La Tomate noire

Propagande

by on Mai.22, 2015, under Général

«The conscious and intelligent manipulation of the organized habits and opinions of the masses is an important element in democratic society. Those who manipulate this unseen mechanism of society constitute an invisible government which is the true ruling power of our country.

We are governed, our minds are molded, our tastes formed, our ideas suggested, largely by men we have never heard of. This is a logical result of the way in which our democratic society is organized. Vast numbers of human beings must cooperate in this manner if they are to live together as a smoothly functioning society.» Edward Bernays, Propaganda.

Décédé à l’âge de 103 ans en mars 1995, Bernays est né à Vienne et a grandi à New-York avant de s’installer à Cambridge avec sa femme et partenaire dans ses travaux, madame Doris E. Fleischman. Neveu de Sigmund Freud, il serait l’un des premiers à avoir développé l’idée de changer l’opinion et le comportement du public, à une époque où ce concept se réduisait aux agences de presse et l’effort mis en place pour modifier des politiques gouvernementales. Son œuvre principale, dont je ferai un bref résumé ici, s’intitule Propaganda.

Publié en 1928, Propaganda est considéré par Noam Chomsky comme étant le manuel principal de l’industrie des relations publiques. Bernays serait en quelque sorte le gourou des adeptes de cette sphère d’activité. Bien que le document date un peu et que les techniques de propagande ont forcément évolué depuis la publication de l’ouvrage, je pensais qu’il serait intéressant de revenir sur un des ouvrages ayant marqué la naissance des relations publiques. Le livre serait en bonne partie fondé sur les leçons apprises lors de la Première Guerre mondiale.

Bernays affirme que dans presque tous nos actes quotidiens, que ce soit en politique ou en affaire, dans notre conduite sociale ou notre pensée éthique, nous sommes dominé-e-s par un nombre relativement limité de personnes. Ce serait la minorité qui comprend les processus mentaux et les tendances sociales des masses qui gouvernerait au dépend de la majorité. Bien qu’en théorie chaque citoyen et citoyenne soit en mesure de voter librement, nous nous serions entendus pour des raisons pratiques à ce que la machine des partis réduise le nombre de candidats et de candidates en liste à deux, voir peut-être à trois ou quatre individus tout au plus.

Bernays prétend que nous avons convenu volontairement, toujours pour simplifier notre vie, de laisser un gouvernement invisible filtrer l’information pertinente et les enjeux importants pour le public afin de limiter nos choix dans des proportions jugées raisonnables. La civilisation devenant de plus en plus complexe et le besoin grandissant d’un gouvernement invisible s’accompagnent par l’arrivée de nouveaux moyens techniques pour contenir l’opinion publique. Les journaux, le téléphone et la radio permettaient désormais de répandre instantanément l’information souhaitée rapidement à travers un vaste territoire.

Le gouvernement invisible dont parle Bernays est né à partir du moment où la bourgeoisie a pris la place des rois et de l’aristocratie. Avec la mise en place du suffrage universel et de l’éducation de masse, la bourgeoisie commençait à avoir peur du pouvoir populaire, car les masses menaçaient de la détrôner éventuellement. En réaction à cette possibilité, la minorité a découvert un mécanisme puissant pour influencer la majorité. Il a été démontré qu’il était possible d’orienter la pensée de la majorité dans la direction désirée, permettant ainsi à la minorité au pouvoir de contenir l’influence grandissante des masses populaires. Que ce soit en politique, en finance, dans le domaine manufacturier, en agriculture, dans les œuvres de charité ou en éducation, la propagande est le bras armé du gouvernement invisible. Bernays défini la propagande moderne comme étant un effort consistant pour créer ou former des évènements dans le but d’influencer les relations du public par rapport à une entreprise, un groupe ou une idée.

La propagande est universelle et continuelle. Dans sa somme totale, celle-ci encadre l’opinion du public aussi bien qu’une armée contrôle le corps de ses soldats. C’est le succès retentissant de la propagande durant la guerre qui a donné l’idée à la minorité «éclairée» d’appliquer une approche similaire en temps de paix. Bernays s’attarde au monde des affaires, à la politique, aux groupes de femmes, à l’éducation, aux services sociaux, à l’art et à la science. La propagande serait l’instrument permettant de maintenir l’ordre et d’ainsi éviter le chaos.

Bernays a contribué à former les relations publiques en favorisant le recours à l’approbation des leaders d’opinion, aux célébrités, aux docteurs et autres «experts» pour renforcer les arguments que ses clients voulaient mettre de l’avant. Il a également préconisé l’utilisation de sondages ainsi que la publication des résultats d’enquêtes et d’expériences pour renforcer la position ou les produits défendus par ses clients. Bernays fut essentiel pour rendre acceptable le fait que les femmes puissent fumer en public. En effet, il a supporté des démonstrations publiques, pour le bénéfice de la American Tobacco Company et des cigarettes Lucky Strike, où des débutantes étaient invitées à «s’en allumer une» rassemblées au coin des rues. Les cigarettes étaient même appelées «torches de la liberté». Bernays considérait que c’était une façon pour les femmes de démontrer qu’elles étaient égales aux hommes et illustrait le chemin parcouru par celles-ci depuis la naissance du mouvement des suffragettes. C’est du moins de cette manière que la propagande qu’il mit de l’avant opérait. Un autre de ses exploits a été de promouvoir le savon Ivory et de rendre le fait de prendre son bain plus populaire auprès des enfants en formant un panel national de sculptures miniatures, qui pendant des années organisa des compétitions de gravures dans le savon.

Rappelons que Bernays et Walter Lippman étaient tous les deux membres du comité sur l’information publique du gouvernement américain, qui réussit à convaincre une population jusque là isolationniste à supporter l’entrée en guerre, de leur gouvernement lors de la Première Guerre mondiale. Il sera également instrumental dans la campagne pour renverser le gouvernement élu du Guatemala. Son influence s’étend bien au-delà de l’ère suivant la Deuxième Guerre mondiale. Ses écrits dans les années 1940 et 1950 devaient aider à éduquer les leaders politiques quant à l’utilisation des médias de masse, en particulier en ce qui concerne l’emploi avantageux de symboles visuels pour produire ce qu’il définissait comme étant la «production du consentement» (engineering of consent). Bernays considérait le public comme étant somme toute assez bête. Un expert en relations publiques fait partie de la minorité intelligente et son rôle est de conseiller son client pour savoir comment aborder les masses, par l’usage de la psychologie. Dans une entrevue accordée peu avant sa mort, il se désole que le public ait acquis une conscience sociale, rendant ainsi plus ardue l’exploitation des masses laborieuses.

Je n’ai fait ici qu’un bref survol de Propaganda et tracé un portait très sommaire à propos d’Edward Bernays. Ceux et celles qui voudraient en savoir davantage sont invité-e-s à consulter l’œuvre de Bernays et à poursuivre leurs propres recherches sur ce personnage peu connu du grand public, mais fascinant. J’aimerais ultérieurement revenir sur le rôle que joue aujourd’hui la propagande dans nos sociétés dites démocratiques (elles n’en portent que le nom) et donner des exemples concrets quant à son application.

http://www.historyisaweapon.com/defcon1/bernprop.html

https://www.nytimes.com/books/98/08/16/specials/bernays-obit.html

http://thesocietypages.org/socimages/2012/02/27/torches-of-freedom-women-and-smoking-propaganda/

http://www.beyond-the-pale.co.uk/bernays.htm

Leave a Comment more...

Idées fausses sur l’action non-violente

by on Mar.28, 2015, under Débats, Général

chess

J’entends beaucoup de choses sur la violence, la non-violence, la possibilité d’amener les flics « de notre côté » ou les signes de peace dans les manifs. Je ne suis pas une experte de la question, mais je constate qu’il y a une masse de personnes qui ont envie de penser à ces enjeux. De la même manière, je pense que c’est très contre-productif de lever le nez sur des idées que les gens expriment juste parce qu’ils disent « non-violence ». J’ai donc pris la liberté de traduire et d’adapter une partie d’un livre appellé Unarmed Insurrections. People Power Movements in Nondemocracies pour élargir la discussion.

Ce texte ne s’adresse ni à des gens qui trouvent que c’est une bonne idée de faire des câlins à des flics et qui veulent les convaincre « d’être de notre côté », ni à des gens qui ne sont pas capable de voir que les tactiques utilisées par nos mouvements sont majoritairement non-violentes (grèves générales, blocages, occupations…), mais s’adresse plutôt à des gens qui constatent que la diversité des tactiques est essentielle à un mouvement social qui se veut large, inclusif et qui sait que tout mouvement social progressif et anti-oppressif est en opposition avec l’ordre établi.

Source : Kurt Schock, Unarmed Insurrections. People Power Movements in Nondemocracies, University of Minnesota Press, Minneapolis, 2005, p. 6-12.

Voici 19 des idées fausses les plus communes à propos de la non-violence :

1- L’action non-violente n’est pas l’inaction (même si ça peut inclure le refus de porter une action qui est attendue par les oppresseurs), ce n’est pas de la soumission, ce n’est pas l’évitement du conflit et ce n’est pas se résigner de manière passive. Dans les faits, l’action non-violente est un moyen direct pour poursuivre le conflit avec les opposants et est un rejet sans équivoque de l’inaction, de la soumission et de la passivité.

2- Tout ce qui est non-violent n’est pas considéré comme de l’action non-violente. L’action non-violente réfère à des actions spécifiques qui sont risquées et impliquent de la pression non-violente ou des moyens de coercition non-violents dans des interactions conflictuelles entre deux groupes opposés.

3- L’action non-violente n’est pas limitée à des activités politiques sanctionnées par l’État. L’action non-violente peut-être légale ou illégale. La désobéissance civile est une violation délibérée de la loi dans un but social ou politique et est un mode d’action non-violent fondamental.

4- L’action non-violente n’est pas composé d’actions politiques régulées ou institutionnalisées comme écrire des lettres, voter ou faire du lobbying. Contrairement au cas des gens qui s’engagent dans des actions politiques régulées et institutionnalisées, il y a toujours un élément de risque pour les gens qui choisissent l’action non-violente car elle défie les autorités.

5- L’action non-violente n’est pas une forme de négociation ou de compromis. La négociation et le compromis peuvent ou non accompagner les conflits poursuivis par l’action non-violente comme ils peuvent ou non accompagner l’action violente. En d’autres mots, l’action non-violente est un moyen de poursuivre un conflit et doit être distingué d’un moyen de résolution du conflit.

6- L’action non-violente ne dépend pas de l’autorité morale, de la honte des opposants, ou de la conversion de leur point de vue pour promouvoir un changement politique. Si la conversion du point de vue des opposants peut des fois arriver, le plus souvent l’action non-violente promeut le changement politique au travers la coercicion non-violente qui force l’opposant à faire des changements en lui sapant son pouvoir. Bien sûr, la pression morale peut être mobilisée, mais en l’absence de pressions politiques et économique il est improbable qu’un changement se produise.

7- Les gens qui utilisent l’action non-violente ne s’attendent pas à ce que l’État ne réagisse pas avec violence. La réaction violente du gouvernement n’est pas une indication de l’échec de l’action non-violente. En fait, les gouvernements répondent avec violence précisément parce que l’action non-violente est une menace pour leur pouvoir. Éliminer l’utilisation de l’action non-violente parce que des gens meurent ou sont blessés est tout aussi illogique que d’éliminer l’utilisation de résistance armée parce que des gens meurent et sont blessés. Lutte non-violente ne veut pas dire une absence de violence.

8- Ceci étant dit, la souffrance n’est pas une part essentielle de la résistance non-violente. La vision de la souffrance comme étant centrale à la résistance non-violente est basée sur la fausse assomption que l’action non-violente est de la résistance passive et qu’elle essaie de produire du changement en essayant de convaincre les oppresseurs. L’action non-violente est beaucoup plus sophistiquée que la fausse conception qui illustre l’image des activistes acceptant la violence physique des agents de leurs oppresseurs dans l’espoir que leur souffrance va convertir les opposants ou gagner la sympathie publique.

9- L’action non-violente n’est pas une méthode qui s’utilise seulement en dernier recourt, quand les moyens violents ne sont pas disponibles. Comme l’action violente peut être utilisée même quand il n’y a pas d’armes disponibles, l’action non-violente peut aussi être utilisée à la place de méthodes violentes.

10- L’action non-violente n’est pas une méthode d’action politique « bourgeoise » ou « classe moyenne ». Des actions non-violentes ont été, et peuvent être, mises en œuvre par toutes les classes, des esclaves jusqu’aux classes élevées. Pour des raisons évidentes, elles sont utilisées par les gens qui ont le moins de pouvoir, des gens qui n’ont pas accès au pouvoir, plus fréquemment que par des gens en position de pouvoir.

11- L’usage de l’action non-violente n’est pas limitée à la poursuites de but « réformistes » ou « modérés ». Il peut également être utilisé pour atteindre des buts « radicaux ». Par exemple, Anders Corr a documenté l’usage étendu de la non-violence dans les luttes pour la terre et le logement à travers le monde. Les défis au relations découlant de la propriété privée peuvent difficilement être considérées réformistes, modérés ou bourgeoises. De la même manière, le mouvement féministe a défié de manière radicale les rapports patriarcaux presque entièrement par des méthodes qui n’incluaient pas la violence. Les défis à l’ordre établi peuvent être radicaux et non-violents.

12- Si par sa nature même l’action non-violente requiert de la patience, ça ne veut pas dire que la production de changement politique sera lente en soi comparé à l’action violente. Des luttes violentes qui ont servi de modèle pour des générations de révolutionnaires ont pu prendre des décennies pour réussir.

13- Les moyens de l’action non-violente ne sont pas structurellement déterminés. Il y a des relations dans le temps et l’espace entre les contextes politiques et l’usage d’une stratégie, mais les méthodes utilisées pour défier des rapports politiques oppressifs ne sont pas déterminés par le contexte politique. Des processus d’apprentissage, de diffusion et de changements sociaux peuvent conduire à l’instauration d’actions non-violentes dans des contextes ou situations qui ont historiquement été caractérisés par des conflits violents. Certainement, le contexte des conflits et les enjeux influencent les stratégies de résistance, mais pas d’une manière déterministe.

14- L’efficacité de l’action non-violente n’est pas liée à l’idéologie des oppresseurs. Les croyances des oppresseurs peuvent influencer les dynamiques du conflit, mais elles ne sont pas uniquement ce qui détermine les aboutissants des luttes menées au travers de méthodes d’actions non-violentes.

15- De manière similaire, l’efficacité de l’action non-violente n’est pas en fonction de la répression des oppresseurs. Des campagnes d’action non-violente ont été efficaces dans des contextes répressifs brutaux et inefficaces dans des contexte de démocratie plus ouverte. La répression, bien sûr, contraint l’habilité à s’organiser, à communiquer, à mobiliser et à s’engager dans l’action collective et élargit les risques à participer à des actions collectives. Néanmoins, la répression est seulement un des facteurs qui influencent les trajectoires des luttes basées sur l’action non-violente.

16- La mobilisation de masse de gens dans des campagnes d’actions non-violentes dans des contextes dit «non-démocratiques » ne dépend pas de l’obligation qu’ont les gens à y participer. Si des campagnes d’actions non-violentes ont inclus la coercition pour mobiliser, la coercition n’est pas une caractéristique des mobilisations de masse. Des exemples démontrent que quand les communautés étaient vivement divisées ou que les campagnes n’étaient pas assez publicisées la coercition avait plus de risques d’être utilisé. Au contraire, quand des solidarités étaient construites entre les communautés et que les gens étaient bien au courant des campagnes, la coercition avait le moins de chance d’arriver.

17- Contrairement aux idées populaires et universitaires, les personnes qui décident de s’engager dans l’action non-violente sont rarement des pacifistes. Les personnes qui s’engagent dans l’action non-violente ont différentes idées, dont le pacifisme peut faire partie, mais le pacifisme n’est pas ce qui ressort chez les gens qui font le choix de l’action non-violente.

18- De manière similaire, les gens qui s’engagent dans l’action non-violente n’ont pas à savoir que c’est ce qu’ils font. Ainsi, l’implantation de méthodes non-violentes ne sont pas nécessairement reconnues comme « non-violentes » par les gens qui les pratiquent et ces personnes n’ont certainement pas à adhérer à une théorie de la non-violence ou à un code moral pour réussir et diffuser leurs stratégies.

19- Les campagnes d’actions non-violentes n’ont pas besoin d’un leader charismatique pour réussir même si certaines en ont eu. En fait, elles n’ont pas besoin du tout de leaders.

5 Comments :, , , , more...

Austerity and Social Strike in Quebec

by on Mar.26, 2015, under Général

What is Austerity? Austerity is the new buzz word, mostly because it is used as a mobilization tool in the preparation of Quebec’s next student strike that is also calling for a larger social strike. What is happening now, where is this new crisis is coming from, and what can we expect from it? These are some questions I will try to briefly address in this presentation.

So really, what is Austerity?

The neoliberal ideology in Quebec’s state and public services was implanted in the early 1990s. Recently, the rate at which these transformations have been introduced has greatly accelerated : cuts in education, cuts in the health sector, cuts in public sector employees pensions (Bill 3), etc. The Government of Quebec presented austerity measures as inevitable for the collective good: everyone had to do their part and take responsibility. However, austerity can be better understood as a set of measures that are enacted locally according to neoliberal philosophy, as well as a political choice from a specific social class. Therefore, austerity will not affect everyone in the same way. Its objective can be understood as an attempt to sabotage social infrastructures in order to progressively privatize the state and its subsidiaries.

Neoliberalism is a widely discussed topic. However, I will just define it as a political philosophy that slowly imposed itself as a new hegemony, rooted in an economic and managerial rationality, in which everything is to be understood and managed as a private company or a market. While the thinkers of neoliberalism are calling for a more “responsabilized citizen”, Wendy Brown (2006) argues that it creates rather a “depoliticized citizen”, by transforming political problems into personal problems with market solutions and by producing a consumer-citizen available to a heavy degree of governance and authority. David Harvey (2010) also argued that we have entered a new phase of capital accumulation which he called “accumulation by depossession”. According to Harvey, this accumulation (gaining plus-value) does not come from lands or work force, but from the upper classes that take back what social movements had won in previous struggles, whether it be welfare, labour regulations or other social protection. Hence, “austerity” can’t be understood without a class struggle paradigm.
Student strike and social strike

Quebec has a long and very rich history of social movements organizing against government decisions, starting with the labour movements in the 19th century, and the organization of a student movement somewhere in between the end of the fifties. To understand the particularity of social movements in Quebec, one has to understand the concept of “syndicalisme de combat”, a term that has no official English translation. I will therefore use “combative unionism”, a term coined by Jean-Marc Piotte in 1977 (Piotte, 1977). Combative unionism is a mix between orthodox Marxism and anarcho-syndicalism and is in opposition to corporate unionism and business unionism. I will not enter into details, but the major differences are in the ideology, objectives and means used by those different kinds of unions. Whereas the corporate and business unions want to protect the corporate and individual rights of the worker and are organized in a top-down hierarchy, combative unionism inserts itself in a logic of class struggle and works towards the creation of a “power relation” against the bosses who exploit their workers. This kind of organization requires direct democracy and a bottom-up organization, and uses strikes and direct actions as legitimate political means to fight back.

However, in Quebec, the labour movement is not talking about combative unionism anymore. Only a certain fringe of the student and community worker’s movement does. This is largely due to the fact that since the 1980’s, there has been a major weakening of syndicalism. To survive, unions have had to transition towards a syndicalism of consultation, that works hand in hand with the government and the management (Rouillard, 2004). This transition was caused by the major economic recession of the 1980s, the creation of the Law on essential measures and the transformation of the Labour Code in 1999, which regulated the right to strike. Direct democracy doesn’t really exist anymore and struggles are bracketed by the cycle of collective labour agreements.

The stronger political movement is the student movement, because students have the power to organize political strikes in the realm of education, but also in solidarity with other struggles, based on a strong combative union structure. This is possible because the “right to strike” is not legislated in the student context. Students say they are legitimate to strike because they are intellectual workers (a concept that comes from May 68 in France) and are inside the society, not outside, so they can act in it. This spring, students organized a general strike against the government’s austerity measures, not only against cuts in education, but also against cuts in the health and public sector, and against hydrocarbure extraction projects. The momentum was chosen because the public sector workers’ collective labour agreements are ending on the 1st of April, which means a social strike is more possible than ever. A large coalition in favor of a one day social strike on May 1st (the traditional day against capitalism), has also been organized by the Industrial Workers of the World (IWW), gathering students, labour unions and community groups. Presently, the student movement is quite divided, because there is a wide variety of student federations. On the one side, there are the reformist and corporate student federations (FECQ and FEUQ). On the other, there is ASSÉ, a direct democracy national student union using combative unionism, and then there is the new Printemps 2015 group. Printemps 2015 started as an anti-austerity UQAM informal mobilization squad. The group was composed of, amongst others, former ASSÉ activists who didn’t recognized themselves in the post-strike 2012 ASSÉ, which became larger, more centralized and media oriented. It called for the creation of various autonomous and informal “printemps 2015 committees” everywhere, to start mobilizing for the strike autonomously.

What is happening at Concordia and in our department?

Francophones and anglophones have very different cultures and traditions of organization that have most of the time evolved separately because of the language barrier. While French associations developed a student unionism with a strong culture of general assemblies and direct democracy, anglophone student activism related less on their material conditions as students and more on identity struggles and affinity groups. For example, they have focused more on queer, intersectional, anti-oppression and anti-racist struggles. The structure of the student association in Concordia for example, is very similar to the Student Government in the United States. It is also historically situated and reflects the aftermath of the Netanyahou riots at Concordia in 2002 (see the movie Discordia for more info). There may be less of a strike or GA culture at Concordia, but it is not as if it was easy or taken for granted in francophone association either. In 2012, we started doing mobilization in favour of a strike 2 years before. It is a collective and transformative process.
Since a few years, we saw many exchanges happening (from both sides). In 2012, Concordia joined the student strike and multiple associations affiliated to ASSÉ. Since the fall, an inter-departmental group “Solidarity Concordia” joined to raise awareness against austerity measures and in favour of a strike. At this date, at least 5 student association voted for a strike (either March the 23rd and/or April 2nd), summing about 4000 students. Another 10 000 will be voting soon. In Québec so far, approximately 80 000 students will be on strike across the province, including renewable general strike mandates or punctual strikes.

Role of the student strike

This is what leads us to the impact or importance of a student strike in Quebec. Even if I believe that strikes and direct action are the only way that we can have any real impact in relation to government decisions, I don’t think that the major force of a strike lies in its potential “gain”. It is more about the opening of possibilities that it creates, the gathering of people that exchange on the world and politicize themselves. It changes how we relate to and behave in the world. This leads us to another important question that is whether or not we should have demands. The development of the rhetoric of “social rights” comes from 19th century social movements and is linked to the creation of a “civil society”, which is defined by the domain of social life organized independently from the state. That implies a definition of society as a functioning whole, but is that really the case? Eric Wolf (2001) warned us about this use of an all-encompassing concept. Society is not a functioning whole. It is rather crossed by structural and hierarchical relations of power. The function of “demands” are then to create a compromise and to obtain and stabilize our privileges given by the state and “social peace”. However, as multiple subaltern studies scholars such as Chakrabarty have shown, the “we are all born equal” liberal citizen concept doesn’t exist. Hence, recognition, as Povinelli puts it (2011), is bracketed inside the structure of “late liberalism” and its lines of (in) tolerance and its social division and hierarchies. That means that it is always linked to the liberal dynamics of making live, making die and letting die, which unfolds dynamics of endurance and survival. So what if we didn’t want to contribute to the liberal society anymore? Could there be other ways of imagining our role and responsibilities towards others and other ways of conceptualizing the dynamics of reproduction of power and solidarities? The idea of “the commons” (Federici, 2011) seems to be a very insightful way of rethinking our relations to each other and to the state, rather than the “social” whose role in the end is to contribute to the reproduction of the liberal capitalist system.

Role of the intellectual and the anthropologist

So what is the role of intellectuals, anthropologists and sociologists? Should we contribute to society? A common answer would be yes: we want to have an impact, and we believe that the production of knowledge could enlighten people and change the world for the better, even in small bits. In anthropology, we like to put an emphasis on what people do rather than what people say they do. So I would like to turn back the focus and to “objectify the objectivator”, as Bourdieu (1984) would put it.
We are not born scholars, we become scholars (in a very painful process) hence the scholar we are is rooted in who we were (and still are) and our social position in the field, but also desires, aspiration, fears, and angers. Our political rationality or scientific interest are not merely rational and individual choices. Some say; “I am a scholar, I do my job, I do scholarly things”. This might be true, but we are not outside the world, we never were. Hence, we are not just scholars or students. We are horrified by extractivism, work conditions, structural oppression like sexism, racism (name it!), and this is what brought us to school in the first place, to understand. And then what, what are we doing, what is our role? The problem is that whatever knowledge or critique we can produce as academics and scholars, it’s going to be used to make the system more efficient (Boltanski & Chiapello, 1999). Capitalism is well-known for absorbing critiques in an utilitarist way. Just as it is engaged in a process of endless and exponential accumulation, it is engaged in a process of continuous amelioration. The thing is that time is not linear nor evolutionary, and that resources are not unlimited.

Juliah Oparah (2014), a scholar and one of Angela Davis’s comrades, tells us that we have to materially help and engage with activists and insurgents, and not just build ourselves careers on the back of those who puts their bodies at risk. The spectacle of violence and conflict is another kind of exoticism. Let’s take the example of Alain Bertho (2009) , a French sociologist who studies riots around the world through the internet, from the comfort of his office. That fascination for the end of the world and riots, that other called “réalisme catastrophile”, has risen up with the augmentation of discontent and uprisings in the 90s, in reaction with the increase of neoliberal policies. Are we voyeurs? Which side are we on? Are we going to be taking part in the action or are we just going to write about it? Riots do convey a message though with their symbolism, but they are not performances, they are an appeal.

Then yes, academics have a specific role and there is a value to the production of knowledge, and this takes time and care. But in the end, who are we benefitting? Who are we useful to? Who are we relating to? My intent here is not to make a call for a programmatic activist anthropology. I do suggest that scholars will have to put their hands in the dirt, and not just when and how they choose it, with carefully framed relations inscribed in their research design. The field is never ending, there are no boundaries in reality. Both what we consider “going on the field” and our “day to day” life informs and shapes the way we understand reality and what’s out there. And we will probably be more useful in our own communities if we decide to take an active role in it. That requires going out there, meeting people, making friends, entering in difficult social processes and sometimes making mistakes, but this is what we would do in the field anyway. That’s fascinating, because I am part of two communities that are constantly worried about being “outside of the world” and to be invisible to the ‘common mortals’. When did you ever stop being a common mortal? There is a movement of back and forth between theory and practice and theory is not always symbolic violence, when it is embodied it can be emancipatory. That means making time for this, because it is an impossible task if we stay in the “budget-time” (Bourdieu, 1984) structure defined for young graduate scholar and students. This time can be liberated by striking, but on a day to day basis, it could also be obtained by “slowing down” or even by leaving academia. However, we don’t need super-activists: those people are often more damageable than helpful because it doesn’t contribute to the creation of inclusive spaces. While struggling against capitalism and its effects, we should also try to deconstruct the capitalist socialization that forces us to be always more performant selves.

Conclusion: What can we hope for? Why are we doing this?

Povinelli (2011) says that hope is dangerous, and instead of hoping for a better future, we should get into the material world, with care, and try to do something. This is not something that can be thought, it is something that has to be lived. Strikes are not always easy, nor fun. They can be pretty dangerous: there are physical, affective and legal consequences. However, there are those small moments where you understand that you are not just a ‘ressource’ or a number, and that when joining with others, you can have a real political power. Whether it’s when you spend hours deciding on a motion in a general assembly and that you make it happen by picketing the classes so that you can go to a demonstration, or when you successfully unarrest-bizarre- a comrade at a demo… You leave the discursive realm of ideas and you realize that collectively you have an impact in the material world. This experience is life-changing, and I invite you to take part in this process in the weeks to come.

For more infos: grevesociale.info

– written by MT.

_______________________________________

REFERENCES
Bertho, A. (2009). Le temps des émeutes. Montrouge: Bayard.
Boltanski, L., & Chiapello, E. (1999). Le nouvel esprit du capitalisme. Paris: Gallimard.
Federici, S. (2011). Feminism and the Politics of the Commons. na. Retrieved from http://www.andandand.org/pdf/federici_feminism_politics_commons.pdf
Harvey, D. (2010). A companion to Marx’s Capital (Vol. 1). Verso Books.
Pierre Bourdieu. (1984). Homo Academicus. Paris: Éditions de Minuit.
Piotte, J.-M. (1977). Un syndicalisme de combat. Montréal: Editions A. St-Martin.
Piya Chatterjee, S. M. (Ed.). (2014). The Imperial University: Academic Repression and Scholarly Dissent. Minneapolis: University of Minnesota Press.
Povinelli, E. A. (2011). Economies of abandonment: social belonging and endurance in late liberalism. Duke University Press Durham, NC.
Rouillard, J. (2004). Le Syndicalisme Québécois. Montréal: Les Éditions du Boréal.
Wolf, E. R., & Silverman, S. (2001). Pathways of power building an anthropology of the modern world. Berkeley: University of California Press. Retrieved from http://site.ebrary.com/id/10057112

Leave a Comment :, , more...

PEGIDA : racisme islamophobe et sexisme

by on Mar.25, 2015, under féminisme, Général

28 mars15

Le samedi 28 mars PEGIDA Québec se réunira pour sa « Première action » à Montréal, en plein « Petit Maghreb ». PEGIDA est un mouvement d’origine allemande (Patriotische Europäer gegen die Islamisierung des Abendlandes – Patriotes européens contre l’islamisation de l’occident) qui a inspiré un pendant québécois qui pue autant. Des deux côtés de l’océan, PEGIDA se nourrit au racisme et encourage la stigmatisation et l’exclusion des personnes musulmanes en utilisant un discours alarmiste qui oppose une civilisation occidentale supposément laïque, moderne et progressive contre l’imaginaire du musulman barbare dont les femmes sont toujours captives et violentées. Le mouvement PEGIDA est aussi porteur d’idées fascisantes. Par ces appels à l’imaginaire identitaire de la nation accompagnés d’un discours qui rejette et stigmatise les musulman-e-s, PEGIDA encourage le découpage de la société en différentes communautés qui ne devraient pas avoir les même droits.

Au niveau global, ces idées s’inscrivent dans une période où le militarisme occidental légitimise une guerre invisible contre le « terrorisme ». Guerre invisible pour nous, mais qui tue de manière impitoyable des milliers de personnes dont la majorité écrasante sont des civil-e-s. Guerre qui contribue également à la stigmatisation des personnes musulmanes qui vivent en occident. Ces idées se placent aussi dans un contexte de crise sociale et de politiques d’austérité ce qui augmente l’insécurité sociale et les tensions. Au Québec, le gouvernement libéral alimente les inégalités sociales déjà existantes pendant que certains partis politiques profitent du repli nationaliste identitaire pour lancer des appels populistes et irresponsables en participant activement à l’idée que les musulman-e-s sont dangereux. Ainsi, l’État participe à la construction du racisme et du sexisme ambiant en ciblant particulièrement les femmes dans la sphère publique (tout en prétendant « les aider à se libérer ») et en faisant des séparations constantes entre « eux » et « nous ».

L’islamophobie est le racisme qui vise les personnes de religion musulmane (où même des personnes « ayant l’air » musulmanes). Sous le couvert d’un attachement à l’égalité, à la liberté d’expression et à la laïcité, PEGIDA Québec, comme les autres mouvements PEGIDA en Europe, est un repère d’idées islamophobes qui ont des conséquences réelles graves pour les conditions de vie, l’autonomie, l’accès aux services, et la sécurité des musulman-e-s.

Quelques chiffres :

De janvier 2013 à octobre 2013 le Collectif Québécois Contre l’Islamophobie (CQCI) a reçu 142 plaintes pour des actes et des propos islamophobes au Québec. Sur ces 142 cas au moins 114 des victimes étaient de femmes.

Les femmes musulmanes représentent 84,4% des victimes d’actes islamophobes et les femmes portant le foulard représentent 77% des victimes d’agressions physiques ou verbales selon le rapport annuel de 2013 du Collectif contre l’islamophobie en France.

Une des conséquences très concrète de la montée de l’islamophobie sont ces agressions de femmes. Elles sont agressées pour deux raisons indissociables : parce qu’elles sont musulmanes et parce qu’elles sont des femmes. La montée de l’islamophobie banalise les violences vécues par les personnes de religion musulmane et banalise leur exclusion.

En tant que féministe, je pense qu’un outil important pour l’émancipation des femmes est la capacité à faire des choix et je crois que donner des choix aux femmes en misant sur l’égalité des chances dans la société (éducation accessible, emplois accessibles, logements accessibles, le choix d’avoir ou non des enfants, le choix de comment s’habiller, le choix d’avec qui on veut partager de l’intimité…) et beaucoup plus porteur d’une égalité que la pseudo laïcité violente que les islamophobes réclament.

Je refuse de toutes mes forces que des femmes subissent de la violence parce qu’elles sont des femmes et parce qu’elles sont musulmanes. Je suis en solidarité avec elles, avec leurs familles et leurs proches. Je refuse également que le féminisme serve à faire valoir des pensées fascisantes basées sur l’exclusion et la violence.

NON À PEGIDA, AU QUÉBEC ET PARTOUT AUTOUR DU MONDE! NON À L’ISLAMOPHOBIE!

À samedi tout le monde!

Rassemblement contre le racisme et l’islamophobie
Samedi 28 mars 15:30
Coin pie IX/Bélair

Leave a Comment :, , , , , , , , more...

L’empreinte: Redéfinir les mythes nationaux et appropriation culturelle

by on Mar.19, 2015, under Général

(Merci à I. Ce texte est le résultat de la discussion que nous avons eue au retour du visionnement.)

Quand j’ai assisté pour la dernière fois à une activité du PQ il y a une décennie environ (une conférence de Louis Bernard)[1], une clameur s’était élevée dans la salle suite à l’énonciation de l’histoire de l’identité canadienne-française. Une vieille dame pleine d’amertume avait même grogné en parlant des «méchants Anglais»: « Ils nous ont volé nos symboles et notre hymne national ». C’était une tendance assez forte à l’époque que de donner dans cette victimisation larmoyante. Un groupe d’intérêt avait même été fondé dans l’espoir de reprendre au ROC le nom de Canada et l’emblème de la feuille d’érable.

Que des nationalistes québécois-es jugent bon, aujourd’hui, de récupérer non pas quelques symboles, mais de revendiquer des identités entières aux peuples autochtones, ça ne semble cependant pas causer tant de chemises déchirées.

De fait, cette tendance n’est pas apparue avec le documentaire L’Empreinte. Depuis qu’il n’est plus exactement honteux de s’identifier comme d’origine autochtone, des Nords-Américain-e-s de tout poil prétendent avoir du « sang indien » bien caché quelque part dans le coin d’une veine. Dans ce contexte, les Québécois-es ne font d’ailleurs absolument pas exception. La tendance peut être plus forte qu’ailleurs à se définir comme société métissée (clairement moins que dans à peu près toute l’Amérique latine, quand même) mais elle s’inscrit dans une tradition qui n’est pas du tout unique[2] et cela n’a sans doute rien à voir, contrairement à ce que Darryl Leroux croit, avec les larmes acides que bien des Québécois-es versent sur leur propre sort. Bien évidemment, la génétique nous a appris que les Québécois-es de vieille souche française ont assez peu de vrai « sang indien », mais passons, cela importe en fait assez peu.

La thèse de L’Empreinte, en regard de tout ça, est particulièrement laborieuse à résumer. Le documentaire cherche à démontrer qu’à peu près tout ce qui constitue le «modèle québécois» est un héritage de la culture amérindienne. Place de la femme, valeurs égalitaires, social-démocratie, tolérance, recherche du consensus, etc. Tout y passe. Même en outrepassant toute logique et en admettant une influence directe aussi forte, on pourrait bien arguer que cela ne fait pas de nous des Amérindien-ne-s et ne nous donne pas le droit de revendiquer ce statut. Pas plus que les emprunts constants des Grecs/ques Ancien-ne-s aux autres civilisations n’ont fait d’eux des Phénicien-ne-s ou des Égyptien-ne-s. Mais il n’y a rien à faire. Roy Dupuis le sent en lui qu’il est « indien ». Ses invité-e-s, confortablement installé-e-s dans des chalets à 400 000$ ou des bureaux luxueux, le sentent aussi. Une psychanalyste invitée et visiblement intéressée par l’ésotérisme en arrive à dire que la négation même de l’héritage autochtone (dans l’expression « on est pas des sauvages ») est une preuve de plus qu’en réalité, on est des sauvages.

Légendes dorées, légendes noires

Le Québec ne se distingue pas non plus sur le soin qu’il met à présenter la colonisation comme étant dénuée de tout conflit. Aux États-Unis, on présente souvent l’image des bons puritains portant des chapeaux haut-de-forme partager du blé d’Inde lors du « Premier Thanksgiving ». La France, encore culturellement forte au Maghreb, a édicté des lois mémorielles. En Espagne, la leyenda negra est une expression péjorative qui renvoie aux histoires d’exactions commises durant, notamment, la colonisation de l’Amérique et prétendument inventées de toutes pièces pour des motifs politiques[3]. Devant tant de récits nationaux lavés à l’eau de javel, il serait surprenant que le «nôtre» soit le seul, le seul au monde pour reprendre la théorie du documentaire, à avoir été fondamentalement différent.

Non, le Québec n’est pas unique. Les vertus de sa colonisation non plus, ni ses exactions. Sur le plan historique, L’Empreinte est exsangue. La meilleure parodie vient d’ailleurs de Denys Delâge et de Serge Bouchard, deux spécialistes qui connaissent pourtant très bien le poids des mots. On ne se centre que sur les alliances entre Français-es et Autochtones, qui ont effectivement eu lieu. Mais des alliances, pratiquement tous les colonisateurs en ont tissé, même le cruel Cortès, destructeur des Aztèques.

On met bien sûr de côté la masse pourtant incontournable des bavures, qui date de bien avant l’hostie de Conquête: le rôle français dans l’extermination des Renards par exemple, l’évangélisation agressive et la traite massive de milliers d’esclaves (surtout des Autochtones mais aussi des Africain-e-s), et dont le fameux Jean Vauquelin, héros couronné par une place attenante à l’Hôtel de Ville de Montréal, était friand. On a beau, assez ridiculement d’ailleurs, évacuer toute responsabilité sur ce qui s’est passé après 1759 – ce sont finalement les Anglais qui seraient responsables de la cassure entre Québécois-es et Autochtones – il n’en reste pas moins que des massacres, les Français qui s’appelaient Canadiens en ont aussi commis.

Et je ne souscris pas à la thèse du « moins pire ». Un esclavage « moins pire » centré sur la domesticité est tout de même de l’esclavage, et mérite d’être appelé « esclavage » et non « modèle unique de colonisation ».

Ignorance et idéalisation

Dans ce documentaire sur les valeurs autochtones supposément transmises aux Québécois-es, on ne parle finalement pas du tout des Autochtones. Les informations sur la culture des différentes nations présentes au Québec tombent au compte-gouttes, les plus exactes semblant d’ailleurs provenir de Joséphine Bacon, chez qui Roy Dupuis remarque immédiatement les yeux, anormalement bleus. Cette discussion, qui démontre finalement que les Québécois-es sont redevables aux Autochtones (et non pas qu’illes sont autochtones), est présentée comme l’indéniable preuve que ces dernières/iers reconnaissent eux-mêmes la proximité.

Assez délicieusement, la poétesse innue remarque d’ailleurs que si la conversation avait eu lieu dans sa langue, certaines questions auraient été de trop. Sous-entendu: ta yeule Roy.

L’histoire réelle passe le relai au mythe du bon sauvage. Celui d’une Île de la Tortue (autrement dit l’Amérique) idéalisée et dans laquelle tous les individus étaient égaux, solidaires et libres. Le fait est: s’il est vrai que les Jésuites et Gabriel Sagard ont effectivement observé des traits plus égalitaires et une liberté sexuelle plus grande chez les Autochtones visités, il n’en reste pas moins que la vision générale qu’en ont eu les Européens par la suite n’a rien à voir avec la réalité historique. Il est né d’une instrumentalisation des Autochtones à des fins philosophiques, politiques et idéologiques: ce phénomène existe depuis longtemps et représente tous les indigènes du monde sous des traits juvéniles et purs. Pas étonnant qu’on traite encore les Autochtones comme des mineur-e-s, pourrait-on en conclure.

Autrefois on se servait du mythe du bon sauvage pour vanter une culture ignorant le péché et dénoncer le progrès. Dans l’Empreinte, le péché c’est l’individualisme. Dans les faits, nous savons très bien que les Premières Nations du Québec sont issues de civilisations développées, matures et aux normes parfois strictes (incluant sur le plan des rôles genrés, remarquerait Gabriel Sagard). L’ignorer au profit du mythe, comme on le fait ici, est une négation totale du vécu des Autochtones, de leurs luttes quotidiennes pour améliorer leur vie, de leurs questionnements, de leurs doutes. Toutes ces choses qui nous permettent de les considérer justement comme nos pareils, c’est-à-dire des êtres humains dignes d’être nos interlocuteurs/trices.

De qui a-t-on hérité?

On pourrait affirmer que l’esprit communautaire des Québécois-es (en admettant qu’il soit aussi distinct qu’on le prétend) existait déjà dans la France du Moyen Âge. On pourrait aussi affirmer que le mépris apparent pour la hiérarchie (traditionnelle) est commun en Amérique du Nord, et qu’il n’a pas nécessairement de racines autochtones, et que c’est l’Américanité du Québec qui s’exprime à travers lui. On pourrait affirmer que le dédain pour la richesse, dont parle Roy Dupuis, est en fait une invention de Joseph Facal servant à victimiser les bourgeois-es, et que par ailleurs le premier discours contre les riches (et qui nous a été transmis) date de l’Égypte ancienne et non pas de la gaugauche immobiliste. Que la social-démocratie est réellement héritée d’Europe, (genre… l’endroit où elle a été inventée). Que notre système d’éducation mêle les inspirations catholiques et socioconstructivistes, aussi originaires d’Europe.

Mais au lieu de chercher des vérités multiples un peu partout, le documentaire affirme que tout ça vient du fait que nos ancêtres gambadaient gaiement, main dans la main avec des Autochtones, au milieu de la Vallée du Saint-Laurent. C’est commode et confortable comme théorie.

« Fuck les Indien-ne-s, vive la social-démocratie! »

Qui l’eût cru: le modèle québécois « capitaliste à visage humain » comme me le faisait remarquer I., découlerait directement de la vie communale (sans État ni capitalisme) des Algonquin-e-s et Huron-ne-s. La gauche modérée n’est pas la première à s’essayer de récupérer ce récit de colons. J’ai déjà entendu Michel Kelly-Gagnon, alors président du Conseil du Patronat, tenter de vendre le capitalisme sauvage en incitant ses compatriotes à « retrouver l’esprit du coureur des bois ». Il avait fait de ce thème une conférence et de sa conférence une tournée pan-québécoise.

Mais ce qui me met hors de moi, c’est que ce maudit documentaire n’amènera jamais une seule réaction de solidarité face aux luttes autochtones, ou même de sympathie à leur égard. On n’y parle ni des territoires accaparés, ni des forêts rasées, ni des femmes disparues, ni des réussites multiples, ni des espoirs, ni même du quotidien. On ne voit même pas l’ombre d’une rue de Pikogan ou d’Odanak. Son objectif est de défendre le modèle québécois (blanc) par un immense appel à la tradition (imaginaire et nourrie par l’anecdote), stratégie plagiée aux esprits ultraconservateurs. Dans ce contexte, et même si quelques intervenant-e-s issu-e-s des Premières Nations sont utilisé-e-s[4], les principaux/ales intéressé-e-s sont évacué-e-s et restent des remarquables oublié-e-s.

______________________________

[1] Notons par ailleurs que pendant cet évènement, j’ai été hué (pour la dernière fois par le PQ) après avoir posé une question sur le droit à l’autodétermination des Autochtones à M. Bernard. À la défense de l’ex «Grand Mandarin», il a dit avoir visité les communautés à plusieurs reprises, et compris leur désir: c’est-à-dire celui de se gouverner eux-mêmes. Il n’y avait pas de mépris dans cette réponse.
[2] Par exemple, chez les Blancs et les Noir-e-s des USA, la tendance est également forte, comme l’illustre le début de ce texte: « I AM COLORED but I offer nothing in the way of extenuating circumstances except the fact that I am the only Negro in the United States whose grandfather on the mother’s side was not an Indian chief.»
[3] Il est possible de dire que l’Espagne a réellement été victime d’une légende noire – des mensonges ont été colportés sans arrêt dans le cadre d’une guerre de propagande- mais ironiquement, plusieurs historien-ne-s nationalistes se sont servi-e-s de l’existence de ce biais pour discréditer toutes les critiques. Ici on parle plutôt de «Québec bashing», mais c’est littéralement le même phénomène, avec son lot de réactions stupides de part et d’autre.
[4] Et cela ne constitue absolument pas une critique de leur participation au documentaire.

6 Comments :, , , , more...

Les 15 mars se suivent… et ne se ressemblent pas toujours

by on Mar.16, 2015, under Général

En fait je dis ça, mais je ne parle pas pour tout le monde. Pour beaucoup de gens malheureusement, le 15 mars a encore fini avec un ticket (l’article 500.1) après une attente interminable dans la slush frette, pris en souricière par le SPVM équipé pour aller en guerre.

Récapitulons :

15mars 01

Je suis passée au rassemblement du COBP coin Berri/Ontario un peu avant 15h. Il y avait déjà au moins 8 fois le nombre de flics que de personnes qui voulaient se réunir pour dénoncer la brutalité policière : des poussins, des antiémeutes, des autos, des vans, allouette! Je suis restée quelques minutes puis j’ai pris le chemin de la manif féministe où j’avais décidé d’aller cette année. Surprise! Plein de gens contre la brutalité policière, mais une seule voiture de flic sur le côté de la Place Philip.

C’est n’importe quoi! Des gens au SPVM prennent des décisions complètement arbitraires et sont payé-e-s et récompensé-e-s pour ça (moi aussi des fois j’ai envie de crier « mes taxes! »). La manif féministe était affichée comme une « manif contre la brutalité policière » et n’a pas donné son trajet. Le rassemblement du COBP était affiché comme un rassemblement, donc n’a pas à donner son trajet. Que les flics prennent un plaisir dégoûtant à s’habiller en GI Joe pour aller réprimer du monde pas armé, pas équipé en nous faisant croire que c’est parce que « la manif n’a pas donné son itinéraire » pour finalement l’arrêter pour cause d’« action concertée destinée à entraver la circulation des véhicules routiers  » (Criss c’est 2 articles différents! Nous prenez-vous pour des caves?!) est encore une preuve à placer dans la grande liste de « les flics font ce qu’y veulent quand y veulent pis APRÈS y trouvent un article pour se justifier ».

15mars 02

15mars 03

Le rassemblement pour la manif féministe était agréable, plein de gens différents, de ballons et j’ai vu quelques enfants. J’ai aussi eu l’agréable surprise de voir une bannière abolitionniste (mais wtf la barre du A en Kalachnikov?!), ça m’a surpris parce qu’on n’entend pas les abolos dans la gauche radicale (gauche radicale ou juste gauche comme nous le faisaient remarquer deux filles de l’industrie il y a quelques mois). Juste avant le départ de la manif, un groupe qui s’était tenu en retrait du reste des gens a décidé de ne pas faire partie de la manifestation et a crié que c’était à cause de la bannière abolo. Je me suis fait le commentaire que je n’avais jamais assisté au départ de gens à cause de malaises causés par la position abolitionniste pendant que j’ai assisté à beaucoup de départs à cause de l’inverse. Pourtant gang il va bien falloir trouver un moyen de se parler un jour, ça serait dommage de laisser les lignes de la CLÉ et de Stella diriger nos réflexions féministes et nos choix d’alliances dans la gauche radicale.

15mars 04

Nous avons donc pris la rue! Oui oui! La rue!

Je souligne ici l’absurdité totale de vivre dans un « État de droit » qui se gargarise aux mots « droits fondamentaux » et « Constitution » et de se rendre compte que maintenant, à chaque fois que nous décidons de prendre la rue de la même manière que les manifs l’ont fait des années durant, on s’expose à de la violence et de la répression policière.

15mars 05

15mars 06

15mars 07

On a marché sur Ste-Catherine jusqu’à St-Laurent puis monté St-Laurent vers le Nord. C’était très libérateur de crier « FLICS, MACHISTES, ASSASSINS! » en marchant. La manif était de bonne humeur, les gens étaient content-e-s de marcher. Wow on a marché presque une heure! Les flics nous suivaient en auto mais j’en ai pas vu beaucoup… On était très très loin de la gang à l’allure paramilitaire que j’avais vue coin Berri/Ontario. La manif s’est tout de même fait disperser près de la rue Rachel… Comme quoi… Mais je suis quand même plus qu’heureuse d’avoir été capable de marcher dans une manif féministe pour le 15 mars!

De retour vers la maison, en apprenant que le rassemblement du COBP était sur Berri (à 50 mètres d’où je les avais vus quelques heures auparavant!), pris en souricière, j’ai décidé de passer par là. Il y avait quelques personnes et quelques bannières. Les gens, même les gens qui ne faisaient que passer, étaient complètement renversés quand on leur racontait pourquoi les flics bloquaient le carré Sherbrooke-Ontario-Berri au complet, avec un armement et un équipement qui leur serait plus utile pour combattre Daesh en Syrie, mais qu’illes utilisaient pourtant pour mater un rassemblement pacifique.

15mars 08

15mars 09

15mars 10

15mars 11

15mars 12

Il y a eu quelques discours et des bannières. On a rit des flics et on a essayé de faire du bruit pour s’encourager et encourager la gang en bas. À moment donné la flicaille s’est tannée de nous et nous a poussé-e-s sur le trottoir en nous disant de nous en aller.

On a changé de bord de rue.

15mars 13

Les pieds mouillés, j’ai fini par partir, non sans plusieurs pensées pour les gens dans la souricière.

J’espère que vous allez bien.

NO JUSTICE NO PEACE, SMASH THE POLICE!

5 Comments :, , , , , , more...

Faique y’a des fachos qui ont eu une tite peur pour leurs tis événements?

by on Mar.02, 2015, under Général

En soirée, le groupe Légitime Violence et ses invités français In Memoriam ont tenu un concert dans un lieu tenu confidentiel, par crainte de perturbation par des militants antifascistes ou par la police. [1]
En matinée, ce sont «trois représentants» du groupe d’extrême droite italien Casapound et de son aile jeunesse Blocco studentesco qui donnaient une conférence publique à l’invitation de la Fédération des Québécois de souche (FQS) et du groupe La bannière noire. Là encore, les organisateurs n’ont pas révélé où aurait lieu leur évènement.

conférence Casapound Italia et Blocco Studentesco

conférence Casapound Italia et Blocco Studentesco2
[Photos venant de la page fb de la Fédération des Québecois de souche]

Vous le savez que vous êtes watché-e-s. Vous le savez que des gens vont toujours s’interposer et vous gâcher votre fun de cracher votre marde d’extrême-droite. Ces idées d’exclusion, de haine, de hiérarchie et d’autorité, c’est juste non. La Fédération des Québécois de souche peut ben déguiser son fascisme sous un verni de traditions québécoises et d’inquiétudes pour la majorité et Légitime Violence peut ben chanter : « Ces petits gauchistes efféminés qui se permettent de nous critiquer n’oseront jamais nous affronter. On va tous les poignarder!», vous avez quand même besoin de passer par le bouche-à-oreille pour être sûr-e-s de réaliser vos événements. De la même manière, quand Légitime Violence « ne se qualifie pas publiquement de fasciste, mais plutôt d’«anti-antifasciste» », il n’y a personne de cave. Y’a pas juste vous qui savez que nous savons que dans le fond vous êtes des fascistes qui invitez des groupes fascistes, y’a le lectorat de La Presse en entier qui le sait. Vous trouvez sûrement que c’est un bon moment (austérité et appauvrissement qui vient avec, réflexe de repli identitaire des majoritaires qui se sentent « menacé-e-s » – De quoi? Ça reste un mystère -, contexte global d’islamophobie et de colonialisme néo-libéral) pour encourager les idées fascisantes, mais vous savez aussi que si vous vous montrez de manière décomplexée ça ne passera pas.

Vous allez toujours trouver des gens sur votre route.

En plus, Montréal a cela de très pratique que tout le monde se sent antifasciste dans la gauche radicale. Être antifasciste n’est pas une appellation tant contrôlée ici, même si des groupes et des personnes mettent (heureusement!) une énergie particulière à cette lutte. Donc, avec toute la gauche radicale qui se sent interpellée par les idées de marde que vous essayez de transmettre, ben vous faites bien de vous cantonner à des trous inconnus et de spinner votre marde entre vous.

Vous allez toujours trouver des gens ben motivé-e-s à vous barrer le chemin.

Pour nos archives :
In Memoriam les accompagnait sur scène, selon l’affiche du spectacle. Le groupe français est une figure historique du «rock identitaire français», un courant intimement lié à l’extrême droite.
Casapound «peut être qualifiée comme étant une organisation d’extrême droite de type fasciste, dans le sens que ses fondements idéologiques sont à retracer dans l’expérience du fascisme historique italien», a indiqué une spécialiste de la question, Caterina Froio, à La Presse. Mme Froio est chercheuse postdoctorale à l’Université Paris 2. «Le groupe a incorporé dans sa rhétorique des positions plus ouvertement xénophobes», a-t-elle ajouté.

[1] Toutes les citations sont prises dans l’article de La Presse L’extrême droite se réunit à Montréal publié le 2 mars 2015.

Leave a Comment :, , , , more...

Une autre manif que celle du COBP pour le 15 mars? Quelle bonne idée!

by on Fév.26, 2015, under Général

15 mars 2015

On veut toute la gang être dans la rue pour la Journée contre la brutalité policière. On veut, mais ça devient de moins en moins motivant à chaque année. S’il y a 10 ans c’était pas mal risqué (de se faire blesser ou arrêter), je trouve que c’est devenu carrément impossible (de ne pas se faire blesser ou arrêter) de manifester avec la manif du COBP le 15 mars. Y’en a à qui ça dérange moins, qui peuvent et qui veulent prendre un niveau plus élevé de risques, mais y’en a d’autres qui ne peuvent pas ou qui ne le veulent pas. Les personnes sans citoyenneté, les parents avec ou sans leurs enfants, les gens avec des handicaps, les gens qui ont vécu des traumatismes à cause de la brutalité policière, ou juste les gens qui ne le sentent pas; il y a toutes sorte de raisons pour ne pas vouloir s’exposer à un niveau élevé de risques mais de vouloir manifester quand même.

Il me semble que le 15 mars est une journée assez consensuelle pour qu’on puisse facilement mettre en pratique la diversité des tactiques. Diviser la ville par nos différentes actions directes en permettant à des gens différents de se joindre à des actions à leur goût ça me semble possible à une date où tout les militant-e-s veulent exposer la même chose : que la police est une machine d’une extrême violence (qui tue!!!) qui carbure à l’arbitraire et aux préjugés dans l’impunité la plus totale. En fait, d’un point de vue tactique il faudrait multiplier les actions. Dans un monde parallèle, j’imagine des manifs, des manifs différentes avec une différente énergie et des gens différents, mais aussi des vigiles à la mémoire des victimes, des activités d’éducation populaire et pourquoi pas des actions artistiques? Moi un 15 mars avec une gang qui peint une fresque sur une longueur de rue, pendant que la manif du COBP est ailleurs, que la manif féministe est plus loin, que le rassemblement familial est là-bas et la vigile en souvenir des disparu-e-s s’installe ici, je trouverais ça pas mal génial.

Le choix d’une manif féministe mixte, née d’une volonté d’un « safer space » sans agresseur-e-s et d’une ambiance familiale me semble très intéressante. Les discussions sur les agressions dans les cercles militants prennent, heureusement, de plus en plus de place et il me semble sain de commencer à ouvrir ce genre d’espaces dans nos manifs et de l’écrire clairement dans l’invitation. La volonté d’en faire un événement familial me semble aussi intéressante et nécessaire. Je pense que c’est important que tout le monde puisse se réapproprier cette date et une ouverture envers les familles me semble être essentielle à cette inclusivité féministe. Aussi, les femmes subissent une brutalité spécifique quand elles subissent de la brutalité policière et attirer l’attention là-dessus me semble essentiel :

La police est une profession marquée par une forte misogynie, et par un fort machisme ; les policiers sont en général sexistes à l’endroit de leurs collègues féminins, ou des femmes en général. Les policiers peuvent aussi être violents contre les femmes. En fait, leur formation et les outils dont ils disposent (ressources d’identification, armes, etc.) les transforment en redoutables prédateurs. (Francis Dupuis-Déri, La violence des policiers contre des femmes, pour le COBP)

Justement, je viens de relire le petit document du COBP appelé La violence des policiers contre des femmes qui est toujours d’actualité et que je vous conseille vivement de lire, de relire et de diffuser :

Cette recherche a pour objectif de documenter et d’analyser quelques formes de violences policières contre des femmes, principalement au Québec, et de déconstruire le mythe qui présente les policiers comme de généreux protecteurs de la veuve et de l’orphelin. Nous avons documenté des cas de violence de policiers contre des policières, considérant que les services de police sont empreints d’une ambiance fortement machiste et misogyne; des cas de négligence lors d’interventions en matière de violence conjugale ; des cas de violence de policiers contre des femmes qu’ils ne connaissaient pas; des cas de violence de policiers contre leur conjointe et ex-conjointe ; des cas de violence policière contre des militantes de gauche et d’extrême gauche.

En fait, je ne vois qu’un seul problème à la multiplication des actions pour le 15 mars : pour certaines personnes ça va être plus dur de décider quoi faire… Je pense qu’on peut vivre avec ça comme inconvénient 😉

Leave a Comment :, , , more...

Quelle non-mixité?

by on Fév.01, 2015, under féminisme

no boys allowed

Pendant longtemps, j’ai pensé qu’écrire « sont inclues comme femmes toutes celles qui s’identifient comme femmes* » était suffisant pour que la non-mixité soit inclusive, mais maintenant je dois me rendre à l’évidence : cette petite phrase a ses limites. Je vois des réunions s’éterniser sur le sujet de ce qui est inclus à l’intérieur de « femmes* », je vois des groupes fb se perdre dans des conversations où tout le monde danse bien inconfortablement entre des définitions parce que dans le fond aucune de nous ne veut (et ne devrait) définir monolithiquement ce qu’est une femme*.

Avant d’aller plus loin, explorons notre propre histoire féministe: la non-mixité femmes est un leg des premières féministes radicales parce que dans leur vision politique les femmes sont une classe en soi, une classe qui est en lutte contre la classe des hommes, la classe des hommes ayant ses propres intérêts et sa propre violence à défendre. Les femmes avaient donc besoin de safe spaces non-mixtes non seulement pour s’organiser politiquement afin de lutter contre leur oppression spécifique, mais parce qu’elles voulaient échanger sur le sujet de leurs corps. C’est à ce moment qu’elles ont fait toutes sortes d’expériences en lien avec leurs corps, comme regarder attentivement leurs vulves à l’aide de miroirs ou goûter à leur sang menstruel. La relation entre non-mixité et leur propre biologie était intrinsèque pour elles parce qu’elles vivaient dans un monde où on ne parlait jamais du corps des femmes, qui était perçu comme un truc sale, impur et plus proche de l’animal que de l’humain. La non-mixité était un espace où elles pouvaient explorer, s’informer et échanger a propos de ces corps. Un espace où les hommes n’allaient pas exiger, avec une moue dégoûtée, de changer de sujet « parce que ce sont des choses de femmes ». C’est sur cette base d’affinité politique, mais aussi biologique qu’a été créée l’idée de la non-mixité femme.

Aujourd’hui, dans nos cercles féministes, j’ai l’impression que nous essayons de prendre ce concept apparu dans un contexte politico-historique particulier et que nous essayons de le bricoler pour en garder l’essence (le safer space entre gens qui se rassemblent pour lutter sous les mêmes affinités politiques) tout en tenant mordicus à affirmer une affinité de l’expérience d’être une femme*. Pourtant les féministes queers nous ont appris qu’être une femme* n’est pas nécessairement vécu comme une binarité d’une classe opposée à celle des hommes*. Les féministes queers considèrent qu’être femme* est une identité de genre qui ne fait absolument pas partie d’une binarité, mais d’une multiplicité, et travaillent activement pour déconstruire cette idée de binarité. Nous savons maintenant que les femmes* n’ont pas toutes une vulve, un vagin, des menstruations ou un utérus. Nous comprenons que des femmes* ne se reconnaissent pas et se sentent exclues dans des espaces non-mixtes femmes* qui s’engagent dans des sujets biologisants.

Les deux visions politiques (radicale et queer) ont des implications importantes et je ne crois pas du tout que les deux soient irréconciliables, mais je pense qu’en tant que féministes il faut arrêter de se mentir et de penser que nous pouvons être une grande sororité: nous n’en sommes pas une, même si nous pouvons être des alliées les unes des autres tout dépendant de la lutte. Il y a trop de différences entre les femmes*. Les femmes des Premières nations ont des intérêts en opposition directe avec les femmes blanches, les femmes vivant avec des handicaps ont à lutter contre les intérêts des femmes qui ne vivent pas de handicaps et les femmes des classes défavorisées ont à lutter contre les intérêts des femmes bourgeoises. Écrire dans nos réunions politiques « sont inclues toutes celles qui s’identifient comme femmes* » est un mensonge. Nous ne voulons pas que les Jeunes libérales, des femmes catho anti-choix ou les femmes du CA de la corporation des propriétaires immobiliers se pointent à nos réunions féministes ouvertes. Et nous ne le voulons pas pour d’excellentes raisons : parce qu’elles ne sont pas nos alliées dans les luttes politiques (contre le capitalisme, le racisme, le patriarcat, le capacitisme…) que nous menons au jour le jour.

Il y aurait peut-être alors lieu de s’interroger sur quel genre de non-mixité nous visons. Je n’ai pas la panacée qui va miraculeusement nous sortir de cette impasse où nous nous acculons nous-même joyeusement, je tente seulement de lancer des pistes de réflexion sur une réactualisation de la non-mixité dans un contexte féministe. Je pense qu’il faut se demander pourquoi nous voulons nous organiser en non-mixité. Est-ce que c’est pour se réunir sous la base de notre oppression commune en tant que femmes*? Est-ce qu’on est vraiment en train de se faire croire que l’expérience de sexisme d’une femme cis hétérosexuelle ayant à vivre en fauteuil roulant est exactement la même que celle d’une femme trans lesbienne possédant l’usage de ses deux jambes? Ne sommes-nous pas dans un romantisme de sororité?

Comme je le disais, je n’ai pas la baguette magique qui répond à toutes ces questions, mais je pense pouvoir avancer quelques idées à débattre. Quand nous voulons ratisser large et être générales, pourquoi pas une « non-mixité féministe »? Il y aurait à craindre que des hommes* voudraient se pointer mais nous pourrions êtres claires sur le fait qu’ils n’auraient pas la parole pendant la réunion. Quand nous voulons parler de sujets spécifiques pourquoi ne pas annoncer une non-mixité qui mettrait l’accent entre le lien qu’il peut y avoir entre les femmes* et ce sujet? Par exemple, un atelier où il est clairement exprimé que la non-mixité féministe se fait sur la base d’intérêt du sujet des plantes médicinales et des corps de femmes cis aura beaucoup moins tendance à être polémique qu’un vague « c’est une activité non-mixte où sont invitées toutes celles qui s’identifient comme femmes* » où la tentative d’inclusion peut être blessante à cause du sujet même. De la même manière, si un collectif féministe anti-spéciste organise un party cupcake vegan féministe non-mixte sur la base d’affinités anti-spécistes et qu’elles l’annoncent comme ça, elles n’auront pas à définir les identités qui sont inclues. La non-mixité se ferait ainsi sur une base affinitaire et non identitaire, parce que si les identités sont fluctuantes et multiples, nous ne devrions pas essayer de les mettre dans une petit boîte. Les femmes* connaissent leur identité, c’est un fait que nous sommes toutes capables de répéter et de respecter, alors pourquoi encore vouloir embarquer dans ces définitions? Évidement, cela peut marcher seulement si nous continuons à nous autogérer par le respect. Personne ne devrait, comme personne ne l’est présentement, être la gardienne de la non-mixité. Les femmes* connaissent leur identité et leurs intérêts, si elles considèrent qu’elles ont leur place dans un événement non-mixte où l’intérêt principal a été clairement nommé, personne ne devrait questionner ça.

Dans mes deux exemples d’activités c’est une non-mixité féministe où les femmes* sont spécifiquement invitées. Mais ce ne sont pas les mêmes qui se sentiront interpellées par chacune de ces non-mixités. Et c’est correct. Ce n’est pas parce que nous sommes des femmes* que nous avons universellement les mêmes expériences, intérêts ou choix de luttes. Je pense que nous devons assumer la diversité, les tensions et les contradictions à l’intérieur du grand Nous femmes* sinon nous allons reproduire des exclusions. Sinon, certains sujets ou approches féministes ne seront jamais explorés, présentés et débattus quand d’autres vont majoritairement l’être et vont aller de soi comme « naturellement féministes ». Si nous n’assumons pas notre diversité féministe et nos contradictions, certaines personnes ne se sentiront jamais inclues et d’autres vont se sentir universellement inclues quelle que soit l’activité.

Ce qui m’amène, pour terminer, à l’automatisme de la non-mixité femmes*. Je ne sais pas si c’est parce que nous évoluons dans un milieu très blanc et très francophone mais j’ai des fois l’impression que c’est la seule non-mixité que nous sommes en mesure de revendiquer et la seule que nous tenons absolument à appliquer. Pourtant, chacun/e d’entre nous possède plein de facettes d’identités, plein d’expériences d’oppressions de différentes structures violentes, plein d’intérêts politiques différents. Si je suis d’accord que la non-mixité est essentielle au féminisme, en tant qu’espace politique elle est aussi essentielle à d’autres luttes. Peut-être que des fois, organiser des non-mixités sous d’autres bases que seulement celle du sexe/genre pourrait aussi nous aider à connecter ailleurs que dans nos cercles blancs/franco/anarcho-mouvement étudiant. Peut-être qu’on serait plus à même de mieux comprendre cette intersectionnalité que nous connaissons tant en théorie mais que nous peinons beaucoup à mettre en pratique.

Qu’en pensez-vous?

Note : Je ne pense pas maîtriser encore bien l’utilisation de l’étoile (*) quand j’écris. Je suis désolée si j’ai pu heurter des personnes par une mauvaise utilisation. N’hésitez pas à m’en faire part.

3 Comments :, , more...

Le débat sur l’industrie du sexe : cette discussion qui fait fermer sa gueule

by on Jan.23, 2015, under Débats

T’aimerais ça que les filles s’organisent entre elles pour faire un poids sur le patron par rapport au service bar que tu dois payer pour travailler là, aux horaires de marde ou à propos de l’esti de bouncer cave qui taponne toutes les filles qui passent proche de lui. T’aimerais ça, mais depuis le temps, tu sais très bien ce que les filles vont te répondre : « Ben c’est ça la job bé, pis tsé on est mieux de pas faire de marde, c’est une bonne place ici quand même, on fait beaucoup d’argent ». Tu sais qu’elles vont alors commencer à raconter des histoires d’horreur sur d’autres places; où on leur a demandé ci ou ça pour rentrer, ou bien qu’elles ont dû débourser encore plus d’argent parce que «  le fils du boss a décidé que ». Tu sais qu’elles vont en rire et se fâcher, mais aussi se conseiller mutuellement sur « les meilleures places où travailler ». Tu sais aussi qu’à ces autres places ils ne manquent jamais de filles. Tu te dis donc que ces événements doivent arriver souvent. Dans ton club, les problèmes sont réglés par le patron de manière individuelle. Il est gentil le patron, il écoute les filles et des fois il leur donne même des drinks. Mais les conditions de travail ne changent jamais. Pis le criss de bouncer cave qui dit ben fort que les filles sont « des plottes » quand elles ne sont pas friendly avec lui, ben tu le sais qu’il va rester là et va rester aussi intimidant. C’est pas grave, passe de l’autre côté du bar.

T’as un jour pensé que s’il y a des groupes pro-TDS ça devait être les bonnes personnes pour t’informer à savoir quels sont tes droits par rapport au travail. Tu rêvais à des campagnes sur le volet santé et sécurité de ce travail spécifique, des campagnes pour que les filles aient accès à des assurances au travail et à des congés de maternité. Et là t’es déçue. T’es déçue parce que tu te rends compte que ce travail n’intéresse pas les groupes pro-TDS. Est-ce que c’est parce qu’il est légal? Mais c’est quand même du travail du sexe, ça fait quand même partie de l’industrie du sexe non? Pro-TDS ne veut-il pas dire « pro-travailleuse/travailleur du sexe »? Tu ne comprends pas pourquoi ce désintérêt envers un travail du sexe auquel participent tellement de filles. Tu pensais que, justement, parce que c’est légal il y aurait moyen de se servir du code du travail pour mener des luttes pour défendre les droits des travailleuses. Pourtant, tu constates que de s’occuper des conditions de travail des filles qui sont légalement dans l’industrie ne fait pas partie des intérêts des groupes pro-TDS qui veulent pourtant te faire comprendre que la légalisation de la prostitution est la clé de l’amélioration des conditions de travail de celles et ceux qui en vivent. C’est là que tu as commencé à lire « pro-travail du sexe » à la place de « pro-travailleuse/travailleur du sexe » quand tu lis pro-TDS et ta petite voix sarcastique dans ta tête te dit qu’elles devraient changer de nom parce qu’il y a des pans entier de l’industrie du sexe, juste sous leur nez, dans la même ville dont on ne se soucie pas. Des filles qui sont à la fois invisibles et actives. Tu ne leur en veux pas trop parce que tu sais que la mobilisation doit commencer à l’interne. Toutefois, tu leur en veux parce qu’elles ont presque complètement monopolisé le discours de « ce qu’est la réalité d’une personne dans l’industrie ». Tu leur en veux parce qu’elles invisibilisent ta réalité. Les expériences des filles qui sont déjà dans la légalité ne les intéressent pas et la légitimité qu’elles bâtissent, elles la bâtissent aussi sur ton dos. Leur légitimité, qu’elles ne veulent pas partager, mais avec laquelle elles te dominent complètement, te forcent au silence. Tu trouves ça très particulier que des « pro-TDS » (que tu mets entre parenthèse maintenant parce que tu sais qu’elles ne t’incluent pas) puissent publiquement se plaindre qu’elles sont incomprises et se faire publiquement remonter le moral pendant que toi tu ne peux même pas raconter ton vécu en public comme ça.

Tu fermes ta gueule, tu baisses la tête et tu te sens seule.

Tu penses que ton milieu serait dur à mobiliser parce que les filles sont plutôt nomades et parce que pour beaucoup d’entre elles, il n’est pas question de faire savoir publiquement qu’elles font ce travail. Tu te rappelles bien quand ton club est devenu contact, quand les filles en parlaient en se changeant, abattues et déprimées, une d’entre elles a dit : « on devrait faire de quoi! On devrait faire une manifestation! ». Elle s’est fait répondre avec un sourire découragé « ce n’est pas les manifestations qui vont payer mon hypothèque, pis on n’est pas obligées de travailler contact, on peut changer de place. Mais si ce n’est pas toi qui le fait ça va être une autre, pis c’est une autre qui va faire l’argent que t’aurais pu faire ». Une autre fille rit et du fond du vestiaire dit : « come on bé! Tu veux qu’on fasse des manifestations anonymes? ». Toi t’as rien dit, t’étais occupée à être en tabarnak parce que le bouncer cave a osé ajouter « ben si vous aviez été plus gentilles avec les clients le boss aurait pas été obligé de mettre ça contact ». T’étais occupée à écouter l’amie en état de choc qui disait « ça fait 10 ans que je suis ici pis y’ont même pas assez de considération pour nous le dire plus que 2 semaines à l’avance?! Criss quessé que je suis supposée faire?! ».

Au jour le jour, il y a rarement des drames. Les filles sont habituées de prendre soin d’elles seules. Elles se conseillent entre elles « moi je fais pu d’acrobaties sur le stage, comment je gagne mon argent si je me pète une jambe?  – Ah, tu vois moi c’est pour ça que je porte juste des bottes comme ça ma cheville tient pis bonus, je ne suis même pas obligée de me raser tous les jours! », Elles s’échangent des trucs et des rires. Tu sais que c’est une « bonne place » pour travailler parce que celles qui sont le plus nomades te le disent en ajoutant qu’ « ici c’est des filles qui ont de la classe, pas des filles pimpées qui font de la gaffe dans les isoloirs ». Tu les crois parce que toi t’es jamais vraiment allée ailleurs et tu notes la hiérarchie dans les mots. Une hiérarchie qui ne te plaît pas. Tu sais très bien que pour que toi tu aies le privilège de travailler « dans une bonne place », c’est parce que d’autres filles ailleurs n’ont pas ce privilège. Tu sais que tu es en haut d’une pyramide où les échelons les plus bas se font pas mal plus chier que toi.

Ici t’as des hauts et des bas, mais tu connais tout le staff et le patron qui sont gentils avec toi. Pourtant, le patron, tu l’as déjà vu donner un coup de pied à un itinérant pendant que tu fumais dehors. Alors qu’il est agréable et poli avec toi, tu sais que tu ne dois jamais mentionner ça. Ici, les filles sont gentilles avec toi et tu t’es fait des amies. Assurément, toutes tes amies sont différentes. Certaines vont à l’école ou d’autres ont un travail dans la journée, « une vraie job ». D’autres, sont des mères célibataires qui se disent très contentes d’avoir un travail qui leur permet de s’occuper de leurs enfants de tous âges. Tu constates que certaines d’entre elles ne veulent pas qu’on les associe à ce travail, si on peut le qualifier ainsi, même si les chums, les blondes, les parents ou les enfants savent ce qu’elles font dans les nuits torrides de Montréal. Il est évident qu’elles ne veulent pas que leur expérience, dans l’industrie du sexe, soit connue dans une autre « vraie job » ou à l’école. Pouvons-nous les blâmer ? Elles sont entièrement conscientes de la stigmatisation et des préjugés qui les caractérisent, à l’extérieur du club ou dans leur ou dans la société en général. N’ont-elles pas raison de se protéger, car aucun droit ne leur y est attribué et reconnu ? Seuls leurs « vrais » noms les protègent et encore. Tu trouves ça triste et aberrant.

D’autres amies sont contentes que leur job soit complètement liée à leur mode de vie. Elles font de la promo pour le club, sont dans les rues quand c’est le temps du Grand Prix et disent ouvertement que c’est leur travail dans la vie de tous les jours. Elles te font vivre beaucoup d’émotions avec leurs histoires folles d’amoureux riches qui les font voyager partout dans le monde dans des grands hôtels de luxe en les couvrant de bijoux, pour les flusher trois mois plus tard parce que dans le fond, ils ont une blonde et elle vient d’accoucher.

Il y a aussi d’autres amies qui sont privilégiées de travailler dans ce club, mais dont la couleur de peau devient un obstacle dans ce contexte. On pourrait croire que l’industrie du sexe utilise une palette de filles pour le goût et le choix des clients, mais c’est tout à fait le contraire. Ta meilleure amie est noire et ne s’arrête pas à ça. C’est plus une problématique pour la majorité des patrons. Pourquoi ? Parce qu’ils disent que « les clients aiment pas quand y’a trop de noires ». Parce qu’ils se disent qu’ils connaissent le choix des clients et aussi que certaines filles noires dans le club pourraient se plaindre du nombre. C’est-à-dire qu’il y a un « nombre juste » de filles de couleur dans un univers où ton horaire ne dépend pas juste de tes disponibilités, mais de « ça serait mieux que tu rentres jeudi y’a pas de noires ». Dans le même ordre d’idées, dans certaines agences de placement (i.e. escortes ou danseuses), les agents disent de certains clubs qu’« ils n’engagent pas de noires à cette place-là ». En vérité, on ne limite jamais le stéréotype de la fille blanche, aux yeux bleus et au cheveux blonds, et surtout, très mince. En un mot, c’est du racisme.

Tu le vis comme un travail parce que pour une partie du temps que tu passes à cet endroit tu reviens avec de l’argent. C’est comme un travail, il y a des hauts et des bas. Un patron, d’autres gens qui travaillent, un espace physique connu, t’as même une petite case où mettre tes choses. T’as des collègues : tes amies, des bonnes connaissances, celles avec lesquelles tu n’as que de maladroites tentatives de conversations et celles que tu n’aimes pas. Tu le vis comme un travail.

C’est à des moments particuliers que tu ne te sens plus dans un travail. Comme quand le patron dit que les clients n’aiment pas quand il y « a trop de noires ». Ça cloche parce que tu sais que dans n’importe quel autre travail dire ça aurait été impensable, mais ici, parce que c’est le corps de la fille qui est loué, il devient compréhensible que le patron parle des « goûts » des clients, même s’il y ajoute un racisme crasse. Comme quand tu jases avec une collègue et qu’elle dit, de manière très sincère et empathique, en montrant une autre fille : « Une chance que cette job-là existe pour des filles comme elle. Elle pourrait rien faire d’autre, là au moins elle peut travailler » et que les gens autour hochent unanimement la tête en signe d’accord. Comme quand des clients rechignent à te payer en te disant que les filles à d’autres places font des prix ou qu’ils pensent faire leurs big shots en disant « pour ce prix-là j’aurais eu une Dominicaine pour une semaine! ». Comme quand tu te retrouves face à une table de jeune filles mineures qui « sortent en ville » et, toutes émerveillées, te disent qu’elles aimeraient bien faire ça plus tard, tout en se moquant de la seule qui semble réticente à l’imaginer dans son plan de carrière. Ce sont de petites choses, de petits moments qui te laissent un goût amer en revenant de travailler. Des choses graves arrivent aussi. De la violence physique et des insultes. À chaque fois qu’un truc brasse beaucoup une fille, le patron l’écoute ventiler dans son bureau, lui offre même un drink, ou la laisse repartir à la maison. Mais étrangement, ce ne sont pas les trucs graves qui te font le plus voir que quelque chose cloche dans ce travail. Ce sont ces petits moments, ces petits riens qui sont supposés faire partie de la job.

Les trucs graves ne sont pas supposés arriver. Quand ça arrive les gens sont empathiques et les filles considèrent l’événement comme un incident. Par contre, la copine qui est obligée de dire au téléphone qu’elle est noire en appelant dans une nouvelle place pour se faire booker, ça fait partie de la job. Entendre des gens penser que c’est la seule job que certaines filles peuvent avoir, ça fait partie de la job. Entendre des clients faires des jokes d’inceste quand tu leur dis que tu as une fille ado, ça fait partie de la job. Savoir que d’autres filles, ailleurs, font ben plus en faisant ben moins d’argent, juste parce que toi t’as le privilège d’être à une bonne place, ça fait partie de la job. Endurer le staff masculin « taquiner les filles » en disant qu’elles sont « jalouses parce qu’elles s’en viennent vieilles » juste parce qu’elles sont dérangées par le fait que la dernière à être rentrée a le physique d’une jeune fille pré-pubère, ça fait partie de la job. Être obligée de payer des montants considérables juste pour pouvoir essayer de faire de l’argent, ça fait partie de la job. Se faire chier par l’escouade de la moralité de la police qui vient au club une fois de temps en temps pour « s’assurer qu’il n’y a pas de mineures », c’est-à-dire noter les identités des filles et parler d’elles à la troisième personne en faisant des commentaires déplaisants pendant qu’elles sont dans leur face, ça fait partie de la job.

Quand tu te fais frapper, humilier, lancer ton argent par terre en te faisant traiter de bitch, quand tu te fais voler de l’argent ou que tu te fais droguer, ce n’est pas supposé faire partie de la job. Ça arrive quand même. Tu sais que ça doit vous arriver aux amies et à toi bien plus souvent qu’aux caissières du Super C, mais ça reste des incidents isolés. Personne ne trouve ça normal ou correct, même le bouncer cave. Se remettre de ce qui n’est pas supposé arriver te semble beaucoup plus facile que d’effacer le sentiment que te donne tout ce qui fait partie de la job. Quand le client te vole de l’argent en ne te payant pas, tout le monde est gentil avec toi, te console et t’écoute. Quand le client admet qu’il est un peu mal à l’aise avec le concept de payer une fille qui ne l’a pas choisi, en plus d’avoir à dire à d’autres filles qu’il ne les veut pas, qu’il se fait répondre « c’est comme des légumes à l’épicerie, les tomates ne vont pas chialer si t’aimes mieux les concombres » et que ça te dérange, personne ne te console et ne t’écoute.

Tu sens que l’expérience de travail est différente de toutes les autres jobs que t’as faites, même si t’as un horaire stable, un gentil patron et des super collègues. Tu as envie de nouer des liens avec des groupes qui eux aussi trouvent que cette industrie n’est pas émancipatrice, même si l’argent que tu fais de manière autonome peut t’émanciper. Tu regardes les groupes abolitionnistes réglementaristes et tu comprends leur existence. Tu comprends leur existence et tu la trouves importante parce qu’en tant que privilégiée dans l’industrie tu en vois des poquées, des filles qui n’ont pas le choix, qui ont peur, qui consomment trop « parce que sinon chu pas capable d’endurer les esti de clients! ». Tu sais que des filles doivent donner leur argent à la fin de la nuit et tu ne sais pas trop quoi leur dire quand elles pleurent dans le vestiaire en panique parce que « shit j’ai déchiré mon costume neuf, mon chum va capoter il ne voudra pas m’en acheter un autre! », quand tu sais très bien qu’elles font plusieurs centaines de dollars à chaque nuit. Mais ces filles-là ne sont pas tes amies, tu ne sais jamais trop quoi leur dire et de toute façon elles ne restent jamais longtemps. Toi, tu es privilégiée. Toi, le patron trouve que t’es une bonne fille et tes amies aussi sont considérées comme des bonnes filles. Toi, ton argent il t’émancipe, il ne t’enchaîne pas. C’est pour ça que même si tu n’as pas envie de rejoindre les groupes abolitionnistes réglementaristes, tu penses qu’ils sont essentiels. Ils pointent le truc qui cloche dans ce que tu constates de ton expérience. Ils font les liens entre tout ce qui cloche et montrent un tableau d’ensemble. Tu es d’accord avec ces groupes, mais tu ne t’y sens pas à ta place. Tu es contente qu’ils existent mais tu n’es pas d’accord avec la voie légaliste. D’ailleurs, pro-TDS réglementaristes ou abolo réglementaristes, tu en as plein le cul qu’on te dise que la réponse est dans les lois. Toi tu penses que la réponse est dans la solidarité des travailleuses/travailleurs de l’industrie l’un/e envers les autres. Toi tu penses que la réponse est dans l’acceptation de la diversité des expériences et le fait d’ouvrir les yeux sur la pyramide des privilèges des gens qui y sont. Toi tu penses que l’amélioration des conditions de travail de ce milieu-là passe par le rapport de force contre les patrons, pas en devenant des patrons.

Avec les gens de gauche tu te sens seule parce que sur le sujet de l’industrie du sexe, il n’y a qu’un seul mantra qui est accepté « les pro-TDS savent de quoi elles parlent! C’est leur job!». Tu fermes donc ta gueule en buvant ta dernière bière. C’est ta dernière bière parce que t’as pu envie d’être là. Tu trouves ça excessivement violent que des gens te disent, en se servant d’expériences d’autres personnes, que ton expérience est invalide, que tes observations sont de la marde. Tu sais que tu n’as aucune légitimité parce que toi tu ne peux pas t’afficher publiquement. Tu es déçue de voir des gens d’habitude critiques, faire un amalgame grossier entre sexe-positif et industrie du sexe. Tu ravales, tu fermes ta gueule et tu quittes ces espaces.

Avec les féministes tu te sens seule pour les mêmes raisons. En plus ça te fait doublement mal parce que tu penses toujours que les espaces féministes vont te laisser respirer un peu. Tu penses toujours que les espaces féministes vont être plus sensibles au fait qu’une majorité écrasante de filles dans l’industrie, du côté réglementé ou non, ne peuvent pas s’afficher publiquement. Tu penses que les féministes d’une grande ville comme la tienne, où l’industrie du sexe est florissante, vont être capables d’avoir la sensibilité de penser que statistiquement, si une travailleuse pro-TDS se trouve dans leur espace, d’autres qui ne peuvent pas s’afficher sont aussi présentes.

Mais ça n’arrive pas. Ça n’arrive jamais.
Tu ravales donc, tu baisses la tête et tu fermes ta gueule.
Et tu te trouves dont niaiseuse de leur avoir fait confiance à ces féministes.

Puis, tu prends sur toi. Tu relèves la tête et tu trouves la force de réaffirmer (à toi-même vu que ça n’intéresse personne d’autre) que NON, personne ne te forcera à t’afficher publiquement avec ton expérience, tu ne céderas pas à cette violence. OUI ton expérience et ton vécu sont quand même valides même si tu ne peux pas les afficher dans l’espace public. NON tu ne te laisseras pas mener par cette fausse idée de la réglementation comme celle d’une recette magique. NON te ne feras pas partie de ces gens qui pensent que t’es « avec ou contre eux ». OUI tu vas continuer à parler de l’expérience de la légalité de cette industrie. Tu veux le faire pour toi, mais aussi pour désinvisibiliser les expériences de toutes ces filles, ces amies. Vous toutes, rendues muettes par des gens qui monopolisent la parole et les expériences. Tu vas continuer à nouer des liens avec d’autres filles comme toi. Elles existent, tu en rencontre de plus en plus. Elle viennent te voir en privé sur les réseaux sociaux pour te remercier de ce que t’as commenté, elles t’approchent discrètement juste avant de partir d’un party pour te remercier d’avoir tenu ton bout contre la personne qui commençait toutes ses phrases en disant « moi je connais une travailleuse du sexe et elle dit que c’est une job normale ».

Et ça te fait sentir plus forte contre tous/tes ces gauchistes, ces féministes, ces conservateurs, ces étatistes, ces légalistes, ces insensibles, ces clients et ces patrons.

Et là, tu te sens moins seule.

Deux filles de l’industrie, dont l’une qui remercie sa meilleure amie pour tout et plus encore.

2 Comments :, , , , , , , , more...

Looking for something?

Use the form below to search the site:

Still not finding what you're looking for? Drop a comment on a post or contact us so we can take care of it!

Visit our friends!

A few highly recommended friends...