La Tomate noire

FUCA – historique et compte-rendu critique d’un groupe militant du Printemps 2015

by on Août.23, 2016, under Archives, Débats, féminisme

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C’est pour des raisons de mémoire et d’histoire que je tenais à relater ce qui s’est passé durant l’existence connue du groupe FUCA, durant ce qu’on appelle le Printemps 2015. J’étais gréviste en 2012. J’étais gréviste et j’étais, je suis encore, féministe. Je m’activais entre autres au Comité femmes GGI, ce grand comité mobilisation, non-mixte et décentralisé qui a duré aussi longtemps que la grève elle-même. Les féministes grévistes, écoeurées et enragées par la secondarisation des enjeux féministe de la hausse des frais, par l’invisibilisation de leur travail par leurs camarades grévistes et par le sexisme suintant de toute part dans leurs propres milieux d’implication, ont décidé de se regrouper pour mener à bien des projets précis (manifestes, pastiches, manifs, actions de perturbation, sabotage…). Me rappelant très bien avoir passé une grande partie de ma grève de 2012 avec des femmes et ayant noué une partie importante de mes alliances féministes durables à ce moment, j’ai été profondément choquée de lire dans un média de masse, de la bouche même de militantes du Printemps 2015, que les femmes « étaient souvent invisibles en 2012, reléguées dans des rôles de soutien ». Aussi, sachant très bien que les comptes-rendus du Printemps 2015 ne compteraient pas les activités que les femmes ont organisées de manière autonome, il me semblait important de garder des traces autres qu’un groupe facebook et quelques tracts. Ainsi, ce texte existe, car, encore une fois, si les femmes n’écrivent pas et n’interprètent pas leur propre histoire, elles sont vouées à se faire oublier et les femmes qui les suivront auront l’impression de réinventer la roue et ne pourront pas bénéficier des connaissances et des expériences des féministes qui les ont précédées. J’ajoute que ce compte-rendu est basé sur mes souvenirs et des informations que j’ai trouvées sur le groupe fb et qu’il peut être incomplet. J’invite toutes celles qui voudraient ajouter des informations ou partager leurs interprétations à le faire en commentaire ou dans tout espace qu’elles trouveront pertinent.

L’histoire de FUCA pourrait se séparer en trois grands moments. Ils ne sont pas séparés par des murs étanches et bien que j’ai ma préférence personnelle, ultimement, aucune phase n’est meilleure qu’une autre. Elles sont, au contraire, très représentatives du mouvement féministe qui a voulu s’impliquer durant le printemps.

3 moments :
1 – Création du groupe, FB et premières réunions: définitions et discussions
2 – Comité mob et actions
3 – Élargissement intersectionnel et maintien de la grève

1 – Création du groupe, FB et premières réunions: définitions et discussions

En décembre 2014, soit après le début du groupe fb large qui s’est formé pour aider à la mobilisation et à la diffusion d’information concernant le Printemps 2015, une femme a pris l’initiative de former un groupe facebook non-mixte pour les femmes intéressées. Il a tout d’abord été compris comme un comité femmes du Printemps 2015. Au début, ce groupe fb n’était pas fixé sur quelle non-mixité les femmes voulaient adopter. Il n’était pas clair non plus s’il s’adressait seulement aux Montréalaises ou si, profitant d’un espace virtuel, il devait ratisser plus large dans ses invitations. Une première réunion a rapidement été organisée, elle a eu lieu le 5 janvier 2015 à l’UQAM. Dès l’annonce de la réunion, des femmes racisées ont réagi en s’ouvrant sur leur vécu de 2012. Elles écrivaient trouver l’idée d’un comité femmes pour Printemps 2015 intéressante, mais voulaient ouvrir la discussion à propos de la place pour les femmes racisées et des luttes antiracistes et anticolonialistes aux sein de nos mouvements. Il semble que les femmes qui voulaient aller à la réunion étaient ouvertes à ces discussions, mais il semble également que ce sujet n’est pas ressortit avec beaucoup de force durant la rencontre. Des femmes racisées ont formé un sous-comité en début février.

La toute première réunion des femmes intéressées a eu une grande popularité avec plus d’une quarantaine de participantes. Elles ont surtout essayé de définir quels étaient les principes de base du Comité femmes -de Montréal- Printemps 2015 et son mode de fonctionnement. Une deuxième rencontre a eu lieu 2 semaines plus tard. Entre les 2, les femmes ont surtout eu un souci de décentraliser l’accès des réunions des espaces étudiants pour pouvoir inclure plus de travailleuses qui n’étudient pas. Les décisions sur les lieux et les heures étaient prises en groupe étant donné la compréhension des femmes de la portée inclusive de ces décisions. Une adresse courriel a été créée ainsi qu’une mailing list. Encore dans un souci d’inclusivité, au fil du temps quelques tentatives ont été faites de demander au Comité service de garde Printemps 2015 d’aider pour que les mères puissent venir avec leurs enfants aux réunions. Malheureusement un manque de communication a rendu difficile cette collaboration et que ce soit par des membres du comité service de garde ou par les membres de FUCA elles-mêmes, il me semble qu’aucun enfant ne s’est fait garder pendant une réunion.

Parallèlement à ces réunions, se passent aussi d’autres préparations pour le printemps à venir et la volonté du Comité femmes Printemps 2015 de se dissocier de l’organisation large du Printemps 2015 pour être totalement autonome grandissait. Cette volonté d’autonomie est restée très vive durant toute l’existence du groupe. Les femmes présentes à la deuxième réunion ont alors décidé de changer le nom du groupe pour Femmes* unies contre l’austérité ainsi que d’écrire une lettre pour expliquer leur dissociation [1]. Les femmes se sentaient liées au Comité Printemps 2015 (CP2015), mais en même temps, elles n’avaient pas envie d’être récupérées ou de se faire donner des mandats par des personnes ou des comités extérieur-e-s. Il y avait de l’inquiétude et de l’agacement de constater que le manque de structure dans la préparation du printemps à venir faisait que c’était les personnes avec le plus d’expérience militante et le plus de crédit social qui prenaient toute la place au détriment des gens qui ne venaient pas des mêmes réseaux ou n’étaient pas aussi connu-e-s. Lors de la troisième réunion, il a été décidé d’aller à la première assemblée publique de Printemps 2015 en groupe. Lors de la deuxième assemblée publique de Printemps 2015, à la fin mars, aucune femme qui s’impliquait activement dans FUCA n’a voulu y aller pour parler du groupe, de la mobilisation ou des activités de celui-ci. Les participantes n’avaient ni l’intérêt ni le temps.

Par ailleurs, la définition de « femmes » (avec ou sans astérisques) amenait des questionnements pour plusieurs. Il semblait évident pour certaines qu’il fallait définir ce concept pour définir la non-mixité du groupe, mais les différences d’interprétations et d’éducation sur le sujet amenaient des discussions qui semblaient s’embourber, plus que d’éclairer une solution définitive. Pour d’autres, il était suffisant que les femmes qui se reconnaîtraient dans le mot « femme » se sentent incluses en réunion et dans les actions. Il y avait une tension entre la volonté d’inclure toutes les femmes partout, tout le temps, et un pragmatisme qui faisait que les femmes savaient très bien qu’elles ne pourraient pas trouver de définition aussi englobante en consensus. Des femmes trans se sont exprimées sur le sujet et ces avis et propositions ont été beaucoup plus éclairants que toutes les contorsions intellectuelles que les femmes cis ont pu avoir. Finalement, l’astérisque est tombé et après une décision prise en réunion de début mars, le groupe a adopté le nom qu’il allait garder jusqu’à la fin : Femmes unies contre l’austérité (FUCA)

2 – Comité mob et actions

À partir de fin février, FUCA a été plus orienté vers l’organisation d’actions que dans l’établissement d’une structure ou de définitions fixes. Les femmes présentes en réunions avaient envie d’organiser des actions et elles arrivaient avec des idées à partager avec les autres. Toutes les participantes étaient très motivées et sur la même longueur d’onde.

Elles ont été à la manifestation du 8 mars organisée par Femmes de diverses origines où celles-ci leur ont demandé de prendre la parole. Les femmes de FUCA avaient leur toute première bannière avec elles, bannière qu’elles ont ressortie tout au long du printemps.

Elles ont organisé une manif-action contre le Salon de la femme de Montréal [belles photos ici] où elles se sont bien amusées à courir partout dans le Centre des congrès accompagnés des gardes de sécurité et où ceux-ci ont fait fermer les portes du Salon pendant quelques minutes pour ne pas qu’elles y entrent. N’empêche, elles ont fait passer leur message contre « Cet « événement national qui attire le consommateur no1 dans le monde – les femmes ! » [qui] est non seulement catalyseur d’une insécurité perpétuelle, mais le lieu d’une exploitation économique spécifique aux femmes qui nous permet de croire qu’il s’agit du leurre idéal pour nous distraire de notre lutte contre l’austérité. » et leur dénonciation de « ce cirque capitaliste qui profite des standards de beauté patriarcaux pour vendre aux femmes une panoplie de « solutions » à un problème fictif aux conséquences bien réelles ». Elles ont donné des « sacs à surprise », qui contenaient des bonbons et des faits chiffrés sur l’austérité touchant spécifiquement les femmes à des visiteuses qui venaient au Salon, ont déclamé un discours et sont reparties d’aussi joyeuse humeur qu’elles étaient arrivées.

Elles ont aussi organisé une manifestation contre la brutalité policière le 15 mars, Journée internationale contre la brutalité policière [photos et discussions ici]. Elles avaient un triple intérêt à organiser cette manif. Il y avait un agresseur dénoncé à l’intérieur du COBP et il semble qu’à l’époque l’organisation ne voulait pas reconnaître la dénonciation et que la survivante vivait de l’exclusion étant donné cette situation. Les organisatrices voulaient aussi souligner la spécificité des violences policières qui touchent les femmes par une manif mixte. Et finalement, elles voulaient participer à la réappropriation de cette journée et sa décentralisation. En effet, depuis des années le COBP est la seule organisation qui prend l’initiative d’organiser quelque chose le 15 mars et les dernières années avaient vu de plus en plus de répression envers cette manifestation et une désaffectation populaire d’une activité que plusieurs personnes ne trouvaient pas sécuritaire à cause de la fixation de la police à vouloir punir violemment le COBP seulement pour exister. Des femmes de FUCA ont donc voulu faire une activité ouverte au ton familial en même temps que la manif du COBP pour diviser les flics autant que pour attirer des gens qui de toute façon n’allaient plus à la manif du COBP. Étonnamment, la réaction contre cette activité a été extrêmement forte à l’intérieur même de la gauche radicale : « traîtrise », « sabotage » et autres insultes (j’ai moi-même entendu des trucs pas mal sexistes et/ou haineux) ont été proférés contre les organisatrices et contre la survivante concernée. Plein de gens ont fait de la contre-mobilisation active, ce que je n’aurais pas cru possible auparavant. Néanmoins, les gens ont marché [compte-rendu ici] et les organisatrices ont eu des félicitations et des remerciements de la part de gens qui n’allaient plus en manif le 15 mars depuis longtemps. Ce succès du 15 mars 2015 a été invisibilisé et encore aujourd’hui plein de gens « oublient » que les féministes et leurs alliés ont été capables de marcher cette journée-là. Je trouve donc doublement important de mentionner ce succès des FUCA.

Elles sont allées à la radio de CKUT pour parler du printemps et de leurs activités, ont montré une présence à la manifestation anti-PEGIDA de mars et ont aussi commencé a vouloir préparer des ateliers. Le premier, sur le sujet des femmes et de l’austérité, devant avoir lieu pendant la grève étudiante. Ainsi, les réunions continuaient et les priorisations des FUCA entrecroisaient celles de la grève étudiante. Malgré toute la bonne volonté d’inclusion des femmes qui avaient fondé le groupe et s’y investissaient, il était évident que les travailleuses qui n’étudiaient pas y étaient rares. Même si quelques travailleuses faisaient partie du noyau dur de FUCA depuis le tout début, ce groupe, comme tout le reste des groupes formés pour le Printemps 2015, était intimement lié avec la situation étudiante et la grève étudiante.

3 – Élargissement intersectionnel et maintien de la grève

Un peu avant le début de la grève étudiante, qui a commencé la dernière semaine de mars 2015, FUCA est entré dans sa troisième phase. C’est aussi à partir de ce moment où des féministes de l’association étudiante de Concordia « Women’s Studies & Sexuality Studies Student » (WSSA), l’ont le plus investie.

Pendant la première semaine de grève étudiante, les FUCA ont organisé un « brunch féministe » sur le thème de l’austérité et de l’intersectionnalité. Plus qu’un atelier, l’activité se voulait une discussion où toutes les personnes participantes pouvaient s’exprimer sur leur réalité et leurs réflexions afin de construire une trame commune de la violence de l’austérité dans sa spécificité touchant les femmes. L’activité était mixte et les gens étaient invité-e-s à utiliser du matériel d’art mis à leur disposition par les organisatrices. Une personne de la radio de CKUT est venue enregistrer la parole des gens qui le souhaitaient. Le brunch intersectionnel a été un grand succès avec une participation d’une trentaine de personnes. Il a aussi été un succès, car c’est probablement l’activité qui a attiré le plus de gens différents sur une aussi grosse échelle. Les discussions s’y passaient aussi bien en anglais qu’en français de manière très fluide, ce qui n’arrivait pas en réunion même s’il y avait des anglophones. Il y avait des femmes de couleur, des femmes trans, des travailleuses non étudiantes. Même au niveau des étudiantes, il y a eu une grande diversité de disciplines : étudiantes en médecine et sociologie participaient aux mêmes discussions.

La suite de FUCA se confond avec le maintien de la grève étudiante en plusieurs endroits, particulièrement à Concordia et à l’UQAM. Plusieurs étudiantes qui étaient là depuis le début du groupe ont fait le choix de plutôt se concentrer sur le maintien de la grève sur leur campus, surtout les étudiantes de l’UQAM, qui avaient leur propre lutte à mener contre la violence et les expulsions, et ont désaffecté les réunions d’organisation. Au contraire, les étudiantes de Concordia ont impliqué FUCA dans le maintien de leur grève et plusieurs femmes de FUCA ont été solidaires des étudiantes en participant à leurs actions, à leurs levées de cours, blocage et occupation ainsi qu’en diffusant leurs écrits.

À partir de fin avril, il était difficile de se réunir. Pour certaines le temps et l’énergie étaient pris par le maintien de la grève, pour d’autres, par la préparation de la grève du 1er mai dans leur groupe ou leur organisme. À partir de fin mai, il n’y avait plus de réunions et la page du groupe fb n’était utilisée que comme outil de réseautage et de diffusion pour les différentes personnes qui y étaient. Des femmes ont tenté de faire revivre le groupe à l’automne 2015 en organisant une réunion, mais je n’en sais pas plus.

Évidemment, à part FUCA, les féministes et leurs alliés ont été actifs-ves dans plein d’espaces et de situations; des groupes de femmes, des syndicats, des associations étudiantes, des collectifs et des groupes ad hoc ont organisé plusieurs d’activités à thématique féministe partant de la création de bannières au forum de réflexion, en passant par des ateliers sur le bien-être, des journées de care, des conférences, des manifs (mixtes et non-mixtes) et une escouade féministe. Le groupe FB et la mailing list de FUCA ont donc été des occasions renouvelées de réseautage pour les femmes intéressées à sortir de leurs cercles immédiats.

CONCLUSION CRITIQUE

Avec le recul, il me semble évident que malgré les tentatives des femmes de FUCA d’élargir le groupe a plus de femmes travailleuses, le groupe était intimement lié aux étudiantes et à l’énergie qu’elles avaient à mettre dans la mobilisation du printemps. Même si une partie des membres assidues n’étaient pas des étudiantes, ce sont les priorités et le langage de ces dernières qui ont primé sur le reste. La première phase et la dernière en sont les démonstrations les plus évidentes.

Au tout début, la priorité des participantes à été de se structurer et de se définir et elles l’ont fait à la manière d’étudiantes habituées à leurs structures (code morin et assemblée générale) et leur langage (théories féministes et anti-oppressives). Ce qui, déjà en commençant, mettait la table pour une inclusivité assez exclusive. Évidemment, je ne peux pas jeter la pierre aux personnes, qui se sont déplacées et qui ont participé à ces premières rencontres, pour avoir voulu s’organiser sur des bases communes. Après tout, ce problème revient dans tous nos groupes : en formant des groupes avec les gens qui se pointent en rencontre on peut difficilement penser à ceux/celles qui ne se pointent pas… et essayer de penser à ceux/celles qui ne se pointent pas, n’est ce pas nous placer en position paternaliste et faussement bienveillante vis à vis ces personnes? Il semble qu’il n’y ait pas de réponse idéale. Par contre, encore une fois, de constater que l’intention féministe et anti-oppressive se manifeste, par réflexe, dans une longue liste d’épicerie plutôt que dans des gestes concrets (mobiliser dans des lieux de travail non-étudiants, faire de la mob hors de nos zones géographiques de confort, traduire notre matériel dans plusieurs langues…) me fait penser que c’est de nos réflexes que nous devrions nous débarrasser.

Dire sur une feuille de papier qu’on est anticolonialistes me semble bien (et la moindre des choses!), essayer de faire des liens avec des groupes de femmes autochtones et voir comment nous pouvons être leurs complices dans leurs luttes et explorer la possibilité de monter des projets ensemble me semble beaucoup mieux (sinon, est-ce qu’on est vraiment anticolonialistes ou on essaye juste de se donner bonne conscience?). Surtout qu’il y a toujours un risque de s’éterniser dans la théorisation et dans l’adoption de valeurs de principes…pendant ce temps on s’éternise en dehors de l’action, en dehors de l’éducation et en dehors de la construction réelle de liens de solidarité durables. Sur ce sujet, l’influence des femmes de WSSA, s’ajoutant à celle de toutes les autres femmes qui ne venaient pas du milieu militant blanc-francophone a été un influx important pour réfléchir et s’activer de manière intersectionnelle. Peut-être que sortir des milieux blanc-franco-mouvement étudiant pour bâtir des solidarités est une piste de solution valable.

Pendant le brunch intersectionnel, une femme racontait qu’en tant que non-étudiante, le langage intellectuel la rebutait, car il plaçait celles qui le maîtrisait en position de pouvoir vis-à-vis elle. En tant que travailleuse de couleur anglophone, elle avait partagé son vécu de l’austérité, mais ajoutait avec raison que si nous voulions vraiment nous attaquer à la violence de manière intersectionnelle, il fallait également regarder en face cette situation qui hiérarchise les féministes universitaires face à toutes les autres femmes et qui les autorise, par l’autorité académique et leur connaissance des termes autorisés, à parler de/pour les autres femmes. En rebondissant sur cette idée, j’ai repensé à ces discussions sur la définition du mot « femme ». J’ai eu l’impression que les femmes cis se perdaient en conjonctures pendant qu’il aurait peut-être été plus simple, plus inclusif et moins théorisant de demander dès le début aux femmes trans présentes dans le groupe -universitaires et non-universitaires – « avez-vous envie de partager quels sont les pièges à éviter/quels sont les incontournables pour une définition transinclusive? » et de se baser là dessus pour avoir des discussions au lieu de l’ordre l’inverse. Même chose pour les femmes racisées, il me semble que les féministes blanches n’ont jamais demandé aux féministes racisées comment il pourrait y avoir construction de projets communs, comment le groupe pourrait rendre active et réelle l’idée antiraciste qui avait été décidée sur papier. Des féministes de couleur sont venues en réunion et les FUCA ont été actives avec des femmes racisées pour la manif du 8 mars, parce qu’elle était organisée par Femmes de diverses origines, mais j’ai l’impression qu’à part l’activité de brunch intersectionnel, il n’y a eu aucune réelle réflexion qui portait à l’action et à l’autocritique sur ce sujet précis.

Par contre, le fait que ces critiques et ces réflexions aient pu ressortir et s’exprimer en toute liberté dénote du travail des femmes de FUCA pour former des espaces plus égalitaires et moins hiérarchiques. En faisant un travail actif pour se dissocier du poids de la hiérarchie et de l’autorité invisible des vedettes militantes du CP2015, elles ont établi les bases critiques nécessaires à la formation de ces espaces et à la volonté de nouer de nouvelles solidarités. Ce n’était pas parfait, mais c’était une expérience très enrichissante où la majorité des femmes que j’ai vues en réunion et dans les activités ont participé activement aux réflexions, aux plans d’action et aux prises de tâches. Il y avait un souci du step back chez les militantes qui avaient plus d’expérience et chez celles qui sont plus à l’aise de s’exprimer en groupe. Il y avait une envie sincère de diffuser le savoir, les techniques et de laisser la chance à celles qui n’avaient pas ces expériences de faire des discours, des affiches ou d’organiser des réunions. C’était extraordinaire de constater que nous prenions le temps de diffuser ces savoirs et ces techniques parce que les femmes considéraient que ça faisait partie de la tâche en elle-même. En même temps que je constatais une spécialisation des tâches à l’intérieur du CP2015, qui faisait que les mêmes personnes non-élues finissaient par devenir les spécialistes des médias ou de la mobilisation, je constatais également que les femmes de FUCA refusaient ce genre de concentration du savoir et du pouvoir. Nous ne considérions pas que c’était plus long de partager ce pouvoir, nous considérions que c’était le temps normal à prendre. Et ça nous rendait collectivement plus fortes et tissait des liens de solidarité très serrés les unes avec les autres. Nous n’étions pas des amies, même si certaines ont pu le devenir, nous étions des camarades en lutte travaillant sur des projets communs de manière antiautoritaire et anti-hiérarchique, donc de manière féministe. Là-dessus, FUCA a été un succès fulgurant.

Par rapport à la tension action vs théorisation : si la phase 1 n’a pas directement mené à l’action, il ne faut pas oublier que les phases 2 et 3 baignaient constamment dans l’action. Par contre, je ne suis pas sûre que la période de théorisation et de mise en place d’une structure (qui n’a jamais abouti ou été utilisée) de la phase 1 a été nécessaire aux 2 autres moments. Je pense même que nous avons perdu des participantes qui avaient envie de faire quelque chose de plus actif et qui trouvaient ardu de parler de comités et de sous-comités ou qui avaient de la difficulté à suivre la valse des amendements et des sous-amendements. Ce qui me fait dire que se sont deux processus qui auraient pu être menés par 2 groupes différents ou parallèles. À un certain moment, il n’y avait plus 40 personnes en réunion, mais plutôt une douzaine et la dynamique a complètement changé quand des femmes sont arrivées avec des idées précises d’actions à faire. Plus que le fait d’avoir des réunions moins populeuses (j’ai vu des réunions de plusieurs dizaines de féministes durant la grève de 2012), je suis sûre que c’est le fait d’arriver avec des idées précises d’actions qui a changé la dynamique. Certaines personnes qui étaient là depuis le tout début ont pu être un peu décontenancées de constater que le travail commencé n’allait pas être terminé (élaboration d’une charte et d’une structure), mais plus le printemps arrivait – et il arrivait vite – plus il y avait un consensus à se définir dans l’action. À ce moment, FUCA était l’équivalent d’un comité de mobilisation ouvert à toutes les femmes. Il était aussi inclusif que les femmes des toutes premières réunions l’avaient imaginé, mais les femmes qui ne s’y retrouvaient que le temps d’une action ou de quelques réunions n’en savaient rien. Elles étaient là parce qu’elles voulaient que ça bouge et cherchaient d’autres femmes avec qui s’activer. Elles se sont trouvées.

Finalement, dans les 3 moments de FUCA j’ai reconnu le mouvement féministe montréalais dans toute sa complexité, sa colère et sa créativité. Quelle que soit la phase, les discussions et les actions reflétaient les préoccupations d’un mouvement large. Les idées d’anti-hiérarchie et d’inclusivité étaient au centre des pratiques et tout le monde venait en réunion en voulant lutter contre l’austérité telle que soulignée dans le vécu des femmes. Ces points de rencontre ont été constitutifs de comment le groupe a pensé ses actions et s’organisait. Ces apprentissages et ses mises en pratique nous ont fait nouer des liens que nous n’oublierons pas de sitôt et nous ont donnés des connaissances que nous pourrons transmettre à notre tour.

[1]
Cette lettre est écrite suite aux réunions de Femmes* unies contre l’austérité.

Notre comité, appelé à la base Comité Femmes Printemps 2015, a officiellement biffé les termes « Printemps 2015 » de son nom et ce n’est pas un hasard. Près de cinquante femmes se sont présentées à la première réunion et déjà, ça s’est confirmé : tant par désir d’indépendance (le refus de se faire dire quoi faire ou se faire donner des mandats) que pour exprimer clairement le malaise ressenti par des militantes lors des rencontres Printemps 2015. Cette distanciation ne se veut pas une marque de confrontation, mais une volonté de se créer un espace de lutte qui nous représente et nous appartient. Nous serons dans la rue avec vous contre l’austérité et la logique extractiviste; nous avons tout de même quelques critiques à formuler au sujet des instances de Printemps 2015.

D’abord, la première critique entendue lors de nos réunions concerne le noyau militant des comités Printemps 2015, quels que soient ces comités. En effet, il semble que certaines personnes monopolisent l’espace et la prise de décision invisible au sein de Printemps 2015. Cet exécutif invisible a une posture intimidante à l’égard des nouvelles personnes qui désirent s’impliquer, et manifeste une certaine impatience à leur égard. Nous comprenons l’urgence d’agir, mais au détriment de quoi et surtout de qui? Que faites-vous des personnes timides, nouvelles dans les milieux militants, et de toutes celles vivant une oppression systémique et quotidienne?

De plus, plusieurs militantes ont eu l’impression d’avoir carrément manqué le bateau de printemps 2015, et ce dans diverses réunions. Et nous avons entendu de la part même des personnes de l’exécutif invisible des commentaires en ce sens, ou décrédibilisants à leur endroit. Par exemple : « On n’a pas le temps d’expliquer à chaque fois » et « on est tannés des gens qui viennent juste pour regarder ». Bref, un malaise s’est ressenti chez les militantes.

Nous critiquons aussi que les autres luttes aient été mises de côté au nom de la lutte contre l’austérité et la logique extractiviste. Sous la base d’une lutte qui rejoint beaucoup de personnes ont été mises de côtés les luttes moins populaires. L’intersectionnalité des luttes est une pratique à laquelle il faut réfléchir, qui demande des effets mais elle est essentielle.

Une autre problématique soulevée lors des réunions concerne le Comité Large, qui semble être une instance très masculine. Les hommes y prennent effectivement plus de place, en termes d’initiatives et de prises de parole, au détriment d’autres personnes moins privilégiées. Au sein du Comité large, notamment, les interventions verbales sont très majoritairement faites par des hommes. Manifestement, les personnes qui ne sont pas des hommes cisgenres n’étaient pas aussi à l’aise d’intervenir.

Finalement, étant donné que les Comités Printemps 2015 reproduisent des rapports de domination contre lesquels nous nous battons quotidiennement, la création d’un espace de lutte propre était éminemment nécessaire pour les femmes*. Un espace non-mixte s’imposait dans l’optique de lutter sur la base d’une oppression commune.

Féministes tant qu’il le faudra. La lutte sera féministe ou ne sera pas.

Louves enragées

* toute personne assignée comme et/ou s’identifiant comme femme

Autres écrits sur le Printemps 2015:

Leçons de Printemps 2015 : Éviter les pièges cet automne

https://canadiandimension.com/articles/view/spring-2015-anti-austerity-movement-in-quebec-a-critical-perspective

https://printemps2015.noblogs.org/

http://www.pressegauche.org/spip.php?article25115

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Le premier ministre agressé! (Et qu’est-ce qu’on s’en fout)

by on Juin.17, 2016, under Débats, Général

Le 16 juin dernier, le Collectif Carré Rose et Fierté Montréal ont invité Philippe Couillard et Denis Coderre à la vigile organisée en mémoire des victimes de la tuerie d’Orlando. L’évènement a attiré les politicien-ne-s comme le miel attire les mouches : Christine Saint-Pierre, Françoise David, Agnès Maltais, Martin Coiteux et Jean-François Lisée, entre autres, étaient également sur les lieux[1]. Ironiquement, malgré la présence de toute cette Cour, l’évènement prétendait être, selon sa page Facebook, « sans partisannerie ». Des discours formatés ont suivi les discours fades, et bien que je n’aime pas vraiment les minutes de silence, j’ai bien apprécié notre moment collectif de recueillement d’hier, car excluant les prises de paroles de quelques intervenant-e-s pertinent-e-s, ce fut un des rares temps de la soirée qui fut relativement exempt de récupération.

J’ai vécu la même frustration que plusieurs autres : l’impression que ma douleur et mon insécurité en tant que personne queer ont été instrumentalisées par non seulement des politicien-ne-s, mais aussi par certain-e-s membres de Fierté Montréal et du Collectif Carré Rose, qui frétillaient comme des carpes asiatiques devant leurs allié-e-s du gouvernement et qui étaient tellement content-e-s de terminer leur soirée à réseauter au National.

Cette vigile m’a aussi rappelé à quel point le Village était un endroit conservateur, où toute aspérité « fait honte » à la « communauté LGBT[2] », quoique « communauté LGGG » soit peut-être un terme plus adéquat. En réponse à l’homonormativité appréhendée, des personnes LGBTQIA+ et leurs allié-e-s, hier, ont formé un P!nk Bloc en solidarité avec les victimes du massacre d’Orlando. Ensemble, illes ont crié des slogans, hué les discours de Denis Coderre, Mélanie Joly et  de Philippe Couillard. E… T…, l’un d’eux, et qui avait été invité à prendre la parole auparavant[3], a alors commis un crime de lèse-majesté presqu’aussi grave que l’attentat de Baines envers Pauline Marois (que dis-je, plus grave encore) : il a lancé une boulette de papier en pleine poitrine du Premier ministre en appelant à la révolution (en langue espagnole).

L’arrestation brutale d’E… est un deuxième cas de répression violente et politique visant une personne trans en seulement deux jours et dans le même quartier[4]. E… a été rapidement transporté à l’écart, alors que les politicien-ne-s, la panique au visage, évacuaient la scène. Quelles conséquences absurdes atterriront sur les épaules d’E…? Je ne sais pas, mais ce serait étonnant que le gouvernement veuille enterrer l’affaire : le symbole d’un geste impuni pourrait nuire à des années d’efforts en matière de terreur répressive. L’État fonctionne ainsi, il lui faut bien préserver son image.

Plus d’amour, mais pas pour tout le monde

anonyme

Des exemples de propos transphobes et racistes dirigés contre le jeune homme. Publiés aujourd’hui.

Ce qui me déçoit le plus, ce sont cependant cette légion majoritairement formée d’hommes blancs cisgenres aisés qui noient, depuis hier soir, la page Facebook d’E… de messages de haine. Jamais je n’ai vu tant de faux-culs harceler un membre de leur propre communauté. Il faut spécifier que tout a commencé sur les lieux de la vigile elle-même, alors que Steve Foster, Président de la Chambre du Commerce LBGT du Québec, s’est mis à insulter le P!nk Bloc, arguant que celui-ci ne méritait pas d’être écouté, ni d’avoir une visibilité quelconque. Un homme se serait aussi vanté devant plusieurs témoins d’être raciste et fier de l’être. Dans ce contexte, la condamnation non seulement de l’islamophobie, mais plus spécifiquement de l’homonationalisme, voire du capitalisme rose était plus que nécessaire.

Des membres d’une organisation d’extrême-droite, la Meute, et incluant leur chef suprême autoproclamé, Éric Venne, étaient présents lors du rassemblement. Mais cela ne semble pas avoir inquiété les mêmes leaders « LGBT », dont la plupart n’ont pas soufflé mot sur le sujet. Ces gens-là ont clairement l’homonormativité à la bonne place: illes condamnent hypocritement le racisme, mais tolèrent les racistes et pleurent à la mort devant la moindre critique. Notez par ailleurs que si la page facebook d’E… est devenue un défouloir pour LGB cissexistes (et racistes), aucune page d’extrême-droite québécoise ne semble accorder la moindre importance aux hormones d’E… . La fachosphère, hier, s’est montrée bien moins pressée à lancer des insultes transphobes que beaucoup de membres de notre chère communauté.

Je suis déçu par l’ampleur de la réaction mais pas tant surpris par son existence : lors des Outgames de Montréal, en 2006, les organisateurs/trices n’avaient eu aucun scrupule à chasser les itinérant-e-s du Carré Viger afin d’installer leurs structures festives et leurs clôtures. Les groupes queers de gauche, à l’époque, n’avaient pas tellement apprécié, surtout qu’un nombre appréciable d’itinérant-e-s sont LGBTQIA+. Les organisateurs/trices de la Parade de 2007 avaient par la sutie été confronté-e-s par certains groupes queers et beaucoup avaient très mal reçu la critique. Il ne faut pas vraiment attendre de soutien de gens qui ne comprennent pas ce en quoi consiste l’intersectionalité, et dont les actes de solidarité ne ruissellent jamais jusqu’en bas de la pyramide sociale.

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À la Parade de la Fierté, en 2007.

Couverture médiatique

À Radio-Canada, on nage en plein délire. Alain Gravel répète à plusieurs reprises : « S’il avait été armé, E… T…, ça aurait été fatal![5] » et compare l’incident avec la tentative d’assassinat de Mme Marois. François Dubé répond : « Ça aurait pu être un autre évènement, avec beaucoup de personnes blessées et décédées. […] Est-ce qu’il a été fouillé, vérifié avant son allocution? ». Les flics auraient certainement pu lui confisquer, en effet, sa dangereuse arme blanche, avec laquelle E… a passé tout près d’infliger au Premier ministre un profond paper cut juste au-dessous de l’ongle du petit doigt. Blessure mortelle, s’il en est une. La Presse et les médias de Quebecor ne sont pas en reste dans leurs analyses fumeuses : Philippe Tesceira-Lessard, en urgence, écrit un article sur E… à partir de Google : il le décrit comme un esprit « perturbé ». Gabrielle Duchaine, toujours de La Presse, le qualifie simplement de « jeune agresseur ». Les articles du Journal de Montréal, devant ces absurdités, semblent presque nuancés.

Conclusion

La plupart des leaders « crédibles » de la communauté LGBTQIA+, c’est-à-dire des hommes gays cisgenres médiatisés, ont déchiré leur chemise avec vigueur devant cet acte d’agression apparemment assimilable en puissance au génocide yazidi. Le journal Le Métro, avec qui E… a collaboré brièvement, a fait amende honorable ce matin, affirmant que c’est pour collaborer avec la police qu’il n’a pas retiré ses textes! Moi, je pense que tout ce que le P!nk bloc a fait, hier soir, a contribué à briser un peu la platitude de cette messe aseptisée. Et E…, en s’attaquant courageusement à un homme qui est en train de mettre à sac nos services sociaux, frappant notamment, et par-derrière, les plus vulnérables parmi les personnes LGBTQIA+, a fait de cette soirée une soirée mémorable. La fierté de Couillard en a pris un coup? Mais qu’est-ce que ça peut me faire. Ce n’était même pas un acte violent.

____________________________

[1] Manon Massé aussi, mais on peut certainement lui accorder une certaine légitimité dans ce contexte précis.

[2] Notez l’omission du QIA+, relevée hier par plusieurs personnes, dont Vanille Pont. Le texte en entier est à lire.

[3] Mise à jour: je cherchais la confirmation comme quoi on avait laissé parlé E.T. en raison de pressions du P!nk Bloc, et non parce que l’évènement avait réellement souhaité être inclusif. Un des organisateurs l’a finalement admis lui-même. Une inclusivité dont il se targue paradoxalement à peine trente secondes plus tard.

[4] Une femme a été brutalisée par un agent de sécurité de l’Hôtel des Gouverneurs et arrêtée pendant la manifestation de soutien à un étudiant de l’UQAM menacé d’expulsion, le 15 juin. Trois autres personnes ont été arrêtées et brutalisées lors du même évènement

[5] http://ici.radio-canada.ca/emissions/gravel_le_matin/2015-2016/, 17 juin, segment de 6h54: «Sécurité des Premiers ministres : Entrevue avec François Dubé.»

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Des gains à court terme en attendant le Grand Soir

by on Mai.20, 2016, under Débats

15$H

En tant qu’anarchiste, j’aspire à bien plus qu’à de simples réformes. Le capitalisme met les profits avant la vie et ne peut avoir de visage humain à mon sens. Le salariat est une plaie et je rêve d’un monde sans patrons. Cette vision mérite d’être préservée et je considère que les anarchistes gagneraient à la développer davantage. Cela dit, cette aspiration révolutionnaire ne doit pas être un frein à l’obtention de l’amélioration immédiate de nos conditions de vie. Qui peut nier aujourd’hui que la journée de huit heures a été un gain pour les travailleurs et travailleuses? C’est parce des gens ont décidé de lutter pour cette réforme (entre autres) par le passé que nous avons obtenu ce gain. Si nous refusons de nous battre pour toute forme de réforme au nom de notre pureté révolutionnaire, nous risquons de voir nos conditions de vie se détériorer de jour en jour en attendant le Grand Soir, que nous ne connaîtrons peut-être  pas de notre vivant.

 

La lutte concernant l’augmentation du salaire minimum à 15$ de l’heure ne doit pas être laissée uniquement à QS et à la FTQ. Les radicaux et les radicales doivent participer à cette lutte et pousser les différents acteurs de la société civile à se prononcer sur la question. Mieux, ils et elles doivent forcer la main de ceux et celles qui nous dirigent. Le dynamisme des radicaux et des radicales peut contribuer à faire avancer cette cause, bien plus que des progressistes à l’Assemblée nationale ou à la tête des syndicats.

 

L’idée semble en l’air du temps, mais il faudra aider l’Histoire pour qu’elle devienne une réalité. Nous pouvons penser pousser jusqu’à un revenu minimum garanti. À nous de définir l’essence de nos luttes et des limites de nos aspirations. Bien que l’édifice actuel semble parfois inébranlable et que la seule réforme semble impossible sans modifier l’ensemble de la structure qui nous asservit, rappelons-nous que des réformes ont été obtenues par le passé et que la situation devait apparaître aussi désespérante pour ceux et celles qui nous ont précédé-e-s qu’à nous.

 

De gains en gains nous pouvons espérer redonner confiance en la capacité d’agir des gens et en profiter pour leur faire rêver d’encore plus : un monde autogéré par la collectivité. Nous n’avons pas à choisir entre les réformes et la révolution. Si la révolution est certes désirable et nécessaire selon moi, je vois mal comment nous pourrions cracher sur des gains à court terme qui eux pourront démontrer à nouveau la force des mouvements sociaux.

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Mon commentaire de gérante d’estrade sur l’acquittement de Gomeshi (Ode aux survivantes et aux camarades juristes féministes)

by on Mar.26, 2016, under Débats, féminisme

Piétiner le patriarcat

Il me semble que tout le long du procès les juristes féministes ont commenté que ça n’allait pas bien: la défense faisait très bien sa job, la couronne faisait mal la sienne et l’autre enfoiré de Gomeshi avait très « bien » fait sa sale job post-agression de garder toutes les preuves pouvant décrédibiliser les survivantes (même après des années!! y avait tu pas pensé à son affaire!). J’ai donc de la difficulté à comprendre la surprise et le mode réactif des gens. J’ai envie, comme tous les êtres humains dotés d’empathie et de décence (oui oui la ligne est claire dans ma tête), d’envoyer toute ma solidarité aux survivantes et de continuer à dénoncer le système de justice patriarcal libéral, mais en même temps je suis vraiment surprise par la vague de colère que je sens liée à l’espoir que ce procès allait bien finir pour celles qui ont vécu et dénoncé des agressions. Je comprends et je ressens cette saine colère, mais je suis inquiète face au niveau de confiance que mes camarades féministes radicales en général démontrent envers ce système de justice bourgeois, patriarcal et raciste en se laissant être déçues par le résultat final, pourtant prévisible selon nos camarades juristes féministes.

Attachons nos tuques, des procès avec des finales comme ça il va encore y en avoir beaucoup à venir (procédures de l’enquête bâclées, couronne mal préparée, procédures judiciaires pas adaptées à ce genre de crime, feux des projecteurs sur toute la vie privée des victimes, juge méprisant envers les femmes victimes de viol en général). Si le but est de faire changer ce système de justice il faut admettre que des étapes importantes ont été franchies… des accusations ont été portées et il y a eu procès accusant un homme connu, célèbre et avec un grand capital de sympathie (on peut aussi penser à Cosby de l’autre côté de la frontière). C’est pour cette raison que je pense qu’il y aura d’autres finales comme ça: parce que maintenant les crimes d’agressions sexuelles sont prises un peu plus sérieusement par le système, ça pourra se rendre en court, mais ce n’est pas encore pris assez sérieusement pour que les survivantes puissent avoir justice.

J’imagine d’autres procès à venir très douloureux et d’autres survivantes devront être très courageuses et prendre le risque presque inévitable de se faire broyer sous la justice patriarcale libérale en attendant que les choses changent pour vrai. Par contre, je pense aussi qu’il finira par y avoir des victoires, peut-être même que le prochain procès de Gomeshi rendra justice pour les survivantes. Le système de justice de l’État change donc, lentement, parfois à reculons, parfois de manière qui nous semble paradoxale, à nous qui ne connaissons pas le droit. Et il y en aura d’autres des serrements de cœur, des cris de colère et des rassemblements spontanés après un acquittement. Il nous faudra continuer à être fortes collectivement et à appuyer les survivantes qui décident de prendre cette voie par tous les moyens possibles.

Je n’adhère pas à cette lutte réformiste du droit, mais je comprends parfaitement les arguments de celles qui résistent à l’intérieur du système et je remercie de tout cœur ces juristes camarades féministes (et je ne parle pas de la couronne dans le cas Gomeshi) qui avancent dans ce domaine en sachant très bien que les femmes et les personnes liés à des groupes opprimés font face à un système absurdement injuste.

Aujourd’hui mes pensées vont vers les survivantes qui n’ont pas eu justice face à Gomeshi et j’espère qu’elles ressentent tout l’amour qui leur est envoyé. Je veux aussi élargir le sujet en vous disant que mes pensées vont également vers les juristes féministes radicales. Je ne vous envie pas. Vous êtes en position de comprendre le système, ses laideurs, ses pièges et ses limites et malgré tout, vous voulez mener cette lutte de l’intérieur. Se placer du côté des personnes opprimées, dont les femmes agressées, ne vous amènera pas dans les hautes sphères du droit ou ne va pas vous rendre riche, mais vous êtes une composante essentielle des luttes sociales, un appui précieux et essentiel. La colère généralisée, les changements de mœurs et de valeurs ainsi que l’éducation ont un poids important dans les changements législatifs et dans la pratique du droit, mais je crois que ces féministes qui décident d’investir le terrain pour nous expliquer ce qui se passe, pour influencer leurs collègues, en même temps que pour servir de support aux aspects légaux de nos luttes, sont importantes. Autant, mais d’une manière différente, que le courage de celles qui décident de dénoncer en passant par ce système.

Je ne participe pas à cette lutte féministe et réformiste du droit mais je suis capable de reconnaitre le courage et la solidarité de celles qui y sont, ainsi que de saluer le courage de toutes les survivantes d’agressions sexuelles qui s’y font broyer. Toutes mes pensées vont vers ces dernières, pour leur courage et leur force, ainsi que vers ces féministes juristes, pour leur résilience dans un milieu qui me semble plus qu’hostile.

Amour et solidarité

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Quand la colère mène à l’action

by on Fév.21, 2016, under Général

Lundi le 18 janvier 2016 avait lieu l’occupation des bureaux du député Marc Tanguay par des membres du FRAPRU, dans le cadre d’une semaine d’actions dérangeantes pour la sauvegarde du programme AccèsLogis. L’action était coordonnée par Infologis, mais plusieurs autres comités logement ont participé, dont celui de Montréal-Nord, de Rosemont, d’Ahuntsic-Cartierville et celui d’Hochelaga-Maisonneuve. Il faut savoir que le programme AccèsLogis est l’un des seuls en son genre au Québec et qu’il a été amputé de moitié. Ainsi, c’est désormais 1500 logements sociaux qui sont financés par ce programme et non plus 3000 comme c’était le cas avant les coupures du gouvernement libéral. Pourquoi avoir ciblé ce député? Disons qu’au moins deux rencontres entre Infologis et le député ont eu lieu à ce sujet auparavant et que ces rencontres n’ont pas donné de résultat concret.

 

C’est  pourquoi il a été décidé d’occuper les bureaux du député le 18 janvier. L’ambiance était festive et des autocollants ont été apposés sur les murs par les manifestantes et manifestants qui chantaient des slogans et des chansons en cœur dans le bureau du député, dont une version modifiée d’Hélène (célèbre chanson de Roch Voisine). Marc Tanguay était absent, siégeant à Québec, mais son attaché de presse était présent sur les lieux. Un responsable d’Infologis a brièvement discuté avec le  député au téléphone et disons que ce dernier n’était pas trop content de notre action. Il criait au téléphone à cause des autocollants et refusa catégoriquement de prendre un engagement quant au retour du financement de 1500 logements sociaux dans le cadre du programme Accès-Logis.

 

Les gens ont quitté dans le calme les bureaux du député à la suite de la lecture de l’avis d’éviction donné par son attaché de presse, promettant de revenir et de continuer le combat. L’action est un peu passée sous silence dans les médias, d’où la raison de ce billet. Alors qu’avait lieu une rencontre entre les citoyennes et citoyens de Rivière-des-Prairies puis le député Marc Tanguay, le 15 février dernier, celui-ci a profité de l’occasion pour remettre la facture de 500$ occasionné par notre action dans les mains d’un organisateur communautaire d’Infologis. La lutte se poursuit et si je me fie à ce que l’on m’a dit, cette facture ne sera pas payée par Infologis.

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Pourquoi la Marche du Silence a-t-elle été bloquée?

by on Oct.04, 2015, under Général

Les prémisses

Samedi le 26 septembre devaient se tenir deux manifestations d’importance mineure. Tout d’abord, la fameuse Marche du Silence, organisée par deux individus que nous allons nommer A. et B. Cette manifestation avait a priori pour seul objectif de dénoncer le projet de loi 59, qui porte sur le discours haineux et qui semblerait avoir pour seul effet de diviser la population sur cet enjeu.

Cette marche au caractère plutôt innocent et au propos assez vague pour faire la quasi-unanimité aurait passé inaperçu si les sympathisant-e-s du groupe d’extrême-droite et xénophobe Pegida Québec n’avaient pas prévu leur propre rassemblement le même jour. Quand l’heure et la date ont été finalement fixées, plusieurs sympathisant-e-s de Pegida ont déploré le choix des organisateurs/trices. Une discussion très amicale s’est alors amorcée entre la Marche du Silence et Pegida.

Sur les captures d’écran, A. est en rouge, et B. en bleu.

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A. propose même à Pegida d’inclure leurs revendications dans un « document officiel »:

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On peut arguer que les deux organisateurs/trices ne savaient pas à qui illes avaient à faire. Mais à l’époque, le nom de l’évènement de Pegida était toujours (avec les fautes): « manisfestation pour contrer l’imigration de masse et la loi 59 (charia) ». Difficile à manquer! Entretemps, la frange islamophobe du mouvement opposé au Projet de loi 59 prend de plus en plus de place sur la page de la Marche du Silence. Une dizaine de partisan-e-s de Pegida au moins, notamment, ont confirmé leur présence.

Plusieurs militant-e-s opposé-e-s au racisme tirent alors la sonnette d’alarme. Illes s’adressent directement à A. et B. et les informent sur la possible infiltration de fachos. Beaucoup exigent une prise de position ferme contre la haine raciale et la xénophobie. Les réponses de A. et de B. (notons que B. s’afiche avec le groupe « Vigilance laïque ») restent évasives. À d’autres moments, illes prennent leurs distances de Pégida, précisant par exemple que leurs positions ne sont pas « compatibles », et que Pegida a un « parfum d’intolérance élargi ». Mais il faut arracher ces déclarations après de longues luttes. Et de la part de A., c’est un pas devant, deux pas derrière: quelques jours après s’être distancée de Pegida, la Marche du Silence, qui n’a toujours pas agi formellement, remercie chaleureusement François Chaput et Martin « Québec Blanc » pour leur soutien. Or le premier, dans les réseaux xénophobes, semble avoir acquis un rôle de leader, au point où plusieurs parlent non pas de la « Marche du Silence » mais bien de la « manif à François ». Le second multiplie les vlogs haineux depuis plusieurs semaines. Les deux sont abonnés à divers autres groupes d’extrême-droite sur facebook, dont Pegida Québec.

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A. est informée de la présence de ces deux xénophobes à plusieurs reprises, presque au même moment où le vidéo est partagé sur la page de la Marche du Silence. On souligne que François Chaput a notamment menacé de donner des « taloches » à des musulman-e-s qu’il surprendrait à prier dans la rue, même si ça lui vaut la prison. Une édition du vidéo dans lequel il l’affirme a été diffusée par le Voir (12 min 05).

A. tergiverse toujours. Elle participe à quelques échanges sur Twitter.

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Il est en bref impossible de recevoir une quelconque assurance de sa part qu’elle fera son possible pour décourager leur présence. Sur la page Facebook, l’extrême-droite s’en donne à coeur joie, pendant que les sympathisant-e-s de Pegida confirment massivement leur présence aux deux évènements, dont Josée Rivard, qui est elle aussi connue pour ses vlogs xénophobes.

Quelques jours de confusion suivent, pendant lesquels les antifascistes sont appelé-e-s à perturber le rassemblement de Pegida, à 16h00. Les inquiétudes au sujet de la présence de l’extrême-droite se font de plus en plus grandes sur la page facebook de La Marche du Silence ; elles sont effacées systématiquement, pendant que les xénophobes continuent d’y sévir presque librement. Les antifascistes décident donc de se présenter à la Place Émilie-Gamelin à 13h00, soit une heure avant la Marche du Silence. Il ne semble pas y avoir alors de plan précis.

Pegida sent la pression monter. Malgré les avertissements de certains individus, qui considèrent que la Marche du Silence n’est pas particulièrement favorable à l’organisation d’extrême-droite, Pegida appelle officiellement à « soutenir » la manifestation.

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A. semble, pendant ce temps, mener un double-jeu. Elle tente de convaincre les antifas que la Marche du Silence n’a rien à voir avec Pegida, tout en multipliant les encouragements à des individus connus pour leur racisme et leur propos violents. Impossible de savoir ce qui s’est dit, par ailleurs, en privé entre l’administrateur du groupe Pégida Québec et A. Mais il est vraisemblable que les deux personnes soient restées en contact jusqu’au jour de la marche.

Le 26 septembre, et après que les supporters de Raif Badawi et Julius Grey aient selon quelques personnes retiré leur soutien à A. et B. (ce qui est plus tard nié par A.), on annonce en grande pompe la participation de Djemila Benhabib à la Marche du Silence. Étrange qu’on tente toujours de nous convaincre que la manifestation n’a aucun lien avec l’Islam!

À 14h00, il y a, à la Place Émilie-Gamelin, autant de manifestant-e-s que de contre-manifestant-e-s. Et les antifas ne semblent pas s’être vraiment trompé-e-s sur leurs adversaires. Il y a certes quelques dizaines de personnes égarées, qui ignorent la controverse entourant la Marche du Silence. Mais il y a aussi des ribambelles de racistes plus ou moins modéré-e-s, dont plusieurs arborent fièrement le « X » noir sur fond blanc, un tout nouveau signe de ralliement des islamophobes « pro-liberté d’expression ». Trois militants des Insoumis, dont un membre fondateur, Sylvain Meunier, y ont été aperçus, arborant fièrement t-shirt et drapeau. Rappelons que les Insoumis ont été associés à un crime haineux commis à Sherbrooke. Sans surprise, Martin « Québec blanc » y a une visibilité accrue aussi, ainsi que Josée Rivard et François Chaput. La manifestation est noyautée par des islamophobes.

Est-ce que la Marche du silence a été censurée?

On dit souvent que « la liberté de l’un-e s’arrête ou celle de l’autre commence ». Dans ce contexte, la liberté d’expression n’est pas fondamentalement différente des autres libertés. La prise de parole ne se limite absolument pas à une diffusion de faits dans l’air. La parole est très souvent performative (comme le dirait J. L. Austin dans Quand dire, c’est faire). La notion de « propos haineux », vague par essence[1], vise justement à dépeindre cette réalité qui fait qu’une personne ou qu’un groupe entier peut voir ses libertés et sa sécurité diminuées par les paroles (souvent menaçantes) de quelqu’un d’autre. Les « propos haineux » ne sont pas défendus par le principe de liberté d’expression précisément quand ils font partie d’un système d’oppression!

La Marche du Silence a été perturbée, en effet. Et ça n’a été fait qu’après avoir tenté par tous les moyens d’éloigner ses organisateurs/trices de leurs allié-e-s xénophobes. Les organisateurs/trices SAVAIENT ce qui se passait. Les seules vraies victimes dans cette histoire, ce sont les personnes qui ont loupé le débat, qui pensaient réellement et uniquement marcher pour contrer le projet de loi 59, souhaitant (sans doute à raison) défendre ainsi un droit fondamental.

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Quant à la marche de 16h00, personne n’a eu l’occasion de la perturber, puisqu’aucun rassemblement ne s’est formé. Selon l’admin de la page de Pegida Québec, elle a simplement été annulée un peu avant l’heure prévue. Les seul-e-s sympathisant-e-s qui se sont réellement présenté-e-s ont rapidement quitté les lieux.

En ce qui concerne les violences physiques : je n’ai été témoin que de deux échauffourées. L’une d’elle a été causée par un participant à la Marche du Silence, un énorme tas de muscles qui a foncé sur un groupe d’antifascistes en hurlant. Il a été calmé et écarté gentiment par un policier du SPVM. L’autre a visé un antifasciste qui a été poussé et saisi à la gorge sans avertissement et sans raison apparente par un flic. Il est tout à fait possible que d’autres affrontements aient eu lieu, mais je ne souscris pas à la version de la Marche du Silence, selon laquelle des vieillards auraient été assaillis gratuitement par des jeunes militant-e-s masqué-e-s.

Rage post-manif

Les sympathisant-e-s de Pegida et organisateurs/trices de la Marche du Silence ont vraiment perdu leur calme après l’échec du 26 septembre. Une campagne d’intimidation et de salissage a été organisée contre un des militants présents à la contre-manifestation. Après avoir tout d’abord accusé le Mouvement Étudiant Révolutionnaire, A. a en effet trouvé un meilleur bouc-émissaire: un méchant anarchiste avec des « antécédents judiciaires ». Les menaces de mort et d’agressions se multiplient donc en ligne dans le cadre d’un ultime désastre. Plusieurs de ces propos sont épargnés par la censure pourtant hyperactive de la Marche du Silence.

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Quelques jours après le déluge de déclarations haineuses et souvent à caractère racial, l’admin de la page finit par expulser quelques membres gênant-e-s. Il reste néanmoins certain que les informations sur l’individu en question ont été consciemment diffusées dans l’objectif de l’intimider, soit directement, soit par personne interposée. En date du 4 octobre, la campagne d’insultes et de menaces n’est toujours pas terminée, et les racistes se concertent même afin de perturber une manifestation en faveur de l’accueil de réfugié-e-s syrien-ne-s, dans laquelle le militant en question est soupçonné d’être impliqué.

Le 29 septembre, B., qui s’est par le passé illustré par ses déclarations farfelues et sexistes (nous avons aussi été informé-e-s que B. a envoyé des messages franchement haineux et intimidants à au moins une personne qui a été pointée du doigt comme «responsable» de la perturbation), publie ce statut surréaliste:

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Il est vrai que la plupart des médias ont offert une couverture complètement déficiente, et les contre-manifestant-e-s en sont partiellement responsables. Au sein de la contre-manifestation, j’ai senti qu’il existait une certaine confusion entre la Marche du Silence et le rassemblement de Pegida. Les journalistes se sont notamment informé-e-s auprès de ces militant-e-s-là. Peu d’entre eux ont pu expliquer correctement la complexité de cette histoire et se sont limité-e-s à une ou deux déclarations fracassantes et médiatiques.

Mais le pitoyable pleurnichage des fans de la Marche du Silence n’arrange rien. A. et B. ont prétendu vouloir contrer la « désinformation » dont l’évènement aurait été accablé avant de suivre des pistes hasardeuses et de se lancer dans des accusations infantiles. Le fait est: contrairement à ce qu’on semble croire, à peu près personne n’accuse A. et B. d’être xénophobes. Beaucoup leur accordent le bénéfice du doute et les défendent, même chez les antifas! Cela dit il est clair que peu de travail a été fait pour empêcher les dérapages haineux, et c’est la présence annoncée de nombreux/euses et authentiques fachos qui a forcé la main aux « terroristes d’extrême-gauche », autant qu’une naïve et idiote collaboration des organisateurs/trices avec des groupes violents et ouvertement racistes.

_________________

[1] Un propos haineux peut tout à fait être largement diffusé sans réelles conséquences. Par exemple, quand les personnes visées sont trop privilégié-e-s et normatifs/ives pour en souffrir, ou quand le discours est hors-contexte.

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Lecture : M9A – Il ne reste plus que les monstres par Bruno Massé

by on Juil.27, 2015, under Général

estrella caos

*Spoiler Alert : Pas de gros punch, mais des indices*

-Ah! Fit l’autre femme en grimaçant. Tu penses que ça se termine ce soir? Chérie ça fait juste commencer… tu m’entends? On sera toujours là quelque part, dans votre dos, dans l’ombre, quand vous dormez. Vous avez déjà enfermé ou fusillé les meilleurs d’entre nous, ceux et celles qui se montraient au grand jour, avec de grand idéaux – ceux qui avaient encore de l’espoir.
Elle dévisagea Amélie d’un rictus béant avant d’ajouter, lèvres luisantes de pus :
– Il ne reste plus que les monstres.

Ça faisait bien longtemps que je ne m’étais pas donné le temps de lire un roman et je suis très bien tombée avec le roman M9A Il ne reste plus que les monstres. Je me suis régalée.

Montréal, dans un futur dystopique. En tant que fan de l’univers cyberpunk, j’étais déjà charmée par le cadre du roman et évidement je n’ai pas été déçue : implants cybernétiques, augmentations génétiques, technologie présente dans tous les détails de la vie quotidienne, drogues sophistiquées, forces de l’ordre à la sauce Robocop. Le tout dans un contexte d’inégalités sociales indécentes et meurtrières. C’est dans le futur, mais un futur reconnaissable dans la continuité de la logique d’accumulation de la richesse dans les mains d’une minorité de privilégié-e-s, de destruction de l’environnement et de l’escalade due à l’obsession sécuritaire. C’est un Montréal dans un Québec qu’on est bien capable d’imaginer.

Dans ce Montréal, ceux et celles qui possèdent le pouvoir et la richesse évoluent dans l’Arcologie, monstrueuse pyramide de lumière trônant au centre-ville. L’Arcologie possède tout ce qui est possible de désirer et tout y est contrôlé; climat, loisirs, médias. Les gens qui y sont n’en sortent jamais. Pourquoi sortir de toute façon? : « Leur monde, même s’il est confiné aux frontières de la pyramide, est un paradis ». Sans faire partie de cette élite, d’autres privilégié-e-s habitent dans les banlieues fortifiées, mais la majorité de la population s’entasse et survit dans des ghettos aux conditions de vie dangereuses.

Nous suivons trois personnages : William Saint-Onge, puissant possédant, à la tête de l’Arcologie, il possède sa propre armée privée et est un psychopate qui fait manger la Première ministre dans sa main. Sergente Amélie Lacroix, vétérante de l’armée, excellente flic, habitant dans la banlieue fortifiée de Beloeil, vivant des problèmes psychologiques que nous devinons dûs à ses expériences de violence armée, dans laquelle elle excelle pourtant. Et finalement Hans, anarchiste. Lui et ses camarades sont désespéré-e-s et acculé-e-s au pied du mur par leurs conditions de vie et la répression qu’illes vivent dans le ghetto de La Pointe. La trame narrative s’entrelace par des chapitres très courts où nous voyons évoluer chacun de ces personnages en rotation, jusqu’au dénouement final.

Le rythme du livre est très rapide. Pas de longueurs, pas de temps pour réfléchir, pas le temps pour réellement avoir des personnages préféré-e-s. Évidement, nous avons une équipe préférée et nous voulons qu’elle gagne, même si ce qu’elle fait n’est pas très clair tout au long de la lecture. Plutôt que de nous confondre par les manques d’information sur les personnages où les actions qu’illes posent, ces manques font plutôt deviner les contour d’une gigantesque trame de fond politico-historique où des événements traumatisants pour les personnages font partie de drames à grande échelle sur le territoire. Ça rend très curieux-se et ça nous fait deviner le contexte de fond pendant que notre attention est plutôt fixée sur les actions immédiate des personnages.

Les mystères sont entretenus jusqu’à la fin et les rebondissements sont bien réussis. L’espèce d’étrange course à la montre entre les personnages nous garde en suspend jusqu’à la fin, ce qui m’a fait pardonner une partie du dénouement final que j’ai trouvé un peu cheesy.

C’est un excellent roman d’aventure cyberpunk, dark à souhait. Dans cette ombre d’un futur qui sera peut-être, on oublie le quotidien le temps de quelques heures en espérant que les enfoiré-e-s ne gagnent pas cette fois-ci. Juste pour faire changement de la vraie vie…

M9A Il ne reste que les monstres
Bruno Massé
Éditions Sabotart, 2015, 192p.

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Coup d’oeil sur le côté légal de l’industrie du sexe: danser à Montréal

by on Juil.12, 2015, under féminisme

G. Condo_The Mahattan Strip Club

Merci beaucoup à Karell pour sa générosité dans le partage de son expérience

Questions : pwll et Karell

1- Dans l’industrie du sexe, quel est votre pratique ?

Je suis une danseuse nue ou danseuse exotique. Dans l’industrie de sexe, il existe des établissements conçus pour autoriser des filles à exécuter des danses à la fois aux tables et contacts.

2- Cela fait combien de temps que vous êtes danseuse et dans combien de différents clubs avez-vous travaillé à Montréal?

Depuis 2005, je suis danseuse nue. J’ai travaillé dans plus de 10 clubs différents à Montréal et les environs.

3- Combien de danseuses différentes croyez-vous que vous avez rencontré, d’où venaient-elles?

Je dirais que j’ai rencontré environ 5 000 danseuses différentes. Elles viennent de partout dans le monde (i.e. Du Brésil à Granby, De République Dominicaine au Saguenay, De la Roumanie à Victoriaville, etc…)

4- Êtes-vous une consommatrice, allez-vous dans des clubs de danseuses, danseurs, nu-es pour le plaisir?

Je suis consommatrice dans les clubs de danseurs et de danseuses nues pour le plaisir. D’une part, je suis danseuse nue et il y a une certaine zone de confort à être dans ces établissements, car je connais le fonctionnement et les rudiments. Je m’explique. J’amène toujours un certain budget pour contribuer à l’économie de cette industrie. La manière que je le dépense dépend des femmes ou des hommes qui y travaillent, car je sais pertinemment que nous n’aimons pas ou plus que les gens viennent seulement pour nous voir sans rien faire d’autre. Donc, je choisis une femme ou un homme. Par la suite, je donne un montant d’argent en lien avec sa performance sur le stage, sa beauté ou le plaisir érotique et de séduction. D’autre part, le fait que je suis consommatrice, les hommes ne viennent pas m’achaler ou me harceler, car ils y vont pour voir les filles et leurs amis. Au contraire, ils trouvent cela particulier et tentent, tant bien que de mal, de contribuer. D’ailleurs, je les incite à contribuer à l’économie de cette industrie. Je tente tout simplement être un exemple à suivre lorsque nous sommes consommateurs. Est-ce que j’encourage le commerce du sexe ? Je suis contre le commerce du sexe et la traite des femmes, par contre, lorsque les personnes devraient au moins participer par des applaudissements et apprécier toutes les performances dans ces établissements. En effet, mes propos sont à la fois contradictoires et/ou paradoxaux.

5- Quel âge avez-vous?
37 ans, d’origine haïtienne.

Le travail : Danseuse nue

6- Avez-vous besoin de dépenser pour travailler? De quelle manière et combien pensez-vous dépenser mensuellement?

De toute évidence, je dois dépenser pour travailler, car vous comprendrez que l’apparence physique et matérielle sont des moyens de séductions et de fantaisies pour attirer les consommateurs. Certaines dépenses sont utilisées pour mon bien-être personnel et pour travailler, par exemple, le maquillage, les bijoux, les coiffures, les ensembles (vêtements de travail) le conditionnement physique et nutrition. En ce qui a trait aux dépenses en lien avec le travail, je dirais en premier lieu, le service bar c’est-à-dire, le tarif pour travailler dans l’établissement érotique, en deuxième lieu le taxi et troisième lieu, l’alcool. Maintenant, je dois avouer que je dépense en moyenne 800$ pour le service bar par mois et 1000$ pour les vêtements de travail par année.

7- Est-ce que vous pouvez nous dire ce qu’est un service bar et si c’est une pratique courante? Combien croyez-vous qu’un club peut gagner par les services bar des danseuses mensuellement ou dans une année?

Le service bar est le tarif pour travailler dans l’établissement. Il varie avec l’heure d’arrivé (être prête sur le plancher) pour travailler. Je tiens à souligner que cette pratique est courante et augmente avec les années. Il est particulier, car il fut un temps où les gérants de ces établissements payaient les filles qui travaillaient de manière régulières et à raison de 4 à 5 fois semaine. Où est cette tradition de récompenser les filles qui sont soucieuses de travailler et de déclarer leurs revenus ? Dans une approximation, je dirais que les clubs gagnent par mois 50 000$ par mois, pour une moyenne de 40 femmes qui travaillent sur le plancher, soit 537 600$ par année. Ce calcul comprend seulement les filles qui travaillent seulement durant le soir.

8- Avez-vous été, ou êtes-vous présentement, dans un emploi en dehors de l’industrie du sexe? Avez-vous à faire des dépenses pour cet emploi? Comment trouvez-vous la conciliation entre les deux?

Depuis 2005, je suis étudiante universitaire. J’ai des frais scolaires d’environ 1 200$ par session, soit 3 600$ par année. Depuis 2011, je travaille dans un centre médical dans la fonction publique. J’ai des dépenses relatives aux études scolaires (i.e. clé USB, livres, abonnements, etc.) et de ma pratique dans l’industrie du sexe (i.e. vêtements de travail). Je tiens à souligner que j’ai toujours fait ma déclaration de revenu à la fois comme danseuse et mon emploi régulier. En ce qui concerne la conciliation entre le travail régulier et le travail atypique (danser), il est parfois difficile, car les horaires ne correspondent pas. Prenons par exemple, le travail de nuit implique un manque de sommeil, si je dois me présenter à mon cours à 8h30 am. Aujourd’hui, il est plus difficile de concilier, et cela par choix et expérience, en jumelant mon horaire scolaire qui est fixe en fonction de mon horaire de travail atypique qui est variable.

9- Avez-vous déjà vu ou vécu des situations de violence dans votre milieu de travail, soit dans l’industrie du sexe?

En effet, j’ai déjà vécu et je vis des situations de violence verbale dans mon milieu de travail en tant que danseuse nue. Elle se manifeste au niveau des gérants des établissements en exerçant leur droit de gérance. De toute évidence, il n’a pas de syndicat ou d’association, la Commission des normes du travail, la Commission de la santé et de la sécurité du travail, la Charte des droits et de la liberté de la personne, la Chambre de la jeunesse, une ligne-ressource sans frais pour les victimes d’agression sexuelle, et bien d’autres, qui défendent et protègent les danseuses nues de ces derniers de manière adéquate et équitable. Donc, les gérants peuvent faire du harcèlement psychologique et sexuel auprès des filles par rapport à leur éthique de travail, leur horaire de travail, mais aussi, à leurs origines ethniques. La violence s’exprime au niveau des clients qui fréquentent ces établissements en exerçant leur droit de consommateur. On entend par consommation que les personnes, en général, s’estiment en droit de faire ou de dire des choses qu’on n’entendrait pas en dehors de l’industrie du sexe. Prenons par exemple, un client qui se dit qu’il paye pour avoir des danses contacts. Celui-ci s’attribue le droit de donner des claques sur les fesses ou sur le visage, sous prétexte, qu’il peut tout faire, car il a payé, et cela, arrive bien souvent à un montant médiocre, soit 15$ en raison de 4 minutes. Il se donne aussi le droit de dire des choses qu’en temps normal, on n’entendrait pas en dehors de l’industrie du sexe. Par exemple, un client se dit qu’il peut exprimer ses fantasmes ou de demander les positions sexuelles que la fille aiment, sous prétexte, qu’il voudrait joindre ses fantasmes et ses positions sexuelles avec cette dernière.

10- Dirigez-vous vos clients dans la manière de vous toucher? Quelle est leur réaction?

Depuis 2009, la majorité des établissements érotiques à Montréal offrent aux clients des danses contacts. Il y a seulement le Club Wanda’s qui ne s’est pas transformé. Il y a deux raisons où je dirige les clients dans la manière de me toucher. La première est en raison de mes chirurgies mammaires et la deuxième est dans ma période prémenstruelle, mes seins sont ultras sensibles. Il est évident que tout se dit, mais c’est de la manière qu’on le dit. Donc, je réussis à me faire respecter parce que je ne suis pas agressive et impulsive lorsque je donne mes explications.

11- Vous sentez-vous en sécurité à l’intérieur du club? Avez-vous l’impression que des employés(es) sont là pour assurer votre sécurité?

En théorie, ces établissements érotiques engagent des hommes qui doivent assurer la sécurité et veiller à ce que l’ambiance dans les clubs ne soit pas interrompue par les clients, par exemple, les batailles. En pratique, il arrive que les clients tentent de prendre avantage des femmes concernant le nombre de chansons et les montants. Dans ces situations, les clients n’ont pas nécessairement l’argent sur eux ou ne veulent pas ou plus dépenser, même après avoir caressé, touché, palpé etc. Certains agents de sécurité accuseront rapidement et brusquement la femme, sous prétexte, qu’elle nuit à la réputation du club et fait atteinte à la dignité du client. À mon avis, lorsqu’on explique clairement et précisément, nous évitons ce genre de situation. Dans tous les cas, j’assure moi-même ma propre sécurité.
* Il est important que cette explication ne s’applique pas à tous les agents de sécurité. Tout dépend de la considération et du respect que les gérants accordent à l’égard des filles. Dans la même veine, les agents de sécurité assureront la sécurité en fonction du gérant.

12- Est-ce que vous avez déjà vu ou vécu des situations de discrimination, d’inégalité ou d’injustice face aux danseuses ou entre elles?
J’ai déjà vécu des situations de discrimination, d’inégalité ou d’injustice face aux danseuses. J’appellerais une discrimination systématique en raison de mon origine ethnique. La première discrimination se situe lorsque je tente de travailler dans les établissements érotiques, les gérants me disent systématiquement que je peux travailler, mais tout dépend du quota des filles de la même origine ethnique qui travaillent ce soir-là, par exemple. La deuxième discrimination se manifeste lorsque les gérants me demandent si je suis pimpée. En d’autres termes, ils désirent savoir si j’ai des liens avec certains des personnes d’origine ethniques, et plus majoritairement, noires qui peuvent faire le recrutement pour de la prostitution dans l’établissement.

13- Avez-vous, ou connaissez-vous des danseuses, qui ont cotisé à du chômage, qui ont fait des demandes de congé de maternité ou qui ont fait des réclamations à la Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST) après une blessure?

Non, ces mécanismes de sécurité d’emploi n’existent pas dans l’industrie du sexe. Donc, les femmes assurent les dépenses de leurs temps d’arrêt de travail (i.e. congé de maternité ou blessure physique).

Le senti

15- Avez-vous déjà arrêté ou pensé à arrêter ou à prendre une pause, pour quelles raisons?

J’ai arrêté pour 2 ans et demi en raison d’une maladie inflammatoire touchant la peau. De toute évidence, j’utilise mon corps pour solliciter les clients. Donc, il m’était inconcevable de poursuivre dans l’industrie du sexe. J’ai recommencé à travailler, seulement, en juin 2013. Je ne prévois pas arrêter de danser, mais lorsque je prends une pause, c’est durant la période de mes études ou examens.

16- Avez-vous remarqué des changements au travers le temps dans les pratiques et la clientèle des clubs?

En 10 ans, j’ai remarqué divers changements au travers le temps dans la pratique incluant la clientèle dans les clubs.

Tout d’abord, il fut un temps où travailler dans un club était un privilège et une exclusivité, pour les femmes. En aucun temps, les gérants des clubs ne devaient les retrouver dans un autre club. Voilà la clause de l’exclusivité. Dans le même ordre d’idées, les femmes étaient recrutées non seulement pour leurs charmes et leurs attributs physiques, mais pour leur intelligence et leurs compétences (savoir-être, savoir-faire et surtout savoir-relationnel). À l’époque, la moyenne d’âge des femmes était de 25-30 ans. Les femmes s’assuraient que les conversations, l’ambiance et le divertissement soient à la hauteur de la réputation du club et à la noblesse de la femme. À l’intérieur du club, il y avait un code d’éthique au niveau de l’apparence, soit par des robes élégantes jusqu’aux chevilles, bijoux, manucure et pédicure, etc… Nulle femme ne devait danser devant les clients avec des positions explicites. Gare à celles qui voulaient bifurquer des lois non écrites. Dans un autre ordre d’idées, l’image de la femme était dans la distinction, la séduction, l’élégance, et surtout, la beauté. Autrefois, les femmes n’avaient pas à quémander ou à solliciter les clients pour faire des danses non-contacts. Dans le même ordre d’esprit, les danses non-contacts étaient 8$ et/ou 10$ dollars. Saviez-vous qu’à l’époque les danses non-contacts étaient avec un petit banc où les hommes pouvaient admirer les femmes comme si elles étaient sur un piédestal? De plus sur la scène, les femmes faisaient des spectacles incroyables, voire à couper le souffle. Bref, c’était du vrai divertissement !

En ce qui a trait aux changements au travers le temps auprès de la clientèle des clubs, ils se retrouvent au niveau des attitudes et des comportements ainsi que dans le code vestimentaire. Auparavant, les attitudes des clients étaient plus respectueuses, raffinées, et surtout, courtoises. Étant donné que la sollicitation était interdite auprès des hommes, ces derniers prenaient le temps de se présenter et de nous séduire afin de nous faire faire des prestations à la table. Ensuite, les comportements des clients se qualifiaient en termes de la fidélisation. Les hommes venaient en grand nombre pour voir leurs effeuilleuses préférées et défrayaient des sommes faramineuses à titre d’appréciation. De plus, ils étaient attentionnés, complaisants et compréhensifs. En guise de reconnaissance, lorsque les clients venaient au club c’était un événement, car ils applaudissaient, ils ovationnaient les prestations des filles sur le stage et dépensaient largement. Je tiens à souligner que la situation économique de l’époque favorisait l’utilisation des cartes de crédit et les client déclaraient le tout sur les dépenses de leurs compagnies de travail. Évidemment, l’ambiance du club était plus festive et agréable. Enfin, les clients étaient soumis à un code vestimentaire dans le club. Ils étaient habillés en costard (veston et cravate) et la majorité étaient des hommes d’affaires. Il y a 10 ans, les hommes d’affaires venaient manger à l’heure du midi afin de conclure des opportunités d’affaires. D’ailleurs, c’est de cette façon que les clubs de Montréal ont bâti leur réputation et leur notoriété. Ces rencontres entre hommes d’affaires supportaient l’économie de l’industrie du sexe.

Ensuite, le service bar est le mécanisme pour les femmes de travailler et pour les gérants de clubs de s’assurer de la ponctualité des femmes sur le plancher. Donc, cette pratique a toujours été une pratique courante, mais moins dispendieuse, voire une cotisation de 5$ de jour, par exemple en 2005. Auparavant, les gérants de club géraient l’administration de paye à raison de 4 à 5 jours de travail par semaine. Selon une source sûre, les payes ont arrêté en 2002, Chez Parée et en 2004, au Super Sex. C’est terminé, ce beau temps-là ! En somme, cette transformation me porte à réfléchir sur la reconnaissance aux conditions de travail des femmes à travailler pour le club. Auparavant, les gérants de club s’assuraient de l’exclusivité des femmes dans leurs clubs. Cela était le principal moyen de rétention du personnel. En plus, les femmes n’avaient pas à solliciter les clients, car elles avaient une contribution financière à la semaine par le club. En conséquence, la compétition entre les femmes était moindre et l’ambiance était à son paroxysme. N’est-il pas particulier de constater que l’argent conduit la majorité des consommateurs à être avare en face des femmes qui exercent leurs pratiques ? Parce qu’il faut le dire, sans elles, les clubs n’existeraient pas !

À l’heure actuelle, les femmes travaillent dans divers club en raison de la baisse de l’économie dans l’industrie du sexe. Ce qui conduit les femmes à ne plus considérer le club comme un endroit privilégié. L’exclusivité est devenue inexistante dans les clubs en lien avec divers facteurs tels que le taux de roulement des femmes dans les clubs, le faible rétention du recrutement, la moyenne d’âge des filles de 18-25 ans. À mon avis, le fait que les gérants des clubs ne paient plus les femmes à travailler ce qui conduit à la précarisation du travail. En conséquence, les gérants de clubs abusent de leur droit de gérance en menaçant les femmes à travailler dans des horaires insensées, des conditions de travail exécrables et surtout, en leur demandant un service bar hors de prix. Ces derniers servent un mauvais traitement aux femmes sous prétexte qu’il aura toujours des femmes qui se plieront à leurs exigences en raison de la notoriété du club. Force est de constater qu’ils entretiennent cette logique et qu’ils ont raison.

Actuellement, les femmes ne soucient plus des longues conversations, de l’ambiance et du divertissement. De toute évidence, l’apparence demeure la source la plus importante pour la pratiquante et le consommateur. Serait-ce les effets pervers de notre société de consommation ? À mon humble avis, l’avènement, en 2008-2009, des danses contacts dans la majorité dans les établissements érotiques sur l’Île-de-Montréal a amené les femmes à ne pas ou plus se soucier des lois non écrites, car tout ce qui compte est la consommation pour le client (i.e. faire danser les filles et de leur demander plus d’option à la danse) et pour les danseuses (i.e. faire le plus de danses contacts afin de faire plus d’argent). Il n’y a plus de contrôle, dans le sens commun, du sens classique du mot morale. De plus, les danses contacts mènent à la fois une compétition entre les filles et à la sollicitation. En général, cela suggère aux consommateurs de faire des propositions alléchantes afin que les femmes acceptent de se prostituer. Acceptent-elles en raison du manque d’argent amassé durant son quart de travail ou acceptent-elles parce qu’elles sont forcées de recueillir un certain montant tous les soirs ? Il est particulier de comparer que les femmes qui faisaient des danses non-contacts avant, faisaient plus d’argent que celles qui font des danses contacts d’aujourd’hui.

En ce qui a trait aux attitudes et aux comportements ainsi que dans le code vestimentaire des clients, on y remarque que ces derniers parcourent des distances incroyables (i.e. Boston, New York, Washington DC, Miami, etc…) sur la route afin de découvrir le night life de la ville de Montréal. Les clubs de danseuses sont des attractions incontournables pour ceux-ci. En réalité, lorsqu’ils sont dans le club, ils manquent de respect ou de tact. Par exemple, je me présente à un groupe de Boston. Ces derniers viennent célébrer le bachelor de leurs amis. Le bachelor a l’autorisation d’avoir des danses à 15$, mais les autres qui occupent l’espace dans le club s’abstiennent, sous prétexte, qu’ils sont extrêmement fatigués en raison de la distance parcourue pour venir à Montréal. J’ai un autre exemple qui me vient à l’esprit. Il arrive que les hommes se rencontrent dans les bars de danseuses pour célébrer leur amitié ou pour souligner l’anniversaire d’un d’entre eux. Lorsque j’arrive à leur table pour me présenter, ils me disent immédiatement : « excuse-nous nous parlons ou bien hein, ça fait longtemps que nous nous ne sommes pas parlés [rencontrés], peux-tu revenir dans dix minutes ? » De toute évidence, ça m’emmerde de voir qu’ils nous manquent de respect.

La fidélisation des clients s’est transformée, au fil des années et/ou des soirées, en termes de prostitution. Sans même se présenter ou nous séduire, aujourd’hui, les hommes ne se contentent plus des prestations des filles. À l’intérieur d’une brève conversation, il arrive fréquemment que les hommes nous demandent si nous serions prêtes à participer à des partys privés dans leur chambre d’hôtel. Peut-on dire que la normalisation de la pratique amène le consommateur à éliminer le plaisir du divertissement aux dépens de la consommation immédiate ? Sommes-nous dans une restauration rapide du corps de la femme? Autant on exigeait de la femme d’avoir une apparence sophistiquée (i.e. robes élégante jusqu’aux chevilles, bijoux, manucure et pédicure) et on exigeait aux hommes de se vêtir de vestons et cravates. Ce code vestimentaire amenait, selon moi, un prestige et un standard de fréquenter ce genre d’institutions érotiques. Aujourd’hui, les hommes sont habillés en jeans, t-shirt et casquette de baseball. Les femmes se contentent de faire des chirurgies esthétiques, sans prendre le temps de prendre soin de leurs corps (i.e. conditionnement physique et nutrition), du moins, c’est mon opinion de la nouvelle génération. Y a-t-il un laisser-aller de la part de tous en ce qui concerne la fierté de se réunir dans un bar de danseuses? Aujourd’hui, la raison principale de visiter les établissements érotiques se cristallise dans une banalisation. Les clubs de danseuses sont-ils devenus les tavernes de notre société moderne ?

17- Comment choisissez-vous le club où travailler, quels sont vos critères? Est-ce que toutes les danseuses ont accès à tous les clubs?

Je choisis le club où je veux travailler en lien avec l’achalandage, l’ambiance et la réputation du club.

18- Comment croyez-vous qu’un client moyen décrirait une danseuse parfaite?

Actuellement, le client moyen décrirait la danseuse parfaite comme étant prête à exhausser tous ses caprices, ses fantaisies, voire la sollicitation à la prostitution.

19- Comment croyez-vous qu’un patron moyen décrirait une danseuse parfaite?

Actuellement, un patron moyen décrirait une danseuse parfaite en termes qu’elle respecte son horaire, qu’elle paye son service bar, mais surtout, qu’elle n’ait jamais de problèmes auprès des clients.

20- Comment décririez-vous votre travail idéal en tant que danseuse?

Actuellement, la danseuse décrirait son travail idéal : d’avoir fait plus de 500$ par chaque quart de travail, d’avoir une prestation financière hebdomadaire offerte par les gérants des clubs, d’avoir des clients qui ont de l’argent à dépenser et qui ont envie d’avoir du plaisir avec les femmes, d’avoir des clients qui ont le potentiel d’assurer plus d’une heure et plus de travail aux femmes quand ils les choisissent, d’avoir des clients réguliers afin de combler les soirées où l’achalandage est moindre. Tels sont mes fantasmes en tant qu’effeuilleuse.

Arrière-plan

23- Que pensez-vous de l’expression « travail du sexe »?

Dans le cas qui nous occupe, les danseuses aux danses contacts exercent des relations sexuelles en termes de préliminaires (i.e. toucher des parties du corps intimes, les seins). Les consommateurs ont des relations sexuelles en termes de réactions physiques en touchant les parties intimes du corps de la femme. Premièrement, on associe le terme « travail », car il permet la reproduction des biens (i.e. matériels) et la production des services (i.e. services tertiaires). Deuxièmement, on confond le terme « travail », car il fournit un salaire. Troisièmement, dans son ensemble, le travail se caractérise par l’offre et la demande sur le marché du travail. En premier lieu, à ces énoncés, je répondrai que le terme « travail » porte à confusion, car il comprend le terme « service ». Certains diront que les femmes servent au divertissement dans l’industrie du sexe. Pour ce faire, les consommateurs donnent une rémunération. En second lieu, les danseuses nues doivent se soumettre à la pratique courante du bar service. Il y a bien longtemps que les femmes ne reçoivent plus de salaire des gérants des clubs. En plus de participer obligatoirement à cette pratique, on ne mentionne jamais à quel point les femmes doivent rester dans le club, même s’il y a aucun client qui s’y présente. Non seulement, elles paient pour exercer leur pratique, mais elles passent des longues heures avant de faire, parfois, 30$. Donc, le salaire n’est pas systématique et automatique, mais il varie selon l’achalandage et la générosité de clients. En troisième lieu, le terme « travail » se définit par le processus d’entrée et de sortie de l’emploi se faisant par le marché du travail. Pour une danseuse, il est facile d’entrer dans la pratique, mais énormément difficile d’en sortir. Admettons que nous parlons du marché du travail, pourriez-vous m’expliquer que danser dans les bars de danseuses nues mène directement à une discrimination, une exclusion et une stigmatisation à l’égard de la femme ? Une chance que ce n’est pas socialement accepté par la société civile ! Pouvons-nous arrêter dire que c’est un « travail comme les autres ». Je ne connais aucun autre travail qui implique une forme d’exploitation ou d’aliénation sexuelle auprès des femmes et des enfants. De plus, il y a aucun club de danseuses qui assure un programme d’aide aux employés et à leurs familles (P.A.E.) afin veiller à mon capital humain par les moyens suivants : interventions en situation de crise ou post-traumatique, coaching de gestion, soutien et accompagnement lors de problèmes de dépendances, accompagnement en cas de plaintes pour harcèlement, médiation et résolution de conflits, consolidation d’équipes, diagnostics organisationnels, conférences et formations sur mesure, etc…Voilà ce que je réponds à ceux et celles qui disent que c’est un travail.

24- Quel est le portrait que vous aimeriez laisser de vous et/ou de l’industrie du sexe avec cette entrevue?

Mon ambition ou mon rêve serait de contribuer aux sciences sociales en écrivant un mémoire ou un recueil sur mon expérience de 10 ans dans l’industrie du sexe.

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Normes et fonction sociale de l’humour

by on Juil.09, 2015, under Général

Avertissement / trigger warning: ce texte comporte de nombreuses citations brutalement sexistes.

Quand on écrit de la merde, en général c’est parce que le trou-de-cul n’est pas très loin. C’est ce que nous a fait comprendre la récente déclaration de J-F Mercier, qui comme on le sait, a fait sa carrière sur des invectives, et dont le deuxième degré est habituellement absent sinon malhabile (on se souvient de ses déclarations faussement racistes sur les Canadien-ne-s des Prairies lors d’un certain Bye Bye, qui avaient été applaudies par le public, ou du discours extrêmement méprisant et classiste envers les mauvais pauvres qui reçoivent des paniers de Noël).

L’intransigeante légion des humoristes et de leurs fans en furie a réagi violemment à l’objection des féministes, dressant encore, comme devant toute critique, un front uni. Stéphane E. Roy a par exemple écrit un texte dans lequel il ordonne aux féministes de s’attaquer à l’État Islamique plutôt qu’à J-F Mercier.

Judith Lussier a répondu à ce genre de défense absurde en rapprochant le statut facebook de Mercier de la culture du viol et du slut shaming: je n’y reviendrai donc pas.

Je me questionne davantage sur la fonction réelle – et des effets généraux – de ce genre de jokes. Notons tout d’abord la qualité assez ordinaire de la déclaration de Mercier: c’est une analogie hyperbolique assez bête et facile, on en voit quinze comme celle-là par jour. La même semaine, j’avais vu passer un meme affirmant que: « Les femmes vont se faire percer les oreilles, les joues, le nombril, le clitoris, se faire épiler à la cire, augmenter les seins… mais quand vient le temps de faire de l’anal soudainement ça fait trop mal. » Au-delà de la culture du viol véhiculée par ce genre de propos, on aurait pu s’attendre qu’un humoriste professionnel puisse nous donner quelque chose de plus intelligent ou original que ce genre de borborygmes qui pollue nos fils d’actualité. Comme je le dis souvent, la première fois qu’on a fait une joke de pelure de banane, ça a dû être vraiment hilarant.

Avant de parler des fonctions sociales de l’humour, je sens le besoin de me justifier. Plusieurs comiques disent être fatigué-e-s de se faire dire « comment faire leur job ». C’est le cas entre autres de Bill Maher, qui, piqué au vif, atteint dans un certain sketch en à peine trois minutes le Point George Carlin[1]. Prétendre qu’un-e non-humoriste ne soit pas apte à critiquer l’humour est d’une grande bouffonnerie. On pourrait simplement répondre que les humoristes, eux, ne sont pas aptes à faire de l’humour social ni même à se questionner sur leur rôle dans le monde, puisqu’illes ne sont évidemment pas sociologues. De fait, la rhétorique humoriste (typique) a cela de triste qu’elle compte sur le flamboyant, et non le cohérent, pour attaquer, se défendre et se définir, même quand elle devient sérieuse. Ces artistes qui l’utilisent systématiquement sont à l’humour ce que Donald Trump est à la politique. Et malheureusement, il y a beaucoup plus de ces artistes-là en humour que de Donald Trump en politique.

Le fait est: l’humour a des fonctions sociales très importantes. Boucar Diouf en a parlé à Médium Large en 2013. Après avoir évoqué, comme les autres personnes cool de ce monde, bonobos et chimpanzés, il finit par suggérer que peu de femmes sont en humour parce que celles-ci n’ont pas besoin d’être drôles dans le jeu de la séduction… Nous rappelant ainsi pourquoi il ne faut jamais demander à des humoristes de réfléchir.

Si vous voulez un complément d’informations et que vous ne souhaitez pas passer par les textes de mille auteur-e-s intellos, les points 2.1 (p. 36) et 2.2 (p. 47) du mémoire de maîtrise de Jérôme Cotte font un habile résumé de ce que constitue le système dominant et quel rôle occupe l’humour dans le maintien de cette domination. Voici un extrait:

« La prise de risque individuelle d’un humour subversif ou violent à l’égard des dominants est immédiatement identifiée et délégitimée dans le texte public. À l’ inverse, l’inimitié humoristique des dominants est bien à l’abri derrière la façade purement ludique et inoffensive du rire. Ce voile est efficace au point où les dominants eux-mêmes, pris dans la logique de la société humoristique, n’arrivent pas à identifier l’hostilité de leur humour. »[2]

Cette citation est parfaitement bien illustrée par l’histoire du fameux poster trouvé dans la maison de la famille Machouf-Khadir. On sait que par ailleurs, Chapleau a fait bien pire.

Forcer le respect des normes

Il est donc essentiel de se demander si notre humour sert ou pas le maintien d’une domination quelconque. Des humoristes comme Guillaume Wagner, quand ils se moquent de comportements normatifs chez les hommes et les femmes, devraient peut-être, en plus de se questionner sur une bonne partie du contenu, se demander si leurs jokes n’encouragent pas davantage la stigmatisation et les inégalités qu’elles ne contribuent à les déconstruire. Wagner se moque par exemple de la volonté de plaire de beaucoup de femmes: mais il en nie l’origine patriarcale, il suggère que ces comportements visent au contraire à nourrir la compétition entre elles. Même s’il se moque des hommes dans le même numéro, il contribue cependant à les déresponsabiliser face à la pression que ressentent les femmes de performer leur genre de manière normative, tout en mentionnant avec paternalisme que les préoccupations de celles-ci sont « cutes », que leurs petits problèmes les rendent « charmantes ». Sa manière de parler du problème de l’anorexie est également stigmatisante : il y réduit les femmes à leur simple valeur sexuelle tout en comparant les femmes maigres à des « barreaux de chaise » qu’aucun gars voudrait « fourrer ». Les hommes homosexuels sont eux aussi réduits à leur sexualité, décrite comme débridée.

Difficile de croire que ce faisant, Wagner, même s’il prétend constamment le faire, défende réellement la veuve et l’orphelin en ridiculisant certains comportements. De la même façon, la chanson de Laurent Paquin sur Stéfanie Trudeau (l’agente 728) insistait sur sa vie sexuelle, ramenant au goût du jour le stéréotype de la « femme mal baisée », et Michel Courtemanche, dans le Bye Bye qui devait suivre, l’incarnait à travers un personnage de gorille grossier, le gag résidant dans le fait que Mme Trudeau n’était pas considérée comme une vraie femme – puisqu’elle est brutale! Ce ne sont pas des exceptions: le vocabulaire qui entoure les contestations populaires est très souvent raciste ou sexiste, qu’il soit relié à une performance humoristique ou pas. Il arrive souvent qu’on ridiculise les politicien-ne-s en les traitant de putes, de rois nègres, d’enculés, tout ça sous couvert de la défense des opprimé-e-s.

En bref: l’humour des dominant-e-s sert leur domination, cela va de soi. Mais même quand on prétend défendre les dominé-e-s, l’humour peut aussi encourager d’autres types de domination à travers l’utilisation du slut shaming, du fat shaming (on l’a vu avec l’exemple des nombreuses jokes sur Gaétan Barrette), du stéréotype racial, de la folklorisation d’une population, du capacitisme (Fred Dubé, par exemple, instrumentalise avec un running gag les hydrocéphales pour dénoncer le néolibéralisme), etc. Tout ce qui finalement ne fait pas partie de nos normes et dont le mépris marque notre discours de tous les jours, tout ce que notre société juge comme marginal, anormal et repoussant est utilisé en humour pour dénoncer autre chose. Globalement donc, les classes moyennes représentées par le public et les humoristes, pour lutter contre d’autres dominant-e-s, leur accordent des attributs d’autres dominé-e-s qu’on peut considérer dès lors comme étant plus négligeables. Et quand on leur fait remarquer, illes pètent leur coche. Vivement un sketch sur l’intersectionnalité pour éduquer les cancres de l’humour (de gauche)!

L’humour et la domination renversée

Selon Christopher Boehm, l’humour chez les sociétés de chasseurs/euses-cueilleurs/euses avait un objectif précis: ridiculiser les individus qui pourraient être tentés de dominer le groupe, les humilier dans le sens de « rendre humble ». Imaginez par exemple qu’un chasseur arrive fièrement au campement avec une énorme proie et que quelqu’un lui fasse remarquer: « Étonnant qu’un si gros animal puisse tenir en équilibre sur une si petite tête. » On en oublie la réussite du premier. Ce procédé existe sous différentes formes dans les sociétés post-industrielles, ce qui fait dire à plusieurs que le Québec « méprise les gens qui réussissent ». Et en cela, la province ne diffère pourtant absolument pas du reste du monde, contrairement à ce qu’on veut nous faire croire.

L’humour peut être une réelle manière non pas de se glorifier ou d’encourager la domination, mais de dénoncer les injustices, comme le fait par exemple Jessica Williams (qui est entre autres correspondante au Daily Show), et cela sans utiliser un vocabulaire oppressif. Au lieu de brailler face aux critiques en revendiquant l’héritage d’Yvon Deschamps, les humoristes du Québec auxquels on pense devraient peut-être se rappeler ce qu’il y avait, justement, dans les fameux monologues de leur soi-disant maître à penser.

______________

[1] Comme deux adversaires politiques s’approchent habituellement, au fil de la discussion, du Point Godwin, l’humoriste critiqué va généralement finir par se comparer à George Carlin. Au Québec le statut est disputé par Yvon Deschamps.
[2] Jérôme Cotte. L’humour et le rire comme outils politiques d’émancipation? UQAM, juin 2012, p. 67.

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Des consultations à huis clos : non-sens ou stratégie politique ?

by on Juin.21, 2015, under écologie, Débats

On a récemment dénoncé l’opacité entourant les audiences « publiques » du chantier sur l’acceptabilité sociale mené par le ministre Arcand. Il est en effet absurde de considérer qu’une assemblée soit à la fois publique et à huis clos. Avant que le sujet ne retombe totalement dans l’oubli sous l’effet du spin médiatique bon qu’à donner la nausée, je souhaite souligner un élément qui semble avoir été occulté de la critique.

On utilise généralement la procédure du huis clos lorsque l’on souhaite éviter que des discussions ou des résolutions prises par un groupe soient connues par des gens qui n’en font pas partie. Par exemple, un huis clos voté lors d’une assemblée générale sert à éviter que ne soient présents des gens qui ne font pas partie de l’association qui s’est réunie en assemblée. Un autre genre de huis clos sert à éviter que ne soit inscrite une résolution particulière dans le procès-verbal d’une assemblée. Dans les deux cas, il s’agit de tenir à l’écart des gens qui sont considérés comme n’ayant pas affaire à participer à un débat ou à ne pas en connaître la teneur.

En ce qui concerne le chantier sur l’acceptabilité sociale, le plus problématique n’est pas le huis clos en lui-même, mais justement le fait qu’il implique que certaines personnes n’auraient pas affaire à être de ces consultations. Comment décidera-t-on de qui peut participer, et sous quelles conditions ? Devra-t-on se contenter de déposer des mémoires ? Permettra-t-on aux groupes de citoyennes et citoyens de s’exprimer librement ? Les limitera-t-on à poser un nombre prédéfini de questions, qui seront choisies à l’avance par le comité organisateur ?

Derrière l’idée du huis clos semble se dresser la logique managériale de l’ayant droit qui, telle que décrite par Alain Deneault dans Gouvernance, implique que pour être de la partie, il faut avoir préalablement prouvé la pertinence de sa présence[1]. Pour le dire autrement, le fait d’être un citoyen ou une citoyenne concernéE par un enjeu ne semble plus suffire pour qu’on ait la possibilité de s’exprimer et d’être entendu. C’est là une des beautés de nos « démocraties » représentatives : le seul geste politique légitime est celui d’un X de temps en temps marqué sur un bulletin de vote. Toute autre action doit s’inscrire dans un cadre donné dont les règles ont été écrites par un gouvernement qui n’a, semble-t-il, besoin que de l’appui de 30 % de l’électorat pour gouverner en monarque absolu. D’où des consultations opaques dont la participation suppose d’en accepter le paradigme.

Un peu comme pour les actionnaires d’une entreprise privée, il faut accepter la légitimité de l’instance dans laquelle on se trouve pour y participer. En accepter le décorum, les règles d’usage et la mission. Et lorsque tout porte à croire que l’essentiel des conclusions ont déjà été rédigées par le gouvernement avant même le début des consultations[2], on se demande si la participation au chantier sur l’acceptabilité sociale ne sert pas plutôt qu’à donner de la légitimité aux visées bassement extractrices du gouvernement libéral en quête d’un eldorado pour revamper les coffres d’une minorité de riches hommes d’affaires. Dans un contexte où le régime de redevances minières est une farce telle que l’on paie pour qu’autrui vienne extraire le minerai des sous-sols du territoire québécois[3], je suis porté à croire que ce chantier ne dérogera pas du régime austère imposé par le docteur Couillard.

Car ce chantier sur l’acceptabilité sociale ne servira pas à déterminer l’avenir des projets de développement économique au Québec. L’essentiel du projet est déjà décidé. Il s’agit plutôt de séparer l’opposition entre des interlocuteurs légitimes qui auront eux-mêmes donné une légitimité à la position du gouvernement en acceptant de jouer selon les règles du chantier et entre ceux et celles qui ne fitteront pas, par choix ou par contingence. Il y aura d’un côté des opposants et opposantes crédibles, mais museléEs par le cadre de consultations non décisionnelles, et les adversaires dont les demandes seront jugées irréalistes ou trop radicales et qu’on se bornera à ignorer. Le gouvernement ne cherche pas à obtenir l’appui de la population, il cherche à diviser l’opposition afin de mieux appliquer son projet destructeur.

L’acceptabilité sociale n’est pas à confondre avec un quelconque processus démocratique. C’est plutôt un concept léché tirant ses origines dans la tendance du développement durable, cette vaste opération marketing visant à faire taire nos objections écologistes à l’heure où l’on met à nu les ravages du capitalisme qui fait d’une planète aux ressources finies une planète finie. Après tout, rouler en Prius, c’est faire sa part pour la planète, n’est-ce pas ? Et pour faire des Prius, ça prend quoi ? Surprise ! Des métaux…

[1] Alain Deneault, «Prémisse 11 : Avoir intérêt à défendre des intérêts», Gouvernance : Le management totalitaire, Lux Éditeur, Montréal, 2013, pp. 51-56.

[2] Alexandre Shields, «L’intérêt public à huis clos», Le Devoir, (12 mai 2015), http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/439800/acceptabilite-sociale-huis-clos

[3] Coalition Pour que le Québec ait meilleure mine, «Budget du Québec : Austérité pour la population, mais des milliards en cadeaux pour les minières», (30 mars 2015), http://www.quebecmeilleuremine.org/communique/budget-quebec-austerite-milliards-en-cadeaux-pour-minieres

 

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