et même de floodage de sites web de la police et du gouvernement, mais je parle aussi des manifs de soir qui n’arrêtaient pas malgré les attaques des flics. Je parle de tous ces matins à se rejoindre à 6h sans trop savoir ce qui allait se passer, comme je parle aussi de l’arrêt du métro et des blocages de cégeps et d’universités pour faire respecter les votes de grève. Ce qui a été imaginé, planifié, organisé n’a pas été imaginé dans le but d’affronter physiquement les flics et leurs bébelles meurtrières, même si c’était toujours dans un esprit de confrontation. Ce n’est pas parce que c’est non violent que ce choix d’action directe évite le conflit, au contraire il y participe activement. De la même manière, ces actions n’étaient pas passives, faciles, ou sans risques. Elles demandaient beaucoup de courage, et demandaient au gens de se mettre en danger physique et/ou de courir le risque de se faire arrêter. J’en profite aussi pour vous rappeler le gear que nous avions sur nous en partant de la maison chaque jour : un casque, des lunettes protectrices, une solution de Maalox, et notre foulard rouge. C’est un gear de protection. On protégeait notre tête et nos yeux. On se protégeait des gaz et du poivre, et quand quelqu’unE en avait besoin, on partageait, souvent avec des gens qu’on avait jamais vu de notre vie. Ce n’était pas de l’équipement d’attaque, c’était de l’équipement de défense.

Bien sûr, il y a aussi eu des moment où les gens, tannéEs de se faire casser la gueule, ont voulu répliquer à la violence de l’État et de ses goons armés pour nous tuer et ayant l’impunité pour le faire. Nous avons constaté les mini feux d’artifices en direction des flics dans certaines manifs, mais nous avons surtout constaté les balles de neige molles sur les flics, et leurs mensonges éhontés qui voulaient faire croire aux gens qui n’étaient pas là que nous lancions des briques d’en haut pour atteindre les voitures qui passaient sur l’autoroute Ville-marie. Je ne veux pas vous faire croire que j’ai plein d’empathie envers des flics en uniforme. Si les flics se font lancer des morceaux de pavé, des roches, de la glace, ou de la haine parce qu’ils répriment des gens non arméEs juste parce qu’ils le peuvent, mon niveau d’empathie est… non. Mais les épisodes de Victoriaville et du Plan nord me font aussi dire que bien que je comprenne complètement le sentiment des gens qui décident de lancer des roches et que jamais je ne vais les arrêter, la violence physique envers les goons de l’État n’est pas ce que nous faisons de mieux. Ce n’est pas là où nous avons été efficaces, même si je comprends tout à fait que ces pitchages de roches ont aussi une autre utilité que l’efficacité tactique. Rendu là je crois qu’une discussion s’impose sur le quand et comment utiliser chacune des tactiques plutôt que de continuer à faire une dichotomie : affrontements directs avec les flics vs collaboration avec les flics. Cette dichotomie n’existe pas dans la vraie vie parce que la collaboration avec les flics et l’État est contraire à ce pourquoi nous luttons et résistons, et parce que en dehors de l’affrontement direct avec les flics il y a de très nombreuses formes d’actions directes qui existent. Qui plus est, l’affrontement direct peut avoir plein d’utilités symboliques, de catharsis, ou d’expérimentation, mais de la manière dont il est mené ici, il n’est pas de taille à faire plier pour plus que quelques minutes les forces de l’ordre équipées et entraînées.

Le héros romantique qui lance du pavé : un homme d’action et du moment présent

Ce qui m’amène à la romantisation machiste de la violence physique que je croise des fois dans la gauche radicale montréalaise. Je répète que nous avons une expérience de mois d’actions non-violentes qui ont assez perturbés pour que la classe économique québécoise démontre son inquiétude et son exaspération au gouvernement. Une expérience de plusieurs mois à imaginer et à concrétiser des actions directes pour tous les goûts, où tout le monde, à un moment donné, pouvait participer. Plein de gens pouvaient participer, c’était plutôt inclusif, et ça ne demandait pas nécessairement des action heroes (bien que pouvoir courir était le plus souvent nécessaire). Alors elle vient de où cette espèce de glorification de la violence physique et du super-héros (je ne féminise pas, c’est comme pour les flics, c’est voulu) militant-sans-peur-qui-pitche-vaillament-des-roches ? Pourquoi je lis ou j’entends des amalgames douteux entre protéger des chars de flics et faire des actions non-violentes ?

Faire arrêter le métro vous trouvez que c’est collaborer avec l’ordre établi ?

Bloquer des cégeps et des universités en faisant face à la SQ en antiémeute vous trouvez que c’est passif?

Bloquer le pont Champlain vous trouvez que c’est non-confrontationnel?

Et d’un point de vue militant plus global, les gens qui sabotent du matériel militaire, qui font des grèves générales, qui s’enchaînent à des arbres ou bloquent des pipelines, qui pètent les pneus de voitures de flics dans un parking pendant que ceux-ci avancent vers une manif, qui hackent des sites web de gouvernements ou de militaires, ou bien qui font face, en masse tranquille non armée, à des flics/militaires armés et dangereux, vous ne trouvez pas ça organisé ? Créer et imprimer des tracts avec des idées qui sont punies par de la prison dans le régime où vous habitez vous ne trouvez pas que c’est une prise de risque ? Vous trouvez que c’est de la collaboration comme les paciflics ? Vous trouvez que ça manque de courage ? Vous trouvez que c’est comme voter social-démocrate ou comme faire une flash-mob dans un centre d’achat ?

Les critiques, dont les critiques féministes, par rapport à cette idéalisation du héros militant dont-ben-cool-parce-qu’il-lance-du-pavé sont déjà bien connues. Ce n’est pas juste macho dans son idéalisation d’une certaine masculinité, c’est aussi sexiste dans le sens où ça ne valorise absolument pas les tâches invisibles, qui sont pourtant partie prenante du militantisme, et ça fait preuve d’exclusion parce que dans ce modèle il ne faut pas être judiciarisé, il faut être capable d’être dans une certaine forme physique, il ne faut pas avoir d’enfants pour qui rentrer à la maison, et il ne faut pas avoir peur de perdre son statut légal par rapport à l’État. Ça romantise et ça met sous les projecteur une seule occupation, celle de la violence physique contre les goons de l’État, pour complètement dévaloriser d’autres actions qui peuvent être tout aussi risquées, ou non, et qui trouvent leur place dans un mouvement diversifié, inclusif, et horizontal.

Un jour, une femme militante, qui est allée en prison, parlait de ses réflexions en disant : « tsé les gens, les gars, disent souvent « feu au prisons ! » mais y pensent pas à après. Après avoir mit le feu et détruit la prison on fait quoi avec tous les gens et les problèmes bien réels qu’ils et elles vivent? ». Je trouve que ça représente bien ce fétichisme de la violence physique contre les goons de l’État : l’important pour les héros c’est le moment présent, le moment où ils se donnent le privilège de sortir leur rage et leur colère pendant qu’ils brillent sous les projecteurs, pendant que le reste de nous, gang d’invisibles, on pense au avant et au après. On imprime des tracts, on envoie des emails, on call des réunions, on call les avocatEs, on forme des groupes de soutien et on quête de l’argent.

Je ne suis pas une adepte de la non-violence à tout prix, et je ne pense pas que les action-heroes ne font rien d’autre que d’attendre la prochaine « manif qui pète » sans jamais participer à d’autre chose. Par contre, je pense que pour le bien de l’horizontalité de la manière dont on s’organise ainsi que pour la pratique de l’antisexisme qui est supposé être tellement importante, on mérite d’arrêter de coller sur la non-violence les étiquettes de collaboration avec les flics, de passivité, et de manque de courage. Il y a plein de manières de créer et de participer à des actions, nous l’avons déjà prouvé. Et tous les gens, leur créativité, et leur choix politiques méritent d’être pris en compte. Jasons plutôt de comment et quand utiliser nos tactiques plutôt que de les hiérarchiser pour créer des héros.

*George Lakey, interviewé par Andrew Cornell dans Oppose and Propose!, 2011, AK Press, p.64

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L’anarchie c’est le chaos, ou comment le libéralisme aime les confusions

by on Juil.11, 2014, under anarchie

On associe à Thomas Hobbes, un des grands penseurs du libéralisme, l’idée selon laquelle la nature humaine est fondamentalement mauvaise. Sans des mécanismes pour la contenir, cette essence sévirait sur le groupe, l’amenant à la destruction. Pour éviter ce problème majeur, une société fonctionnelle doit donc se doter de moyens coercitifs sans lesquels elle sombrerait assurément vers le chaos, voire l’anarchie !

 

Le début de la fin de l’ordre social

Si l’anarchisme et le libéralisme ont en commun certains grands principes du Siècle des Lumières, c’est toutefois sur la question du contrôle social qu’ils se distinguent le plus. L’influence de Hobbes sur la pensée libérale en est un exemple éloquent. Pour les tenants du libéralisme, une hiérarchie s’impose pour que se maintienne l’harmonie sociale, tandis que pour les anarchistes, c’est plutôt par le maintien de relations égalitaires que l’on vise ce même objectif. Pour le dire autrement, ces deux idéologies abordent la liberté de manière contraire à l’autre : la liberté des libéraux est essentiellement négative, tandis que celle des anarchistes est au contraire positive; la pensée libérale définit la liberté comme une absence de contraintes, tandis que celle des libertaires insiste plutôt sur la capacité à faire ou à créer de chacun et chacune. De même, dans notre société libérale, on conçoit difficilement que liberté et égalité puissent coexister, ce qui nous amène à toutes sortes de dérives abrutissantes dont l’équité n’est que la plus récente expression. Pour clore cet aparté sur l’égalité, j’ajouterai qu’il faut savoir distinguer « pareil » et « égal ».

Ce que je cherche à exposer ici est la chose suivante : formatée par le libéralisme, notre pensée amène ceux et celles n’étant pas versé-e-s dans les subversives écritures libertaires à concevoir l’absence de hiérarchies comme le début de la fin pour l’ordre social, et ce, qu’il s’agisse de gens de gauche ou de droite. On appellera alors aux dangers de suivre la « loi de la jungle », où le « plus fort » l’emporterait assurément. Notre culture populaire contemporaine est empreinte d’une crainte du dérapage social. En effet, les dystopies et autres genres nous permettant d’entrevoir un avenir différent de notre quotidien montrent sans arrêt diverses versions du cliché si magnifiquement passé à l’histoire de ces grands singes en compétition dans 2001 Odyssée de l’espace. Le roi de la colline sera celui (jamais celle) qui aura le plus gros bâton. Pour résumer, l’anarchie, selon l’adage populaire, c’est le chaos généré par l’absence du nécessaire contrôle social.

Outre cet usage populaire du mot « anarchie », c’est-à-dire, lorsqu’on se met réellement à parler de l’anarchie et des anarchistes, on découvre que l’on n’est guère mieux servi-e-s. Comme l’a bien démontré Francis Dupuis-Déri dans un texte portant sur le traitement de l’anarchisme dans les médias de masse, l’observatrice critique et l’observateur sceptique auront l’embarras du choix devant les lieux communs qui servent de points de repère sur la question. Ainsi, il y a les traditionnels « fauteurs de trouble », ces « agents du chaos », « apolitiques » ou « sans foi ni loi » (celui-ci, avouons-le, est généralement vrai). À ceux-ci, on ajoute les désormais célèbres « casseurs », ces membres du groupuscule Black Block, dirigé par le chef des anarchistes, nul autre que l’organisateur d’émeutes par excellence, l’infâme Gabriel Nadeau-Dubois ! Non seulement la somme des affabulations sur les libertaires est-elle nulle en termes de cohérence, on y retrouve aussi tout ce qu’il faut pour camoufler la vérité à coups de tromperies, mensonges et autres démagogeries.

 

L’hégémonie libérale

Loi de la jungle, loi du plus fort, chacun pour-soi et autres lois du chaos et de l’âge sombre de l’humanité que l’on rappelle sans cesse sous la maxime sexiste : « là où il y a de l’homme il y a de l’hommerie » sont pourtant à cent mille lieues de l’anarchisme. Sans aller jusqu’à voiler les problèmes qui peuvent survenir au sein des milieux libertaires, notamment ceux dus à la prévalence du sexisme et de relations de pouvoir basées sur les performances militantes, je pense qu’il est fautif de rassembler tous ces maux sous le drapeau noir de l’anarchie. En fait, s’il y a une pensée politique par laquelle ils se propagent, c’est plutôt du côté du libéralisme et de sa version économique, le capitalisme, qu’il faut regarder. « Loi » de l’offre et de la demande rendues caduques par des oligopoles, externalisation de la destruction de la planète à des fins d’économie d’efforts, antisyndicalisme grossier, bâillonnement de la critique, répression et criminalisation de la dissidence, voire même assassinat d’opposants politiques : voilà diverses facettes de cette loi de la jungle, celle où les plus forts tirent profit de l’exploitation des plus démuni-e-s, des marginaux et des marginales et de ceux et celles qui comblent les strates inférieures de l’échelle sociale. C’est à la compétition inhérente au capitalisme qu’il faudrait accoler le vocable de « loi de la jungle », pas à l’anarchie. En effet, qu’y a-t-il de plus violent, de plus liberticide, mais de plus commun que de devoir notre survie à notre capacité à marcher sur autrui ?

Pour complexifier l’état des choses ceux ou celles dont on pourrait s’attendre qu’ils ou elles fassent partie des dominé-e-s ont des comportements dignes des dominants. C’est qu’il y a une éducation et une culture qui font en sorte que se maintienne en place une minorité de maîtres au détriment de la majorité. C’est que cette majorité est composée en bonne partie de cette classe moyenne, multipliée jusqu’à en perdre l’essence, mais toujours trop occupée à édifier sa propre destruction en imitant le mode de vie de ceux qui la gouvernent, sans en avoir les moyens. On notera, par la bande, que le processus cannibale par lequel se maintient la classe moyenne n’est pas sans externalités lui non plus, car, fidèle à ses maîtres, cette classe détruit tout ce qu’elle peut sur son passage. C’est aussi que les relations de pouvoir fusent de toute part et qu’aux intersections de toutes ces chaînes les maillons s’en trouvent renforcés, qu’on puisse aussi être à la fois dominant ou dominante d’une part et dominé-e d’autre part, voire même de faire semblant d’être l’un tout en étant l’autre (je pense ici à cette chimère d’un matriarcat québécois).

La société est aux prises avec un système de valeurs, de croyances, d’idées totalisantes et hégémoniques. À l’heure où la pensée est formatée non seulement plus par l’école, mais aussi la télé et surtout Internet[1], l’allégorie d’une certaine caverne platonicienne revient soudainement en tête alors qu’on tente de s’imaginer hors de ce carcan de la hiérarchie nécessaire et de la compétition obligée. Pris, prises et privatisé-e-s que nous sommes, nous entrevoyons tout avenir politique comme étant nécessairement étatisé, capitalisé et hiérarchisé. Comme quoi on ne se sort pas des lieux communs avant de les avoir cartographiés.

Enfin, ces ruminations de l’esprit souhaitent avant tout remettre au goût du jour le capitalisme pour ce qu’il est : un système économique fondé par une idéologie de la domination de l’individu sur les autres, un libéralisme qui, dans les faits, a davantage contribué à l’élaboration de nouvelles chaînes plutôt que d’en libérer le genre humain, voire le règne du vivant tout entier. Ainsi, à l’heure où l’on nous leurre sur ce que serait l’anarchie, tous les maux dont on afflige cette hérétique idéologie de l’autonomie collective sont en fait ceux qui adviendront lorsque nous aurons cédé aux tortionnaires du réel et aux idéateurs précoces qui s’évertuent à louanger notre société libérale.

 

[1] Suite à un commentaire pertinent de mon camarade Bakou, je précise ici ma pensée en admettant qu’il existe des bons côtés évidents à Internet. L’un d’eux étant bien entendu la démocratisation sans précédent de l’accès à l’information. Malheureusement, comme tout bon outil, on en retrouve aussi des usages aberrants, voire haineux. J’ajouterai que devant une telle masse d’information, il est de plus en plus nécessaire de savoir distinguer le bon du mauvais.

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