La Tomate noire

Pourquoi la Marche du Silence a-t-elle été bloquée?

by on Oct.04, 2015, under Général

Les prémisses

Samedi le 26 septembre devaient se tenir deux manifestations d’importance mineure. Tout d’abord, la fameuse Marche du Silence, organisée par deux individus que nous allons nommer A. et B. Cette manifestation avait a priori pour seul objectif de dénoncer le projet de loi 59, qui porte sur le discours haineux et qui semblerait avoir pour seul effet de diviser la population sur cet enjeu.

Cette marche au caractère plutôt innocent et au propos assez vague pour faire la quasi-unanimité aurait passé inaperçu si les sympathisant-e-s du groupe d’extrême-droite et xénophobe Pegida Québec n’avaient pas prévu leur propre rassemblement le même jour. Quand l’heure et la date ont été finalement fixées, plusieurs sympathisant-e-s de Pegida ont déploré le choix des organisateurs/trices. Une discussion très amicale s’est alors amorcée entre la Marche du Silence et Pegida.

Sur les captures d’écran, A. est en rouge, et B. en bleu.

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A. propose même à Pegida d’inclure leurs revendications dans un « document officiel »:

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On peut arguer que les deux organisateurs/trices ne savaient pas à qui illes avaient à faire. Mais à l’époque, le nom de l’évènement de Pegida était toujours (avec les fautes): « manisfestation pour contrer l’imigration de masse et la loi 59 (charia) ». Difficile à manquer! Entretemps, la frange islamophobe du mouvement opposé au Projet de loi 59 prend de plus en plus de place sur la page de la Marche du Silence. Une dizaine de partisan-e-s de Pegida au moins, notamment, ont confirmé leur présence.

Plusieurs militant-e-s opposé-e-s au racisme tirent alors la sonnette d’alarme. Illes s’adressent directement à A. et B. et les informent sur la possible infiltration de fachos. Beaucoup exigent une prise de position ferme contre la haine raciale et la xénophobie. Les réponses de A. et de B. (notons que B. s’afiche avec le groupe « Vigilance laïque ») restent évasives. À d’autres moments, illes prennent leurs distances de Pégida, précisant par exemple que leurs positions ne sont pas « compatibles », et que Pegida a un « parfum d’intolérance élargi ». Mais il faut arracher ces déclarations après de longues luttes. Et de la part de A., c’est un pas devant, deux pas derrière: quelques jours après s’être distancée de Pegida, la Marche du Silence, qui n’a toujours pas agi formellement, remercie chaleureusement François Chaput et Martin « Québec Blanc » pour leur soutien. Or le premier, dans les réseaux xénophobes, semble avoir acquis un rôle de leader, au point où plusieurs parlent non pas de la « Marche du Silence » mais bien de la « manif à François ». Le second multiplie les vlogs haineux depuis plusieurs semaines. Les deux sont abonnés à divers autres groupes d’extrême-droite sur facebook, dont Pegida Québec.

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A. est informée de la présence de ces deux xénophobes à plusieurs reprises, presque au même moment où le vidéo est partagé sur la page de la Marche du Silence. On souligne que François Chaput a notamment menacé de donner des « taloches » à des musulman-e-s qu’il surprendrait à prier dans la rue, même si ça lui vaut la prison. Une édition du vidéo dans lequel il l’affirme a été diffusée par le Voir (12 min 05).

A. tergiverse toujours. Elle participe à quelques échanges sur Twitter.

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Il est en bref impossible de recevoir une quelconque assurance de sa part qu’elle fera son possible pour décourager leur présence. Sur la page Facebook, l’extrême-droite s’en donne à coeur joie, pendant que les sympathisant-e-s de Pegida confirment massivement leur présence aux deux évènements, dont Josée Rivard, qui est elle aussi connue pour ses vlogs xénophobes.

Quelques jours de confusion suivent, pendant lesquels les antifascistes sont appelé-e-s à perturber le rassemblement de Pegida, à 16h00. Les inquiétudes au sujet de la présence de l’extrême-droite se font de plus en plus grandes sur la page facebook de La Marche du Silence ; elles sont effacées systématiquement, pendant que les xénophobes continuent d’y sévir presque librement. Les antifascistes décident donc de se présenter à la Place Émilie-Gamelin à 13h00, soit une heure avant la Marche du Silence. Il ne semble pas y avoir alors de plan précis.

Pegida sent la pression monter. Malgré les avertissements de certains individus, qui considèrent que la Marche du Silence n’est pas particulièrement favorable à l’organisation d’extrême-droite, Pegida appelle officiellement à « soutenir » la manifestation.

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A. semble, pendant ce temps, mener un double-jeu. Elle tente de convaincre les antifas que la Marche du Silence n’a rien à voir avec Pegida, tout en multipliant les encouragements à des individus connus pour leur racisme et leur propos violents. Impossible de savoir ce qui s’est dit, par ailleurs, en privé entre l’administrateur du groupe Pégida Québec et A. Mais il est vraisemblable que les deux personnes soient restées en contact jusqu’au jour de la marche.

Le 26 septembre, et après que les supporters de Raif Badawi et Julius Grey aient selon quelques personnes retiré leur soutien à A. et B. (ce qui est plus tard nié par A.), on annonce en grande pompe la participation de Djemila Benhabib à la Marche du Silence. Étrange qu’on tente toujours de nous convaincre que la manifestation n’a aucun lien avec l’Islam!

À 14h00, il y a, à la Place Émilie-Gamelin, autant de manifestant-e-s que de contre-manifestant-e-s. Et les antifas ne semblent pas s’être vraiment trompé-e-s sur leurs adversaires. Il y a certes quelques dizaines de personnes égarées, qui ignorent la controverse entourant la Marche du Silence. Mais il y a aussi des ribambelles de racistes plus ou moins modéré-e-s, dont plusieurs arborent fièrement le « X » noir sur fond blanc, un tout nouveau signe de ralliement des islamophobes « pro-liberté d’expression ». Trois militants des Insoumis, dont un membre fondateur, Sylvain Meunier, y ont été aperçus, arborant fièrement t-shirt et drapeau. Rappelons que les Insoumis ont été associés à un crime haineux commis à Sherbrooke. Sans surprise, Martin « Québec blanc » y a une visibilité accrue aussi, ainsi que Josée Rivard et François Chaput. La manifestation est noyautée par des islamophobes.

Est-ce que la Marche du silence a été censurée?

On dit souvent que « la liberté de l’un-e s’arrête ou celle de l’autre commence ». Dans ce contexte, la liberté d’expression n’est pas fondamentalement différente des autres libertés. La prise de parole ne se limite absolument pas à une diffusion de faits dans l’air. La parole est très souvent performative (comme le dirait J. L. Austin dans Quand dire, c’est faire). La notion de « propos haineux », vague par essence[1], vise justement à dépeindre cette réalité qui fait qu’une personne ou qu’un groupe entier peut voir ses libertés et sa sécurité diminuées par les paroles (souvent menaçantes) de quelqu’un d’autre. Les « propos haineux » ne sont pas défendus par le principe de liberté d’expression précisément quand ils font partie d’un système d’oppression!

La Marche du Silence a été perturbée, en effet. Et ça n’a été fait qu’après avoir tenté par tous les moyens d’éloigner ses organisateurs/trices de leurs allié-e-s xénophobes. Les organisateurs/trices SAVAIENT ce qui se passait. Les seules vraies victimes dans cette histoire, ce sont les personnes qui ont loupé le débat, qui pensaient réellement et uniquement marcher pour contrer le projet de loi 59, souhaitant (sans doute à raison) défendre ainsi un droit fondamental.

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Quant à la marche de 16h00, personne n’a eu l’occasion de la perturber, puisqu’aucun rassemblement ne s’est formé. Selon l’admin de la page de Pegida Québec, elle a simplement été annulée un peu avant l’heure prévue. Les seul-e-s sympathisant-e-s qui se sont réellement présenté-e-s ont rapidement quitté les lieux.

En ce qui concerne les violences physiques : je n’ai été témoin que de deux échauffourées. L’une d’elle a été causée par un participant à la Marche du Silence, un énorme tas de muscles qui a foncé sur un groupe d’antifascistes en hurlant. Il a été calmé et écarté gentiment par un policier du SPVM. L’autre a visé un antifasciste qui a été poussé et saisi à la gorge sans avertissement et sans raison apparente par un flic. Il est tout à fait possible que d’autres affrontements aient eu lieu, mais je ne souscris pas à la version de la Marche du Silence, selon laquelle des vieillards auraient été assaillis gratuitement par des jeunes militant-e-s masqué-e-s.

Rage post-manif

Les sympathisant-e-s de Pegida et organisateurs/trices de la Marche du Silence ont vraiment perdu leur calme après l’échec du 26 septembre. Une campagne d’intimidation et de salissage a été organisée contre un des militants présents à la contre-manifestation. Après avoir tout d’abord accusé le Mouvement Étudiant Révolutionnaire, A. a en effet trouvé un meilleur bouc-émissaire: un méchant anarchiste avec des « antécédents judiciaires ». Les menaces de mort et d’agressions se multiplient donc en ligne dans le cadre d’un ultime désastre. Plusieurs de ces propos sont épargnés par la censure pourtant hyperactive de la Marche du Silence.

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Quelques jours après le déluge de déclarations haineuses et souvent à caractère racial, l’admin de la page finit par expulser quelques membres gênant-e-s. Il reste néanmoins certain que les informations sur l’individu en question ont été consciemment diffusées dans l’objectif de l’intimider, soit directement, soit par personne interposée. En date du 4 octobre, la campagne d’insultes et de menaces n’est toujours pas terminée, et les racistes se concertent même afin de perturber une manifestation en faveur de l’accueil de réfugié-e-s syrien-ne-s, dans laquelle le militant en question est soupçonné d’être impliqué.

Le 29 septembre, B., qui s’est par le passé illustré par ses déclarations farfelues et sexistes (nous avons aussi été informé-e-s que B. a envoyé des messages franchement haineux et intimidants à au moins une personne qui a été pointée du doigt comme «responsable» de la perturbation), publie ce statut surréaliste:

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Il est vrai que la plupart des médias ont offert une couverture complètement déficiente, et les contre-manifestant-e-s en sont partiellement responsables. Au sein de la contre-manifestation, j’ai senti qu’il existait une certaine confusion entre la Marche du Silence et le rassemblement de Pegida. Les journalistes se sont notamment informé-e-s auprès de ces militant-e-s-là. Peu d’entre eux ont pu expliquer correctement la complexité de cette histoire et se sont limité-e-s à une ou deux déclarations fracassantes et médiatiques.

Mais le pitoyable pleurnichage des fans de la Marche du Silence n’arrange rien. A. et B. ont prétendu vouloir contrer la « désinformation » dont l’évènement aurait été accablé avant de suivre des pistes hasardeuses et de se lancer dans des accusations infantiles. Le fait est: contrairement à ce qu’on semble croire, à peu près personne n’accuse A. et B. d’être xénophobes. Beaucoup leur accordent le bénéfice du doute et les défendent, même chez les antifas! Cela dit il est clair que peu de travail a été fait pour empêcher les dérapages haineux, et c’est la présence annoncée de nombreux/euses et authentiques fachos qui a forcé la main aux « terroristes d’extrême-gauche », autant qu’une naïve et idiote collaboration des organisateurs/trices avec des groupes violents et ouvertement racistes.

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[1] Un propos haineux peut tout à fait être largement diffusé sans réelles conséquences. Par exemple, quand les personnes visées sont trop privilégié-e-s et normatifs/ives pour en souffrir, ou quand le discours est hors-contexte.

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